‹ Poh Deng: roman siamoisChapitre 4 sur 8 · ME PING · texte numérisé non relu

ME PING

i le klong San représente une des rues du Bangkok nautique de la rive droite, le klong Bang-Luang en figure une des avenues, avenue spacieuse, bordée de maisons flottantes, dont beaucoup sont des magasins. Les étalages s'y trouvent presque à fleur d'eau, sur une terrasse qu'abrite un auvent, en sorte que le client accoste, fait son choix, et repart, sans avoir à quitter son embarcation.

Chacune de ces maisons, construite en^ teck, est portée par un radeau solidement amarré à de robustes pieux ; elle comprend un corps de logis, dont le double toit d'attapp, au profil aiguisé par un cadre de bois triangulaire, fait songer à un double V renversé ; un appentis coiffé de la même façon s'y accole. L'habitation fluviale, qui jouit de la fraîcheur de l'eau, qui ne craint pas les bêtes malfaisantes du rivage, suit doucement les mouvements du flot et nargue l'inondation, quand la huitième lune de l'année fait déborder les rivières. Est-elle lasse d'un endroit ? Elle s'attache à quelque train remorqué par un bateau de feu, et remontant la Mè Nam, elle émigré vers le Nord, là où les nuits sont fraîches, vers Pitsanulok ou vers Outaradit.

Dans une de ces maisons flottantes — la ving-

tième à commencer par la main droite — habitait

une grave petite personne, que sa mise distinguait des filles d'alentour : au lieu du pa-noung siamois, elle portait le sin laotien, sorte de jupe habituellement rayée de jaune, que termine une large bande noire et qui tombe droit jusqu'aux chevilles. Ses cheveux, lisses et brillants d'huile de noix de coco, relevés sur le sommet de la tête en un chignon, s'ornaient d'habitude de fleurs du dok-mâli, dont les pétales sont blancs et dont le parfum est pénétrant.

,Son nom était Mè Ping. Elle était née à Paknam Pô, où la Mè Nam Ping unit ses eaux torrentueuses aux flots de la Mè Nam Pô, pour donner naissance au fleuve souverain. Ses yeux d'enfant avaient vu le spectacle surprenant qu'il présente en cet endroit : les milliers de troncs de bois de teck arrivant des forêts du Laos ou de la Birmanie, après avoir franchi les rapides ; puis réunis en des ra-

deaux sans fin, qui se laissent dériver au fil du courant. Le mouvement et le tumulte n'arrêtaient guère, et la petite Mè Ping ne se figurait pas que le reste du monde pût être différent .

Aussi fut-elle surprise de se réveiller un beau matin au milieu du fleuve, dont les rives fuyaient d'un glissement égal et continu. Cela dura un temps qui lui parut très long. Pendant des jours et des jours elle ne vit autre chose que le double rideau d'aréquiers, de bambous et de palétuviers, qui se succédaient interminablement. Parfois, cependant, le rivage se dénudait et l'on apercevait au loin la rizière, toute unie et toute miroitante. Comme c'était au printemps, les jeunes pousses, non encore repiquées, montraient leur chevelure d'un vert tendre, parmi laquelle l'eau tiédie par le soleil reflétait les nuages. De temps à autre un vieux wat chenu, moussu, branlant, apparaissait dans un bouquet d'arbres aussi vieux que lui et des bonzes

immobiles rêvaient sur l'appontement. Tout le jour ce défilé continuait et la nuit aussi, quand brillait la lune ; alors, la surface du fleuve ressemblait à une grande coulée d'argent, sur laquelle dansaient des libellules de nacre. Mais, d'ordinaire, on s'arrêtait au coucher du soleil, car l'obscurité n'eût pas permis d'éviter les filets tendus en travers du courant, pour prendre le poisson.

L'on avait dû s'arrêter plus longuement à Ayuthia, parce que la maison faisait eau et demandait des réparations. De ce séjour Mè Ping avait gardé un souvenir : tandis qu'elle errait au milieu de la jungle épaisse de l'île où s'éleva jadis la cité royale, elle se trouva sur les bords d'un lac aux eaux (Jormantes, couvertes de lotus ; de grandes fleurs s'élançaient, les unes encore fermées, les autres étalant leurs pétales en désordre et toutes

étaient roses, d'un rose passé, semblable à celui des vieilles soies. Ayant contourné le lac, trois édifices se dressèrent devant elle : on eût dit des cloches de pierre monumentales, surmontées de pointes très hautes. En ïace de ces grands cheddi embroussaillés, Mè Ping se trouva petite ; elle eut peur. D'autant plus peur que le soir tombait. Alors elle se mit à courir de toute la vitesse de ses jambes menues.

