‹ Poh Deng: roman siamoisChapitre 6 sur 8 · MM · texte numérisé non relu

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significative, s'est rapproché de la porte et, tout d'un coup, a disparu. Il est bien vrai qu'un Pî le possède ; il en connaît le nom et sait les souffrances qu'il inflige à ses victimes. Mais il sait aussi qu'à l'encpntre de ce Pî, toutes les médications sont vaines, sans en excepter celle du rotin.

« Dans un temple de village il est une fleur rouge. »

Pour fuir cette obsession, Poh Dèng a déserté la rive droite, dont le calme ne convient plus à l'agitation de ses pensées. Et puis, malgré tout, il n'a pas abandonné l'espoir. Par malheur il est

fort gueux et s'en aperçoit pour la première fois ; or entreprendre quoique ce soit sans argent, c'est, dirait Naï Leut, vouloir lever une poutre avec une esquille. Il faut donc qu'il s'en procure à tout prix. C'est pour cela qu'il est venu s'établir sur la rive gauche, près de la grande artère du Tanon Chareun-Kroung qui, hors des [murs de la cité, s'allonge jusqu'aux faubourgs de Bankolem.

I-e contraste est grand entre ici et là-bas. Sur le klong, tout n'est que frôlement et glissement léger ; dans la rue, le mouvement deviez vacarme et brutalité. Cris enroués des chars publics qui marchent tout seuls ; clameurs, semblables à celles des crapauds-buffles, des voitures sans chevaux, crépitement du timbre des équipages aux poneys minuscules ou des malabars clos par des volets : telles sont les parties du concert. Seul, au milieu

— ?ii

de ce tumulte demeure silencieuse la bête de somme, le pauvre coulie chinois qui s'en va, vêtu d'une culotte courte de toile brune, le torse nu, la natte roulée en chignon, sous le vaste chapeau à coiffe pointue ; d'un trottinement égal, pendant des heures, il tire le rot chin — le pousse-pousse — dans lequel se prélasse parfois une famille au complet ; il lui faut évoluer au milieu des voitures, se faufiler dans les encombrements, bousculé par les uns, injurié par les autres, heureux s'il n'est pas accroché par un sais, qui, pour s'excuser, lui cingle les reins d'un coup de fouet. Ou bien il circule, ployant sous le bambou qui a creusé une rainure dans son épaule et porte à ses deux extrémités un fardeau volumineux et menacé sans cesse. Il n'est pas rare qu'une dispute s'élève et la foule s'amuse de voir une vieille femme, à peine en équilibre sur les moignons qui lui servent de pieds, vomir des imprécations contre l'arrière^grand-père

de son interlocuteur. Il faut, pour couvrir sa voix, le passage d'un haquet, dans lequel plusieurs douzaines de porcs empilés déchirent Pair de leurs piaillements aigus. Un autre vacarme leur répond : c'est un enterrement chinois qui débouche d'une ruelle ; le défilé des musiciens, des pleureuses, des voitures est précédé d'une série de civières portant, outre les offrandes rituelles et le portrait du défunt, le cochon laqué, superbe et rutilaift, qui fera les frais du repas funéraire.

Poh Dèng aime ce spectacle qui occupe son esprit. Il flâne volontiers aussi dans le quartier du Sampeng, où les anciens amis de son père le connaissent et l'accueillent. La rue du Sampeng est une venelle étroite et tortueuse qui serpente près des bords du fleuve, en enjambant plusieurs klong vaseux et empuantis, sur des ponts couverts.

Elle est bordée d'échoppes basses, que des haillons

multicolores accrochés à l'auvent ou tendus entre deux toits défendent contre l'intrusion du soleil. Par ci, par là, un magasin de joaillier ou d'apothicaire, avec son enseigne couverte de caractères d'or, avec ses panneaux en bois de camphrier travaillés comme de la dentelle, fait penser à quelque riche mandarin au milieu d'une foule de miséreux. Mais partout des parfums de friture et de graisse brûlée, des exhalaisons de pourriture, de relents innommables stagnent dans l'atmosphère épaisse : cela sent le Chinois.

