‹ Poh Deng: roman siamoisChapitre 5 sur 8 · BANGKOK · texte numérisé non relu

BANGKOK

NE des plus belles cérémonies

qu'il soit donné de voir à Bangkok

est sans contredit celle du Tôt

Kathin, qui se place vers la fin

de la saison des pluies Elle 'se rapporte à une

vieille tradition bouddhique. Jadis, dans les temps

qui suivirent la mort du Maître et sa délivrance des

réincarnations, ses disciples se vêtirent de jaune ;

ils agissaient ainsi par humilité, cette couleur

étant réservée dans l'Inde aux gens sans caste.

aux vagabonds et aux criminels. De plus, la robe ne devait pas être d'une seule pièce, mais faite de lambeaux ramassés çà et là et cousus ensemble : telle était la sévérité de la coutume première. Mais comme le temps adoucit toutes les rigueurs, les prêtres consentirent peu à peu à recevoir des robes entières, des mains des fidèles. La coutume s'est établie au Siam que toutes les offrandes soient faites le même jour. Alors, le peuple entier se porte vers les wat qui s'essaiment à travers le pays et sont si nombreux dans la capitale, qu'on a peine à- les compter. Les pagodes royales sont visitées par des délégués du souverain. Le Roi luimême, entouré de sa- cour, se rend processionnellement au wat Cheng, en traversant la Mè Nam.

Pour le spectateur qui se tiendrait au milieu du courant le coup d'œil est singulier. Il se trouve

au ..sommet J L d'une des courbes décrites par le fleuve qui dans cette partie de son cours serpente et multiplie ses boucles, comme s'il quittait à regret la dernière ville qu'il arrose, avant de se jeter dans le golfe. Sur la rive gauche et derrière la muraille de la Cité, éventrée en maints endroits, les innombrables flèches qui hérissent le toit monumental du palais Chakkri font miroiter au soleil leurs écailles bleutées et les yot qui les surmontent vont s 'effilant en aiguilles, très haut vers les nuages. A ce jaillissement aigu et turbulent le wat Pra-Kèo, la pagode deux fois sainte par la possession du Bouddha d'émeraude, oppose la N forme plus grave de ses prang habillés de bleu, de rose et d'or. Sur la rive droite le wat Cheng érige sa tour haute de soixante mètres ; il reflète dans l'eau rapide ses escaliers convergents, ses terrasses superposées et, comme des rejetons groupés autour de l'aïeul, la famille des prang

secondaires qui le flanquent et qui relancent. Au loin le triple toit du wat Kalayat émerge d'un bouquet de figuiers sacrés, dans un ciel toujours obscurci par le vol des corbeaux.

C'est dans ce cadre que se déroule la procession nautique. De l'embarcadère orné de décorations, dont le principal motif est le Chakkra, le disque d'Indra . devenu l'attribut de la dynastie régnante, le Roi est monté dans sa barque. Celle-ci figure une sorte de monstre marin, ^u ventre rose, aux flancs de laque noire couverte de dorures ; vers le centre s'élève un pavillon fermé par de$ rideaux de brocart, qui permettent seulement d'apercevpir le

mouvement de va et vient de l'éventail manié à deux mains par un serviteur à genoux ; devant le pavillon se plante le parasol blanc à neuf étages, insigne du pouvoir suprême.

L'embarcation est armée par soixante rameurs vêtus de rouge, coiffés de rouge ; la cadence leur

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est donnée par un chef de nage, porteur d'une longue lance et debout à l'arrière. D'un mouvement égal Tes. soixante hommes rouges plongent leurs rames dans l'eau, élèvent au-dessus de leurs têtes les soixante pales dorées qui, toutes au même niveau, lancent soixante éclairs ; poussent ensemble une clameur « Oôôôôôh — ouan ! » longuement modulée, coupée net par la lance qui s'abaisse; replongent leurs lames, et la marche de l'embarcation se poursuit, rythmée par le double accompagnement du chant et de la lumière. Elle est précédée du bateau qui porte les pakatim, c'est-à-dire les robes destinées aux offrandes. D'autres barques suivent, portant le Prince héritier, les membres de la' famille royale, les hauts fonctionnaires de la Cour > l'une d'elles est chargée de musiciens et les carènes dorées, rouges ou bleues, les proues élancées, les pavillons aux étoffes damassées forment un long cortège, sur lequel le soleil, près de disparaître

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derrière les frondaisons de la rive droite, jette un peu de sa gloire.

Le Roi a pris pied sur le débarcadère du wat, recouvert d'un tapis blanc que n'ont pas foulé et que ne fouleront pas d'autres pieds que les siens. Pendant qu'il pénètre dans le sanctuaire pour y déposer les dons et recevoir en échange les admonitions d'usage, les centaines de pirogues rarçgées le long de la rive se précipitent au milieu du fleuve et se livrent à des évolutions capricieuses ; des instruments variés emplissent l'air de leur concert discordant.

Comme elle était venue, la procession s'en retourne, dans une lenteur plus solennelle, car elle doit lutter contre le courant. Le jour touche à sa fin. Sur le fleuve assombri la flottille laisse un sillage clair, qui va s'élargissant loin derrière elle.

Et tandis que, peu à peu, les rumeurs de la fête s'apaisent, que le calme du soir prélude au sommeil de la nuit, une silhouette démesurée se dresse, toute seule, au-dessus des autres choses confondues et nivelées par Pombre : c'est le prang du wat Cheng qui monte sa garde nocturne et, sentinelle-, avancée, veille sur les abords de la cité royale.