Et voici qu'elle se vit en présence d'un génie. Parfaitement ! d'un génie immense, gigantesque, qui se tenait accroupi sur un mur, au milieu des arbres. Pour apercevoir sa tête, Mè Ping devaii lever la sienne, comme pour contempler les étoiles, Sa stupeur fut telle, qu'elle ne remarqua pas d'abord certains détails étranges : le génie était coiffé d'une flamme ; ses oreilles, d'un dessin bizarre, descendaient jusqu'à toucher ses épaules ; enfin, il était manchot du bras droit. Ce devait être un

très vieux génie, car les buissons avaient eu le temps de pousser le long de son dos ; des racines sortaient d'un trou qui s'ouvrait dans son ventre et sa main gauche, amputée de ses doigts, portait en guise de bagues, un lacis de souches et de lianes.*

L'effarement cloua d'abord Mè Ping sur place ; mais dans l'instant où elle se disposait à reprendre sa course, un dernier rayon de soleil glissa sur la figure de l'apparition : alors, au lieu de l'expression narquoise qui l'avait effrayée, l'enfant crut voir que les traits du géant s'épanouissaient dans un sourire. Subitement la confiance succéda à la crainte : d'un mouvement instinctif elle s'accroupit comme le veut la politesse, et, par trois fois, elle fit le geste « ouaï », qui consiste à porter les mains jointes à la hauteur du front.

C'est dans cette posture que des bonzes, venant

étaient roses, d'un rose passé, semblable à celui des vieilles soies. Ayant contourné le lac, trois édifices se dressèrent devant elle : on eût dit des cloches de pierre monumentales, surmontées de pointes très hautes. En ïace de ces grands cheddi embroussaillés, Mè Ping se trouva petite ; elle eut peur. D'autant plus peur que le soir tombait. Alors elle se mit à courir de toute la vitesse de ses jambes menues.

Et voici qu'elle se vit en présence d'un génie. Parfaitement ! d'un génie immense, gigantesque, qui se tenait accroupi sur un mur, au milieu des arbres. Pour apercevoir sa tête, Mè Ping devait lever la sienne, comme pour contempler les étoiles. Sa stupeur fut telle, qu'elle ne remarqua pas d'abord certains détails étranges : le génie était coiffé d'une flamme ; ses oreilles.d'un dessin bizarre, ^«cendaient jusqu'à toucher ses épaules ; enfin, tait manchot du bras droit. Ce devait être un

très vieux génie, car les buissons avaient eu le temps de pousser le long de son dos ; des racines sortaient d'un trou qui s'ouvrait dans son ventre et sa main gauche, amputée de ses doigts, portait en guise de bagues, un lacis de souches et de lianes/

L'effarement cloua d'abord Mè Ping sur place ; mais dans l'instant où elle se disposait à reprendre sa course, un dernier rayon de soleil glissa sur la figure de l'apparition : alors, au lieu de l'expression narquoise qui l'avait effrayée, l'enfant crut voir que les traits du géant s'épanouissaient dans un sourire. Subitement la confiance succéda à la crainte : d'un mouvement instinctif elle s'accroupit comme le veut la politesse, et, par trois fois, elle fit le geste « ouaï », qui consiste à porter les mains jointes à la hauteur du front.

C'est dans cette posture que des bonzes, venant

à passer, trouvèrent la petite Mè Ping devant le grand Bouddha d'Ayuthia.

Comment Mè Ping et Poh Dèng se connurent ?

Oh! de la façon la plus simple. C'était vers l'époque du Krout Thaï, du jour de Tan siamois, alors que le vent du sud-ouest, le Lôm Wao, commençant à souffler régulièrement, prête ses ailes aux cerfs-volants, pour qu'ils s'élèvent dans les airs. Poh Dèng prenait ses ébats en nombreuse compagnie sur la prairie, proche du Wat Teipsarind et du champ des crémations, qui semble le rendezvous de Bangkok. Polissons, dois-je employer ce mot ? — Non pas. L'enfant siamois est une grande

personne précoce, attentive "et sérieuse déjà, qui sait garder la maison, veiller sur la couvée des sœurs et frères cadets ; et plus tard la grande personne, à son tour, conservera l'âme de l'enfant, pleine de rire et de sérénité.