La plupart des échoppes qui bordent la rue du Sampeng sont les magasins de vente des montsde-piété semblables à celui que tenait feu Fouk- Long. Le disparate des étalages est curieux. On y trouve de tout : des vieilles ferrailles et des vêtements hors d'usage, des armes et des bijoux ; sur des rayons s'étagent les pa-noung tissés à Chan-

taboun, les broderies pékinoises, les écharpes cambodgiennes de soie noire et jusqu'aux étoffes teintes par les sauvages des îles Mergui. Dans une vitrine, des pièces d'argenterie ciselées en Birmanie ou repoussées au Laos voisinent avec des jades ou avec des ivoires sculptés. Une urne funéraire se juche sur une boîte en argent ajourée et fouillée, dont les feuillages sont un miracle de finesse et de patience. Un fragment de poterie de Sawankalok se hérisse à côté d'un réveille-matin hors d'usage ; de vieux ticaux, formés de lingots d'argent munis d'une œillère permettant de les enfiler, gisent épars au fond d*une coupe en faux Satsouma, tandis que le roi Maha Mongkout, dans un cadre dédoré, fait face à l'image sainte du Pra Puttha Chao.

De semblables étalages se comptent par douzaines dans Bangkok ; c'est à croire que tous les habitants de la capitale n'achètent que pour revendre. L'explication du phénomène est pourtant

simple : comme les poissons pilotes signalent la présence du requin, les monts-de-piété annoncent le voisinage de la salle de jeu.

C'est dans Tune de ces salles qu'il nous faut pénétrer, pour retrpuver Poh Dèng, la nuit venue. Nous voici dans un local de vastes dimensions, dont les murailles et les charpentes se perdent dans l'ombre, épargnant à l'œil la vue des lézardes et des encoignures tendues de toiles d'araignées. Une douzaine de lampes à pétrole, pendant du comble, projettent des lueurs violentes sur autant de groupes épars. Chacun de ces groupes est un échantillon complet des races agglomérées à Bangkok et reconnaissables au type, à l'attitude, au vêtement. Siamois minces assis sur le sol et Chinois adipeux accroupis sur leurs talons ; Malais, portant, au lieu du pa-noung, le sarong bariolé ; Hindous au turban monumental et dont les défroques tirebouchonnantes aiment les couleurs ten-

dres ; Birmans au torse massif ; Annamites fuselés ; Laotiens habillés de tatouages bleuâtres ; Kariengs parés de boucles d'oreilles, tous, sans distinction d'âge ni de sexe, s'agglomèrent autour de la natte qui porte les enjeux. Quelques mouvements secs du râteau emmanché à un long bambou suffisent au croupier pour payer les joueurs heureux, et pour ramasser l'argent des perdants. De temps à autre l'un de ces derniers quitte la natte, les mains vides, sort de la salle puis s'en revient avec des munitions nouvelles, prêt à recommencer le' combat. Il est allé jusqu'au mont -depiété voisin pour y engager quelque bijou, voire quelque pièce de vêtement. L'un d'eux a bien fait les choses ; après s'être dépouillé de tout ce qu'il avait sur lui, il a retiré son pa-noung, dont le marchand s'est emparé, lui remettant en échange quelques pièces de monnaie ; le voilà vêtu d'un simple caleçon de toile. C'est dans cet appareil

qu'il retourne s'asseoir autour de la natte, sous la lampe dont la flamme fatiguée lutte contre les premières lueurs, de l'aube.

Pauvre Poli Dèng ! Le génie du hasard ne lui a pas plus souri que le génie de l'amour.

C'est la, deuxième heure du jour — sept heures du matin — et déjà les échoppes des Chinois sont ouvertes, laissait voir des ouvriers, nus jusqu'à la ceinture, tirant l'alêne, assemblant les planches d'un cercueil ou courbés sur une machine à coudre, dont le grésillement ne s'interrompra guère jusqu'à l'heure du repas. Des arroseurs publics

humectent la chaussée avec les filets d'eau qui giclent de deux baquets perforés, en équilibre aux deux extrémités de l'inévitable rotin : il en résulte que les passants sont arrosés et qu'un peu de poussière est transformée en boue. A travers les rues circulent des robes jaunes, dont la gamme va de l'ocre le plus terreux à l'orange le plus chaud, en passant par les jonquilles, les safrans, les citrons et les ors. Ce sont les bonzes du wat voisin qui chaque matin viennent mendier leur nourriture et celle de leurs frères, comme le veut le précepte du Maître. Les uns après les autres, ils s'arrêtent devant chaque demeure, sans rien demander pa* la voix, se bornant à tendre le sac, dans lequel l'habitant glisse son aumône — fruit, légume ou poisson — tandis que sa femme verse une bolée de riz dans la marmite — le path — tenu à deux mains par le moinillon qui marche sur les talons de chaque quêteur. Nul ne songe à esquiver cette dîme,

considérée par tous comme une obligation et comme moyen de faire « boun », c'est-à-dire œuvre méritoire, propre à attirer les bienfaits du Ciel.