Parmi toutes les embarcations spectatrices de la cérémonie, l'une d'elles s'est constamment maintenue au premier rang, approchant le défilé d'aussi près que le permet Je respect dû à la personne du souverain, allié à la crainte des licteurs royaux. Et même la liberté pour le peuple de

contempler le cortège est une de ces concessions aux idées modernes, déplorées par Naï Leut :

jadis, quand les choses étaient entières, nul n'avait le droit de rester aux alentours de la procession ni de regarder : les maisons flottantes, proches du parcours devaient, sous des peines sévères, garder leurs portes et leurs fenêtres closes. Aujourd'hui, au contraire, devant la demeure pavoisée s'élève un autel orné de fleurs, de fruits, et des cierges de cire y brûlent devant l'effigie du souverain.

Poh Dèng n'a donc cessé de jeter des regards anxieux sur les barques de la suite du Roi. A n'en pas douter, en effet, la femme du Pya Kattorn, qui tient un emploi auprès de la personne de la Reine Mère, devait se trouver dans l'une de ces barques et non moins certainement Mè Ping devait l'accompagner. Car la femme du Pya n'a pu se séparer entièrement de sa petite suivante, qu'elle

s'est prise à aimer d'une affection maternelle ; elle a obtenu de son époux de la consei^er en dehors des heures prises par la danse . Or Poh Dèng a bien vu la maîtresse ; mais il a vainement cherché la suivante. Qu'est-il donc advenu de Mè Ping ?

Voilà plusieurs semaines que Poh Dèng se pose cette question. Un jour qu'il était allé prendre des nouvelles de sa petite amie, les serviteurs lui ont répondu en riant :

« Mai iou. — Pas là.

— Où est-elle ?

— Mai rou. — Je ne sais pas ».

C'est tout ce qu'il a pu tirer d'eux.

Il est revenu le lendemain : même réponse.

Même réponse, les jours suivants. Et finalement les gens du Pya, trouvant sans doute que la plaisanterie avait assez duré, l'ont mis dehors.

Depuis ce temps, Poh Dèng n'est plus le même. Lui, naguère si actif et si joyeux, n'a plus de goût à rien. Ni le jeu du takro, ni les combats de coqs, ni les combats de poissons ne l'intéressent plus ; il est absent de lui-même. Naï Leut, qui voit sa peine et ne peut s'empêcher de le plaindre, lui a cité en guise de conseil, le proverbe sage : « Si quelque épine fa piqué, sers-toi d'une autre épine pour l'enlever ». Il a donc essayé d'oublier auprès d'autres celle de qui le souvenir est en lui ; or, comme tous les mets que l'on prend quand on a la fièvre paraissent amers, ces amours d'un instant ne lui ont laissé que dégoût et rancœur.

Alors il a formé un projet hérç>ïque : enlever Mè Ping. Doucement Naï Leut lui a représenté que, pour enlever une fille, il est nécessaire de savoir où la prendre. Le sût-il, l'exécution du plan n'irait pas sans risques.

«>J1 estl écrit dans la Loi : « Si une fille appar-

tenant à un homme de rang supérieur se laisse séduire par un homme d'une classe moindre, elle est une mauvaise fille ; elle et son ravisseur seront punis des peines qui atteignent le voleur ». Or, ta Mè Ping a été vendue par son oncle et tuteur, qui avait le droit de disposer d'elle, au Pya Kattorn, homme de plus de mille raï. Prétendre la lui enlever serait faire comme l'œuf qui voulut lutter contre la pierre et qui s'y brisa. »

Telle est la sagesse des propos de Naï Leut et Poh Dèng est bien forcé de s'y rendre ; mais il demeure morose. Les jours lui paraissent longs et les nuits, plus longues encore. De même que le sommeil, il a perdu l'appétit et les keng les plus savoureux lui sont aussi fades que les dourians les plus fondants lui sont insipides . Mè Choup, inquiète de le voir dépérir, s'est adressée à un guérisseur des

environs. C'est un homme habile, qui possède l'art de vaincre par des charmes, des incantations, des plantes médicinales et autres remèdes les quatrevingt-six maladies capables d'affecter les trentedeux régions du corps humain, depuis les maladies bénignes jusqu'aux plus graves, celles, notamment, qui résultent d'un sort jeté par un ennemi. Le médecin a commencé par se faire servir un plat de riz, du poisson, quelques fruits, puis ayant tâté et palpé le malade sur toutes les coutures, il a craché sa chique et proféré le discours suivant :

« Les maladies du corps sont dues à deux causes, à des vents ou à la présence d'un esprit malin de la sorte des Mi-Pî ; voilà la vérité. Or, il y a six espèces de vents dans l'intérieur de tout homme, six et pas plus. Tant que ces divers vents soufflent d'accord, tout va bien. Mais si l'un d'eux vient à

souffler plus fort que les autres, la maladie arrive ; voilà la vérité.

— - Par lequel de ces vents est causé le mal de Poh Dèng ? *

— Par aucun. Son corps est habité par un Mi- Pî qu'il s'agit de chasser. C'est ce que je vais faire sur-le-champ.

— De quelle manière ?

— A coups de rotin. J'appliquerai les coups sur le corps du malade, mais le Pî les ressentira ; c'est lui qui, dans la réalité, poussera les cris qui sortiront de la bouche du Naï et, quand le Pî sera vaincu par la douleur, il faudra bien qu'il déguerpisse. Je vais commencer. »

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Mais le médecin n'a pas eu, ce jour-là, l'occasion d'appliquer son remède. Pendant la dernière partie de la consultation, Poh Dèng a fait une grimace

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