Donc Poh Dèng lançait son cerf-volant et cherchait, comme d'habitude, à capturer celui d'un adversaire. La manœuvre consiste à faire planer l'appareil au-dessus de l'ennemi, puis 'fondre sur celui-ci comme un faucon sur sa proie. Lorsque les deux fils sont en contact, un mouvement de la main fait pivoter l'assaillant qui pique une tête, pour se relever brusquement ; le fil adverse se trouve emprisonné dans un nœud ; il ne reste plus qu'à amener le vaincu à terre.

Poh Dèng avait jeté son dévolu sur un des oiseaux proches du sien et, comme il était d'humeur

chantante, il entonna à pleine voix l'invocation coutumière au Génie du Vent :

« Hé ! la Mère du Vent, fais souffler U, U !

Pour te donner à manger

Je ferai bouillir une tête de cochon ! »

Une voix plus douce répondit derrière lui :

« Hé ! la Mère du Vent, fait souffler Val, Val ! Pour te donner à manger Je ferai bouillir des œufs ! »

Poh Dèng se retourna et vit une fille qui, tenant en main la ficelle du cerf-volant visé par lui, souriait d'un air moqueur.

Il riposta à son tour :

« Hé ! la mère du Vent, fais souffler Chiu, Chiu !

Pour te donner à manger

Je;ferai bouillir la tête du poisson ka-siu ! »

Sans doute le poisson ka-siu était-il le mets favori de la Mère du Vent, car un souffle propice s 'étant élevé. Poh Dèng en profita pour opérer la manœuvre avec succès. Une accalmie subite se produisit et les deux ennemis enlacés s'en vinrent à terre si brusquement, que le vaincu fut endommagé par la chute. Voyant cela, sa propriétaire fondit en larmes. Poh Dèng s'approcha d'elle et magnanime, lui prenant le blessé des mains, y mit en place le champion vainqueur. Ceci fait il l'embrassa sur le front, non pas, bien entendu, en

faisant ventouse avec les lèvres, mais en témoignant par un reniflement sonore et prolongé, qu'il prisait la bonne odeur de la personne embrassée. Alors les larmes s'effacèrent et le sourire reparut.

De ce jour Mè Ping et Poh Dèng devinrent une paire d'amis. On les voyait ensemble courir la brousse, pagayer sur le klong ou passer curieusement en revue le peuple de statues et d'animaux fantastiques épars dans l'enceinte des temples. Il n'était d'attention qu'il n'eût pour elle ; dès que Mè Choup ou que le vieux Naï Leut lui donnait quelque pièce de monnaie — que ce fût un beau saloung d'argent ou seulement quelques atts de cuivre — il les transformait vite en un morceau de canne à sucre, de dourian confit, ou quelque autre friandise, que Mè Ping daignait accepter ; ce dont Poh Dèng lui savait gré infiniment. Il l'emmenait

aussi aux combats de coqs et Mè Ping la douceur même, Mè Ping qui n'aurait pas fait de mal au petit lézard margouillat, était ravie lorsque les combattants hérissaient leur plumage, se dressaient sur leurs ergots, se jetaient Pun sur l'autre au milieu des encouragements ou des huées des spectateurs. Comme ceux-ci étaient également dès parieurs, ils suivaient avec anxiété à travers les péripéties du combat, le sort de leurs enjeux, acclamant leur favori ou le huant, selon la manière dont il se comportait.

La même assistance se retrouvait à un autre genre de combat plus particulier. Il existe au Siam une sorte de poisson — le pla kapi — de la grosseur d'une petite carpe ; ce poisson est ainsi fait, qu'il ne peut voir un de ses congénères, sans éprouver l'envie de l'attaquer. Des dresseurs spéciaux déve-

loppent encore cet instinct combatif, en introduisant de temps à autre un miroir dans le bocal où le poisson féroce est nourri de larves de moustiques ; la vue de sa propre image exaspère le prisonnier, qui se précipite sur elle. Quand l'entraînement est à point, on remplace l'illusion du miroir par la réalité d'un second poisson et la lutte ne tarde pas à s'engager. Un vieux pêcheur, ami de Naï Leut excellait dans ce dressage délicat et les joutes qu'il offrait étaient fort courues ; notre jeune couple se trouvait toujours au premier rang des amateurs. Comme la plupart de ses compatriotes, Poh Dèng avait le sentiment inné des couleurs. Aussi éprouvait-il un vif plaisir à voir, dans l'irisation d'un rayon de soleil, les deux corps couleur d'algue marine filer sous la poussée des nageoires de corail, sinuer en faisant des feintes, se tordre sur eux-mêmes, pour bondir sur la détente d'un brusque coup de queue, si bien qu'à la longue,

l'œil fatigué ne percevait plus, dans une eau laiteuse, qu'une suite de chatoiements bleus, rayés d'éclairs rouges.