A cette heure Poh Dèng est sorti de la salle de de jeu. Sa mine permet de croire que le produit de la vente du pa-noung est allé rejomdre le reste de son argent. Il n'est pas seul ; un jeune Chinois l'accompagne, qui n'est guère en plus brillant équipage. Tous deux parlent avec animation, Poh Dèng sur le ton du reproche, son interlocuteur insinuant et persuasif. Ils s'arrêtent de temps à autre et le Chinois, de plus en plus pressant, expose sans doute un plan àPohDèng qui hausse les épaules, puis indique d'un signe de tête qu'il consent. Alors ils se séparent en se jetant un « la paï kon ! » (au revoir !) énergique dans la bouche de l'un, sans conviction de la part de l'autre.

Quel est le résultat de ce dialogue ? ... Dans l'après-midi du même jour ils se sont retrouvés,

Poh Dèng ayant fait peau neuve. Ils s'embarquent à l'embouchure du klong Talat, traversent la Mè Nam et accostent à l'appontement du wat Kalayat. Le wat Kalayat est une pagode chinoise, reconnaissable à la fantaisie désordonnée de tout ce qui entoure le sanctuaire principal. On y pénètre par une avenue dallée, qui passe sous plusieurs portiques à la triple baie ; des animaux fantasti ques, lions, griffons, dragons, peuplent les cours, qu'encombrent des pagodons ajourés ; de l'un d'eux sort une fumée épaisse, accompagnée de crépitements : une poignée de pétards vient d'y être introduite par un fidèle, soucieux de faire hommage à la divinité ; un coup de gong qui vibre longuement l'avertit que l'hommage est agréé.

Dans l'intérieur du temple rien que du silence et de la nuit. Puis l'œil, s'accoutumant peu à peu

à l'obscurité, aperçoit des reflets vagues qui se multiplient, se coordonnent, dessinent des courbes et bientôt, dépouillant son manteau d'ombre, surgit une statue dont la tête se perd sous le comble, une statue géante devant laquelle un homme n'est qu'un nain. A ses pieds un autel est couvert d'offrandes et des baguettes d'encens fument auprès de fleurs en papier. Un suppliant regarde se consumer dans un brasier les restes d'une banderolle rouge, couverte de caractères d'or ; avec la fumée sa prière monte vers le dieu.

Le compagnon de Pôh Dèng se livre à son tour à des rites étranges. Après avoir salué la statue et murmuré quelques paroles, il s'empare d'un cylindre contenant trente-quatre bâtonnets, dont chacun est marqué d'une des trente-quatre lettres de l'alphabet siamois ; ayant longuement et bruyamment secoué le récipient, il en extrait au hasard l'un des bâtonnets et regarde la lettre inscrite. Puis il

prend deux morceaux de bambou, plats d'un côté, bombés de l'autre ; par trois fois il les jette en l'air et regarde attentivement à chaque coup la position dans laquelle ils ont pris contact avec le sol. Cependant Poh Bèng, que l'opération semble intéressser médiocrement, est allé l'attendre au dehors. Pour tuer le temps, il s'est distrait à déchifrer l'inscription suivante, gravée sur une pancarte :

« Avertissement pour que tout le monde sache « qu'il est interdit de faire des ordures autour de ce « monument. Si quelqu'un y contrevient, il tombera « dans V enfer. Si, délivré de l'enfer, il reste dans « l'humanité, il aura un corps pourri et puant « comme un excrément. Mais, s'il est pris sur le « fait, on le mettra à la chaîne pour arracher l'herbe « autour de ce monument, jusqu'à ce qu'il n'y ait « plus d'herbe, ou le laver jusqu'à ce qu'il soit pro-

« pre. Ceci s'applique aux grandes personnes comme « aux enfants ».