Mè Ping était orpheline. Toute jeune, elle avait été recueillie par son oncle maternel Naï Tien, dont elle était devenue le douzième enfant. Ces sortes d'adoptions se voient fréquemment au Siam, où la famille nombreuse n'entraîne pas la gêne. Dans un pays où la vie est simple, où les besoins rares ont* des contentements faciles, que représente un enfant de plus pour qui le gîte, l'habille et le nourrit ! Une natte, un pa-noung, un peu de riz — et c'est tout. Chez les peuples heureux, donner ce n'est^pas se priver.

Naï Tien n'était pas un homme de peu. Il possédait plus de cent raï de rizière bien irriguée dans les environs de Bangkok. Richesse importante, à laquelle s'adjoignait la propriété d'un troupeau de buffles. La récolte faite, et. lorsqu'il s'agissait de battre le grain, toute la famille se rendait à la rizière. Au milieu du champ se dressait un fût de bambou portant à son sommet une figurine de bois grossièrement sculptée, que surmontait une gerbe offerte aux oiseaux du ciel ; ce bambou était le centre d'un manège fait d'une plate-forme de terre battue sur laquelle deux buffles dépiquaient le riz dans leur lente promenade circulaire. Les deux monstres au cuir luisant, aux cornés recourbées, obéissaient docilement à l'aiguillon de deux minuscules bipèdes juchés sur leur échine, et qui n'étaient autre que Poh Dèng et l'inséparable Mè Ping. Ceux-ci, graves comme deux bonzes, contemplaient du haut de leurs mon-

tures le spectacle qui recommençait chaque soir : le voisinage assemblé festoyant, fumant des cigarettes, tandis que des musiciens tiraient des sons aigres, de cithares à deux cordes et de flûtes de bambou. Les lanternes de papier agitées par le vent au bout des perches projetaient sur les groupes des lueurs mouvantes ; des couples s'égaraient, et c'est ainsi que s'ébauchaient des fiançailles.

Cependant les années coulaient, amenant avec elles les transformations de la vie. La vieille Mè Kao n'existait plus que sous la forme d'une pincée de cendres, contenue dans une urne d'argent au couvercle effilé et reposait ainsi sur une étagère dans la chambre de Naî Leut, devenu plus maigre et plus sentencieux encore. Si quelque ami venait le' voir, il disait, en montrant l'urne « Voici ma

femme ! » Mè Choup n'était plus jeune : elle approchait de la trentaine et ne prenait plus la peine de cacher sa poitrine ; mais elle était demeurée aussi vive, aussi alerte, aussi rieuse que par le passé.

Poh Dèng et Mè Ping grandissaient côte à côte et chaque printemps ajoutait à la force de l'un, à la grâce de l'autre. Poh Dèng était maintenant un adolescent vigoureux et gaillard, sans rival pour la course à pied ou pour la manœuvre de l'aviron. Il fallait le voir en sampan, dressé sur la plateforme de l'arrière, la jambe droite immobile, la jambe gauche balancée d'un mouvement rythmique, le poids du corps porté sur l'unique aviron, auquel ses deux mains imprimaient un mouvement de godille. Jamais d'accroc ni de fausse manœuvre; en dépit des vagues, au milieu des remous, il évoluait parmi les autres embarcations, il évitait, il accostait avec une précision et une sûreté impec-

cables. Il n'y avait plus un homme et une chose, mais un être nouveau formé de leur union et vivant d'une vie propre.

L'instruction de PohDèng n'était pas négligée. Chaque jour, à l'exception du Wan Pra, le jour sacré, qui est le premier et le huitième de la lune croissante et de la lune décroissante, il se rendait à l'école du wat Angkaram, proche de sa demeure. Là, sous un sala — simple toit supporté par des colonnes de bois — les bonzes inculquaient à leur auditoire les rudiments des connaissances profanes ou l'initiaient aux préceptes du Maître. La leçon finie, les écoliers se délassaient en s'adonnant, dans les cours du wat, au jeu du Takro.Ce jeu, que ne dédaignent pas les adultes, consiste à jeter en l'air une balle faite de fibres de rotin au milieu d'un groupe de joueurs, qui, le pa-noung troussé jusqu'en haut des cuisses, le torse nu, la rempaument, sans se servir des mains, par une simple

extension de la jambe ou par une ruade subite. Faut-il dire que Poh Dèng excellait dans ce jeu, et que son geste alliait la précision à la désinvolture ?

Quand Mè Ping eut atteint l'âge de douze ans, il fallut lui raser la tête, comme le veut l'usage pour les filles devenues nubiles. Il plut à Naï Tien que cette cérémonie fût accomplie pour sa nièce, comme elle l'avait été pour ses propres filles, dans' l'observance des rites et avec accompagnement de réjouissances.

Au jout fixé par les prêtres, Mè Ping fut donc revêtue d'étoffes somptueuses superposées et couverte de bjoux, de telle sorte que tout mouvement lui était impossible. Son chignon soigneusement lissé était attaché avec des brins d'herbe et ses mains tenaient des charmes, consistant en

des formules magiques tracées sur des feuilles de latanier. Quand les bonzes entrèrent, elle se prosterna, les coudes touchant terre, et demeura dans cette attitude tout le tettips qu'ils récitèrent leurs psalmodies, en dévidant un fil, symbole du fil de la vie. Les prières finies, leur chef, saisissant une paire de ciseaux, en trancha le chignoîl d'un seul coup ; Naï tien acheva de couper les cheveux, puis les autres patents versèrent de l'eau sur la tête dénudée» Enfin l'on festoya toute la nuit.

Au milieu de la joie et des rires, Mè Ping demeurait sérieuse. Elle sentait confusément que le temps de l'enfance était fini, et qu'elle commençait sa catrière de femme.

Le proverbe dit vrai : « Le bonheur vient par gouttes et le malheur arrive far flots ». Naï Tien en fit l'expérience. Deux années de suite, la récolte du riz avait été médiocre et Naï Tien avait dû s'endetter. La troisième année fut désastreuse, par suite des pluies excessives et persistantes qui noyèrent les rizières.

Ce malheur n'avait pas été une surprise pour ceux qui croient aux présages. Une vieille coutume veut que, le jour de la fête du Rek Na qui, chaque année, ouvre l'ère des semailles, un seigneur de la Cour, délégué du Roi, se rende dans un„champ proche de la capitale et là, saisissant jle timon d'une

charrue enguirlandée de branchages et de fleurs, en laboure l'étendue du champ. Il porte un de ces pa-noung de soie brochée, tels qu'on n'en tisse plus aujourd'hui. Veut-on connaître le sort de la récolte à venir? il suffit de regarder ce vêtement. Si, durant le labour, le pa-noung se ralâchant, vient à descendre jusque sur les pieds, c'est signe qu'on pourra marcher dans la rizière, sans avoir à se retrousser : donc, sécheresse ; s'il se tient à mi-jambe, les pluies modérées feront la récolte heureuse ; qu'il remonte au-dessus des genoux et les champs seront noyés. Tel, en cette année, avait été le présage et telle aussi la malechance. Il en résulta que Naï Tien fut complètement ruiné. Pour que ses créanciers ne le fissent pas mettre en prison, il vendit ses bijoux, il vendit ses étoffes précieuses, il vendit sa maison flottante ; en fin de quoi, n'ayant plus rien à vendre, il se vendit lui-même ; c'est-à-dire qu'en échangs d'une

somme d'argent qui lui fut prêtée par un riche personnage, il deyint son esclave, devant payer par son travail les intérêts de la somme enpruntée. Tout seigneur de quelque importance se compose ainsi une sorte de clientèle, par laquelle notamment sont tenus les emplois innombrables que comporte sa maison : car le serviteur qui présente le miroir an maître n'est pas le même qui lui offre la cigarette et celui qui l'éventé pendant le repas croirait déroger en lui versant le thé dans la tasse minuscule et toujours remplie. Certains de ces serviteurs deviennent des commensaux et font presque partie de la famille.

Semblable chance advint à Mè Ping, que Naï Tien avait également vendue au Pya Kattorn, Grand Maître des écuries royales. La première femme du Pya, l'ayant remarquée pour sa gentillesse, l'avait attachée à sa personne ; elle était préposée à la garde du pan-tong, sorte de néces-

saire, dont les pièces, rassemblées sur un plateau, sont en métal précieux et témoignent, suivant leur richesse, du rang du propriétaire. Le Pya Kattorn était « Pya pan-tong » c'est-à-dire qu'il avait droit au service en vermeil.