Cette inscription a le don de mettre Poh Dèng en gaîté. Il rit aux éclats et, comme le consulteur d'oracle vient le retrouver :

« Regarde comme tes compatriotes sont propres et de quoi il faut les menacer : d'avoir un corps pourri et puant !

— Tais-toi, œuf de tortue ; j'ai la lettre.

— Laquelle ?

— La lettre Kau.

— Ah ! »

Les deux complices ont quitté lé wat Kalayat et retraversé la Mè Nam. Bientôt ils s'arrêtent à une boutique devant laquelle des lanternes en

papier huilé, couvertes de caractères, se balancent au vent. Un Chinois obèse s'y tient derrière une table, sur laquelle le godet, le bâton d'encre et le pinceau classique sont rangés en ligne, près d'une liasse de feuilles de papier de riz teintes en rouge.

« Ah Loun — Tanon Yao-Warat — Vingt ticaux. — Lettre Kau. »

Sur cette indication, le gros Chinois a saisi son pinceau entre deux doigts, a tracé sur une des feuilles de papier rouge le nom et l'adresse donnés, puis y a inscrit un chiffre et une lettre. Il l'a enfin pliée soigneusement et, contre un billet de vingt ticaux crasseux et déchiré, il a remis la feuille aux deux conspirateurs.

La loterie est une institution nationale" du" Siam. Elle est la sœur du jeu de la natte et partage avec lui les faveurs du populaire. C'est elle qui", chaque jour, fait miroiter devant les yeux du dernier des coulies Téternel « peut-être » que son imagination a vite fait de transformer en « voilà » ; qui, chaque nuit, accélère le pouls de plus de cent mille individus. Elle assaisonne la vie d'un peuple de ces trois condiments : un peu de rêve, un peu de folie, un peu de ruine.

Comme le jeu de la natte, la loterie fait l'objet d'un monopole concédé à un fermier, qui possède des représentants dans les divers quartiers de la

capitale. Ce sont eux qui délivrent les billets aux joueurs. L'opération mystérieuse accomplie par Poh Dèng et par son ami Ah Loun n'était donc autre chose que l'achat d'un billet de loterie. Le gros Chinois -était le préposé, aiiquel Ah Loun a, suivant la règle, donné son nom, son adresse, le montant de sa mise", puis, <en guise de numéro, la lettre à laquelle il confiait sa chance. Mais le choix de cette lettre ne pouvait être laissé au hasard : Ah Loun, superstitieux comme tous ses congénères, <est allé, sous le regard narquois de Poh Dèng, en demander l'indication à la divinité, par l'intermédiaire des bâtonnets ; il a vérifié la réponse fournie, en recourant à la contre- épreuve des deux morceaux de bambou. Par trois fois ceux-ci sont retombés sur le côté choisi : signe certain que la divinité a bien adhéré au pacte par lequel Ah Loun lui promettait des présents en cas de succès. Il ne restait plus à nos joueurs que d'attendre le

milieu de la nuit, instant où se tire la loterie. Il faut en effet que les opérations préliminaires s'accomplissent. Vers la fin du jour, des contrôleurs se répandent dans la ville ; ils récoltent auprès des préposés les doubles des billets délivrés en même temps que les sommes perçues et la moisson ainsi faite est portée dans les bureaux du fermier.

Longtemps avant l'heure dite, la foule des joueurs assiège le local où se fera le tirage. Foule mélangée s'il en fût, dans laquelle des personnes honorables coudoient sans vergogne des « fils du vent » — entendez par là : des gens de rien. Le souper attend tout ce monde à la porte, avec les cuisines ambulantes des Chinois. Sous la lueur des lanternes, ils installent leurs fourneaux, font cuire les légumes, rissoler les fritures ; avec des gestes de prestidigitateurs ils mélangent, triturent

saupoudrent et servent la douzaine d'ingrédients, que le client fait disparaître au bout de deux baguettes de bois, avec non moins de prestesse et d'agilité.

Dans l'intérieur de la salle, le public attend. Une heure s'écoule, deux heures, quelquefois trois, quelquefois plus. Aucune marque d'impatience ; pas la moindre protestation. On cause, on chique, on rit. Enfin, le silence se fait ; la proclamation de la lettre gagnante est proche.