Le rôle de Mè Ping était de présenter les ustensiles rituels à sa maîtresse et, lorsque celle-ci sortait, de porter gravement le plateau sur la paume des deux mains, comme une relique. Chaque fois qu'elle prenait son service ou qu'elle était appelée, elle se prosternait profondément, saluait et s'asseyait à terre, les jambes repliées, pelotonnée dans une attitude respectueuse. Devait-elle se déplacer devant sa maîtresse, elle le faisait non pas en marchant debout, grave manquement aux usages, mais en exécutant une suite de mouvements latéraux et rapides. Telle est la règle. Pas plus qu'aucune des autres manifestations de la politesse, elle ne doit être tenue pour humiliante. Les rapports des

grands et des petits, pour être assujettis à une étiquette immuable, ne comportent ni orgueil ni bassesse. Ils n'excluent ni la dignité, ni même la familiarité. Au reste, le mot « Thaï » veut dire « libre ».

« Dans un temple de village il est une fleur rouge; La fleur Kham est devenue chère; la jeune fille mettra Une ècharpe rose; elle a déjà un fiancé.

« Est-ce que tu te pares pour quiconque veut te voir? — Je me pare pour agacer mon ami. »

Telle est la chanson que Poh Dèng aimait entendre voltiger sur les lèvres de Mè Ping et qu'il se voyait maintenant réduit à fredonner tout seul.

Car c'en était fini de la douce intimité journalière d'autrefois. Désormais privé de la petite compagne de ses jeux, il comprit la place qu'elle tenait dans sa vie et la regretta.

Dans les rares journées où sa maîtresse la laissait libre, il pouvait bien la rejoindre et passer quelques instants auprès d'elle. Mais il trouvait une,Mè Ping plus grave, pénétrée de l'importance de ses fonctions. Répondait-elle à son amitié ? Voilà ce qu'il se demandait. Car elle était déconcertante vraiment. Certains jours, elle l'accueillait avec force sourires et semblait heureuse de sa présence ; d'autres fois, elle lui parlait à peine, le regard absent, et demeurait aussi impénétrable, aussi fermée, que ces boîtes fabriquées au Yi-Poun et qu'on ne peut ouvrir quand on n'en possède pas le secret. Et Poli Dèng ignorait le secret de Mè

Ping.

Un matin, elle annonça négligemment à son

ami que sa situation allait peut-être changer. Le Pya Kattorn possédait une troupe théâtrale, dont il se servait pour offrir à ses amis de la cour, des lakhon, auxquels le Roi ne dédaignait pas d'assister. Parmi cette troupe figurait, bien entendu, un corps de ballerines, propres à mimer également les rôles d'homme et les rôles de femmes, car il est de règle que les deux sexes ne se rencontrent pas sur la même scène. Ces danseuses sont formées dès l'âge le plus tendre aux distorsions qui caractérisent l'art chorégraphique siamois. Qr, il advint que le Pya Kattorn fut frappé de la souplesse et de l'élégance de la petite porteuse du pan-tong. Il pensa qu'en dépit de son âge elle pourrait devejiir un sujet d'élite et résolut de la faire éduquer dans ce but.

« Tu comprends, on va me donner des leçons

et, dans peu de temps, tu me verras capable de faire lakhon. »

De fait, Mè Ping montra de suite des aptitudes remarquables. Bientôt elle sut, mieux qu'aucune de ses camarades, plier ses bras au rebours del'ar* ticulation, tourner ses pieds à angle droit, renverser ses mains de telle façon que l'extrémité des doigts vînt presque toucher l'avant-bras, faire tourner sa tête comme sur un pivot ; et tout cela, naturellement', comme en se jouant, semblait-il. plie prenait plaisir à répéter devant Poh Dèng les poses qu'on lui avait apprises, et sans rien prévoir, celui-ci s'émerveillait :

ce Souci ! souei ! — Que c'est beau ! que c'est beau ! » répétait-il, eu écarquillant les yeux.

Ce fut un événement lorsque, pour la première

fois, Mè Ping monta sur la scène, pour danser en public. Le théâtre était rempli de membres de la famille royale. L'on remarquait même, au premier rang, un Chao-fa, c'est-à-dire un fils du Roi et d'une des Reines du sang royal. A ses côtés et suivant l'ordre hiérarchique, se trouvaient des Pra-ong-Chao, des Môm-Chao, astres de la Cour, auprès desquels les plus hauts dignitaires, les Chao-Pya et les Pya sont de bien petites étoiles et l'ensemble des Pra, des Luang et des Koun, assis aux derniers degrés de la hiérarchie, ne forme plus qu'une nébuleuse. Qu'était donc dans cette assemblée notre Poh Dèng, perdu dans le fond de la salle, au milieu des serviteurs du Pya Kattorn ? Un fils du vent, un grain de poussière, un peu de néant. Il n'y songeait d'ailleurs guère, tant la chose allait de soi, et son regard errait sur les habits magnifiques du parterre, sur les justaucorps de brocart, sur les écharpes de soie, sur les bijoux étincelants.

Brusquement, tout cela cessa d'exister pour lui, car Mè Ping venait d'entrer en scène. Il la reconnut tout de suite, malgré la couche épaisse de fard blanchâtre qui empâtait ses traits. Sa tête supportait le lourd pantiouret, la tiare à étages qui se termine en pointe et qui emboîte la tête jusqu'aux oreilles. Elle était vêtue d'une trftiique couverte de paillettes et ses manches luisantes d'écaillés ressemblaient au corps d'un serpent ; à chaque épaule s'accrochait l'inchanon, sorte d'épaulette de forme triangulaire et relevée en corne ; la pa-noung, aux plis raides et cassants, était en partie caché par le hoïna, large ceinture qui retombait par devant en deux plates-bandes lamées d'or et d'argent. Un triple collier de pierreries battait sur sa poitrine ; des bracelets cerclaient ses poignets et ses chevilles, et de faux ongles dorés mettaient à ses mains des griffes démesurées. Dans cet attirail somptueux, où tout accessoire

était aigu et tranchant, on eût dit quelque idole d'un hiératisme étrange et malfaisant, une divinité aux étreintes farouches, aux voluptés torturantes, dont chaque caresse ferait une entaille, et qui mettrait une morsure dans chaque baiser.

L'idole s'anima. A pas glissés elle s'avança sur le devant de la scène ; son buste fléchit en avant, se redressa, se cambra, tandis que ses jambes s 'arquaient, que ses bras s'arrondissaient, griffant l'air de ses mains révulsées ; ïa tête s'inclinait, virait, se retournait presque. La danse ne consistait pas en une série de pirouettes et d'entrechats, mais en une suite de dislocations et de cassures. -Sous le feu de la rampe, le costume s'incendiait ; parmi le chatoiement sombre des broderies, le miroitement clair des soies, on voyait scintiller les gemmes et le choc de la lumière sur les paillettes d'argent

leur arrachais des éclairs. Parfois, un mouvement de recul repoussait tout dans l'ombre et Ton n'apercevait plus que le reflet fauve des ors qui se mouvaient lentement ; puis une irruption subite en pleine clarté faisait de la danseuse 1 ' une flammé vivante.

Elle reparut dans une autre partie du spectacle, qui se poursuivait, comme d'habitude, pendant presque toute la nuit, pour mimer une scène des légendes brahmaniques. Elle incarnait le Gàrouda, le coursier d'Indra, aux prises avec le génie — le Yak — qui voulait l'enlever. Après une longue défense aux péripéties multiples, la créature ailée s'abandonnait, de guerre lasse, aux bras de son ^ravisseur.

Poh Dêng regardait de tous ses yeux. A part une danseuse, qu'il devinait exténuée par l'effort physique prodigieux développé dans une atmosphère de feu, sousjun costume dont le poids est celui

d'une armure, Une voyait plus rien. Il vivait pou? son propre compte la fiction qui se déroulait sous son regard. Plus de Yak, plus de Garouda, c'était lui, Poh Dèng, qui suppliait Mè Ping, qui l'étreignait de toute sa force, qui l'enlevait...

Il fut tiré de son rêve par un intendant, qui le commanda , pour faire passer des boissons diversement colorées.

La saison des pluies.

Dans le mois de Makarakhom — le janvier du Siam — quelques averses sont tombées. Ce sont les pluies des mangues, ainsi nommées parce qu'elles hâtent la maturité du fruit mamuang, et

contribuent à lui donner sa saveur. Averses légères, qui humectent à peine la terre altérée et s'évaporent au premier rayon du soleil ; larmes furtives, séchées par un sourire.