«Quelle lettre ? La lettre... »

Ah Loun, arrivé à la dernière minute, tout essoufflé, après avoir vainement attendu Poh Dèng au rendez- vous donné, s'informe anxieusement auprès de ses voisins. A l'instant même une voix sonore se fait entendre, jetant à la foule une seule syllabe, dont la consonnance apporte à quel-

ques-uns la joie longtemps attendue, aux autres, une déception nouvelle.

De crainte d'une erreur, Ah Loun se fait répéter la syllabe par un voisin. Son oreille ne Ta pas trompé. Ce n'est pas en vain qu'il a consulté l'oracle. Bienheureuse lettre « kau », lettre de chance et de prospérité, plus belle que le caractère du bonheur, tracé par un pinceau savant, ou que celui de la longévité. Elle danse devant ses yeux dans un flamboiement d'or. Comme sa courbe est élégante et gracieuse ! Elle renferme vingt-neuf fois vingt ticaux, somme que les deux amis ont pu réunir en se cotisant. — Près de six cents ticaux ! — Voilà qui, mieux que la butte en terre élevée près du wat Saket, mérite le nom de Pukao- Tong : la colline d'or ! Et quels horizons du haut de cette' colline ! Ah Loun entrevoit une perspective indéfinie de réjouissances, de bombances, des troupeaux de cochons laqués, des flottilles d'aile-

rons de requins, des buissons de nids d'hirondelles et lui-même circulant autour des convives, dans une robe de soie. Quant à Poh Dèng, n'a-t-il pas en mains la clef qui ouvre toutes les portes, la recette qui fait parler les muets ? Il saura ce qu'il avait à cœur de connaître. Il retrouvera l'objet de ses vœux, et tous deux, réunis enfin comme dans les contes écrits par les lettrés, seront heureux pour le reste de leur vie.

Ainsi eïi a décidé Ah Loun qui, un peu grisé, se met en quête de Poh Dèng, pour lui dire la bonne nouvelle.

Al Loun ne trouvera pas plus son ami dans les endroits divers où il le cherche, qu'il ne l'a rencontré au lieu du rendez-vous. Poh Dèng est retourné dans la maison du klong San auprès de Mè Choup et de Naï Leut, parce qu'il n'a plus rien à faire loin d'eux ; il est retourné vers le coin où s'est écoulée son enfance, parce que, étant malheureux, il s'est senti redevenir enfant.

Ce qu'il avait en vain demandé à tous, le bavardage d'une vieille femme le lui a révélé par hasard. La nouvelle lui est arrivée comme un coup de poing

en pleine poitrine : si, depuis plusieurs mois, Mè Ping n'est plus sous le toit du Pya Kattorn, c'est qu'elle habite maintenant dans le palais royal.

Comme on appuie sur une blessure douloureuse pour exacerber la souffrance, Poh Dèng a voulu connaître les détails de l'événement, savoir dans quelles conditions s'est effectué ce changement imprévu. Peu à peu il a démêlé l'écheveau de la vérité. Un des principaux personnages de la Cour, le Grand Maître des Cérémonies, assistant à une réception donnée par le Pya Kattorn; vit danser Mè Ping. La beauté de la petite ballerine, non moins que sa grâce l'impressionnèrent, si bien qu'il résolut de la faire enrôler dans la troupe royale. Il s'ouvrit de son projet au Pya, qui reçut la proposition avec un vif déplaisir et avec un sourire ravi. Et c'est ainsi qu'il eut le très grand honneur de perdre sa danseuse préférée...

La femme du Pya Kattorn fut, paraît-il, incon-

solable du départ de sa petite suivante, qu'elle combla de dons. Celle-ci ne montra qu'un désespoir modéré, sans doute pour ne pas attrister plus encore son ancienne maîtresse.

Maintenant donc tout est fini pour Poh Dèng : jusqu'à ce jour, il pouvait espérer ; désormais tout espoir serait vain. Mè Ping n'est plus une femme sur laquelle il puisse jamais jeter les yeux. Elle habite ce palais où toute chose est inviolable et sacrée. Le pouvoir des hommes, l'effet même des lois expirent à ces murailles crénelées, où rien jie relève que de l'autorité souveraine. La personne de Mè Ping est intangible et toute tentative à son égard deviendrait sacrilège. La témérité d'hier serait aujourd'hui de la démence.