Au mois de Mesayon ou d'Avril, la chaleur devient torride. Les gros nuages envahissent le ciel en troupeaux de plus en plus pressés, qui finisent par l'occuper entièrement. Le vent du sud-, ouest, soufflant par rafales, fait ployer la cime des cocotiers, secoue les banyans ancrés au sol par leur tronc multiple et jonche le sol des fleurs des flamboyants ; par endroits, une litière écarlate recouvre Pherbe ou flotte sur les eaux du klong, toutes sanglantes. L'atmosphère est embrasée ; les coups de tonnerre répondent aux coups de tonnerre et, chaque soir, l'horizon n'est qu'une ligne de feu. Les grondements se perdent dans le lointain ; mais le rideau du ciel se referme, sans que l'orage ait éclaté. Il semble alors que l'air,

emprisonné sous une calotte de plomb, cesse d'être fluide fet ne veuille plus pénétrer dans la poitrine. Le corps entier, appesanti, ne s'arrête de ruisseler. Les heures ont perdu leurs ailes ; elles rampent en trafispirant.

Il en est ainsi pendant plusieurs semaines.

Enfin les premières pluies véritables se précipitent comme des cataractes, trouant le sol, lapidant les feuillages, fouaillant les toits d'attapp. Le voyageur égaré dans la plaine ne voit phis qu'un rideau mouvant, qui ondule au gré des bourrasques et se soulève à peine de temps à autre, pour laisser entrevoir de vagues silhouettes, fumant dans une buée chaude.

Car la délivrance, car le soulagement et le bienêtre apportés par la trombe d'eau ne durent pas longtemps. Aussitôt que le soleil reparaît, il pompe l'humidité de la terre, et celle-ci exhale avec son haleine îa chaleur qu'elle contenait. Un brouillard

lent flotte dans ratrfios{)hère moite et les choses, à son contact, deviennent flastjtfes et molles. Tcfut à l'heure, c'était le fottr ; maintenant, c'est Tétuve.

Et voici que dans cette éttrve tout un nfotide stlb'îteineiit éclos fourmille et vibte ; des moustiques, des papillons, dès punaises ailées, dès insectes de toutes sottes emplissent l'air de leur vol boufdoïmant ou strident. Dès coléoptères aux ailes duf es comme la corne bondissent dans tous les sehs. Au dernier degré de Cette éclosion minuscule et fofmidable, des ftiyriades d'éphémètes, nés zWec le sbir, forment le lendemain, à l'aube, dès jonchées épaisses ou même, agglomérés par endroits, des tas, dans lesquels le pied entrerait jusqu'à la cheville.

Telle est la saison des pluies, qui se poursuit du mois de Prisapakom au mois de Thanwakom, c'est-à-dire de Mai en Décembre, avec des accal-

mies et des interruptions. Elle est attendue avec impatience et reçue avec joie, car c'est elle qui fait l'année prospère ou misérable. A cela, Poh Dèng ne songeait guère. Seul peut-être parmi ceux de son entourage, il ressentait la tristesse des ciels couverts, du soleil absent, du clapotis morne de l'eau tombant sur l'eau, de la rizière disparaissant sous un ruissellement sans fin. Mais il se complaisait à ces paysages, dont la désolation s'accordait avec celle de son âme.

En effet, les choses avaient empiré pour lui. De moins en moins il voyait Mè Ping, devenue l'un des premiers sujets de la troupe du Pya Kattorn. A peine, de temps à autre pouvait-elle lui accorder quelque entrevue furtive, après laquelle il se sentait plus triste et plus seul.

« Dans un temple de village il est une fleur rouge ».

Comme cette chanson l'obsède !

Un soir, Poh Dèng errait sur les bords du klong San. Tout reposait dans la jungle obscure, mais les bruits de la nuit emplissaient l'air. Le coassement des grenouilles formait un concert suraigu : on'eût dit des milliers de lames de scie mordant la pierre avec ensemble. Parfois, ce concert s'interrompait subitement : un grand silence se faisait, traversé seulement par le frisson, d'une palme, le frôlement d'un saurien dans les herbes, ou le craquement sinistre des bambous courbés par le vent. Puis, un cri isolé repartait, et comme au signal d'un chef d'orchestre invisible, les lames de scie grinçaient de plus belle. Dans le lointain la clameur intermittente d'une tribu de crapauds-buffles, plus grave et plus rythmée, faisait la basse.

Soudain une lueur s'alluma dans l'ombre.

C'était comipe un globe de feu, composé de myriades d'étincelles verdâtres, à la clarté douce et spectrale. Seulement, cette clarté n'était pas continue ; le globe s'éteignait, se rallumait, pour s'éteindre encore et se rallumer-de nouveau, dans une succession de spasmes lumineux. Il n'y avait rien H pour surprendre Poh Dèng ; il savait que les étincelles n'étaient autres que des lucioles qui brillaient par intermittences. Mais il avait un peu perdn l'esprit : dans les palpitations de l'arbre de feu il lui semblait retrouver celles de son propre cœur.

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