Et pourtant cette démence, Poh Dèng y a songé. Il a franchi la première enceinte duTpalais,

à l'intérieur de laquelle peut circuler librement toute personne ayant affaire aux différents services publics rassemblés en cet endroit. En cherchant son chemin, il a contemplé dans leurs écuries les éléphants blancs, dont la couleur est rose par la vertu d'une maladie de peau. Il a circulé dans la petite ville, blottie tout au long de la muraille du Nord, avec son monde de fonctionnaires, d'employés, de femmes et d'enfants. Il s'est même

perdu dans un magasin encombré de palanquins, de dais, d'éventails et autres accessoires de la

fonction royale. Le pauvre garçon croyait pouvoir approcher des appartements des concubines et des danseuses et, qui sait ! voir... savoir — Un simple coup d'œil aux bâtiments royaux lui a montré quelle était sa simplicité.

Il est revenu chez lui, plus abattu que jamais.

Naï Leut et Mè Choup sont désolés. Ils voient leur enfant malheureux et ne peuvent rien pour lui. Contre le chagrin de Poh Dèng les consolations sentencieuses de l'aïeul s'émoussent, comme l'acier sur le cuir du buffle. Il ne se tient cependant pas pour battu et chaque jour ramène entre le consolateur et l'inconsolé des dialogues alternés de doléances et d'aphorismes, dans le genre de celui-ci :

« Je n'ai rien fait de mal pour mériter de souffrir ainsi ; je n'ai frappé injustement personne ni avec le sabre, ni avec la lance, ni avec le poignard, ni avec le poing fermé ; je n'ai volé ni une pirogue, ni une femme, ni de l'argent ; je n'ai

-- Qu'importe ; ce sont les plus beaux d'entre les bambous qu'on voit percés par les écureuils.

— J'ai pu croire qu'elle m'aimait. Et puis, elle a disparu sans rien me faire dire.

— Le cœur de la femme est mobile comme une goutte de rosée sur une feuille de lotus.

— C'est une mauvaise fille, une fleur d'or, une...

— Tais-toi ! il ne faut pas souiller l'ombre de l'arbre qui fut hospitalière.

— Je sens que j'en mourrai !

— Le mahout meurt de l'éléphant ; le charmeur de serpents meurt de la dent du serpent ; celui qui s'attache à la femme sait à quel sort il s'expose. »

Cependant et contrairement à toutes les prévisions la blessure dont souffre Poh Dèng ne se referme pas. De plus en plus, il devient indifférent à tout ce qui l'entoure. Pendant le jour il erre le long du klong Talat, proche du palais royal, ou bien il reste chez lui pendant des heures entières, immobile et l'œil vague ; quand on lui parle, il

semble qu'on réveille. S'il sort le soir, c'est pour rentrer fort avant dans la nuit ou même aux premières lueurs du jour. Sa chair fond peu à peu et sa respiration devient sifflante. Mè Choup ne peut se tromper à ces symptômes : pendant trop longtemps elle eut le loisir de les observer chez Fouk- Long, dont elle a suivi le dessèchement sur pied. Mais Mè Çhoup n'est pas d'humeur à se lamenter comme une vieille femme. La drogue qui lui a ravi son mari ne lui prendra pas son fils. Elle saura le défendre contre lui-même et le sauver.

Il faut avant tout éloigner Poh Dèng de Bangkok et le soustraire aux fréquentations mauvaises. Il faut y substituer l'influence d'un homme qui saura soigner son esprit. Or une partie de la famille de Naï Leut habite la ville de Petchaburi ; un de ses demi-frères, issu d'un troisième mariage de feu son père, y porte la robe jaune avec la dignité de chef d'un wat. Le Pra Suttat est un prêtrt*

éminent par son expérience, par sa science et sa vertu. On accourt de loin pour prendre ses conseils, dont la sagesse permet de croire à la venue sur terre du nouveau Bouddha. Voilà le médecin auquel il faut conduire le malade.

Poh Dèng ne se soucie guère de partir. Tout effort lui répugne et tout mouvement lui pèse ; il proteste donc contre le déplacement en perspective. Mais, comme il n'a plus de volonté, il est incapable de résister à la volonté des autres. Aussi, de guerre lasse, se laisse-t-il emmener à Petchaburi.

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