ARTICLE PREMIER. ANATOMIE DESCRIPTIVE DES ONGLES
§ 1. — Caractères généraux.
Les ongles font partie d'un système défensif rudimentaire chez l'homme, très développé chez plusieurs animaux, où il se montre aux membres, à la tête, sur le tronc. Dans notre espèce, ce système n'est représenté qu'à l'extrémité des membres, par des lames qui semblent bien plutôt faites pour la protection que pour l'attaque.
En effet, lorsqu'on examine la dernière phalange d'un doigt ou d'un orteil chez l'homme, l'ongle apparaît à sa face dorsale, sous la forme d'une lame élastique et résistante, qui adhère au tégument dans la majeure partie de son étendue et se projette au-dessus de la pulpe du doigt en formant avec elle une rigole (rigole sous-unguéale), dont le fond est appelé, par Renaut, angle de Vongle.
Détaché des parties auxquelles il adhère, l'ongle a la forme d'une lame mince et transparente, analogue à une lame de corne, concave sur une de ses faces, convexe sur la face opposée. Pour en faire la description, on la divise en faces et en bords.
Face externe. — D'une manière générale, cette face est assez fortement convexe d'un côté à l'autre, plane ou très légèrement bombée d'avant en arrière. On peut y
reconnaître normalement quelques saillies longitudinales plus ou moins évidentes.
L'aspect de cette face n'est pas le même dans toute son étendue. Lorsqu'on considère l'ongle en connexion avec les téguments, on ne voit qu'une portion de sa surface; le reste est caché par un repli cutané au-dessous duquel il s'enfonce. Ce repli, derme sus-unguéal (Sappey), manteau (Renaut), recouvre l'ongle en arrière et sur les côtés, mais il manque en avant, où l'ongle se termine par une extrémité libre plus ou moins saillante. Cette description sommaire de l'ongle peut déjà nous permettre de diviser sa face superficielle en trois portions, une extrémité libre, une portion qui lui fait suite en arrière ou corps, une portion cachée ou racine.
Uextrémitè libre, plus ou moins étendue suivant les sujets, se continue directement avec le corps de l'ongle; elle s'en distingue par sa coloration apparente; tandis que le corps possède une couleur rose, la portion libre est blanchâtre, mais cette différence de coloration tient à la séparation de l'ongle des téguments, à ce niveau. On peut, en décollant artificiellement l'ongle, voir la couleur blanche dans les points décollés; sur un ongle séparé des téguments, il n'y a pas enLre ses parties de différence de coloration.
Le corps de Vongle se continue avec la portion libre. Le corps de l'ongle est limité en arrière par le bord du derme sus-unguéal ; ce bord est parabolique ; il offre une concavité dirigée en avant.
On distingue généralement dans le corps de l'ongle deux parties, l'une antérieure très étendue, de couleur rose; l'autre postérieure plus petite, parfois à peina visibla, da
couleur blanche, se distinguant nettement de la première par un bord convexe en avant.
Cette partie postérieure, limitée d'un autre côté par le bord du derme sus-unguéal prend le nom de hmule.
La racine de Vongle, pour beaucoup d'auteurs, est purement et simplement la partie cachée. Sa forme générale est celle d'un croissant limité par deux lignes paraboliques entre le bord du derme sus-unguéal en avant, le bord postérieur latéral de l'ongle en arrière et sur les côtés; ce croissant s'amincit à droite et à gauche et se termine en pointe là où commence de chaque côté l'extrémité libre de l'ongle. La racine est d'une couleur blanchâtre ainsi que la lunule, avec laquelle elle paraît directement se continuer, et, à proprement parler, la racine comprend la portion de l'ongle qui s'étend du fond de la rainure unguéale au bord antérieur de la lunule.
Tel est l'aspect de l'ongle considéré en place, lorsque par la dissection on l'a découvert dans toute son étendue. C'est ainsi qu'on arrive à le diviser en trois parties,, et cela grâce à sa coloration ; mais celle-ci n'est due qu'à la transparence de l'ongle, à travers lequel on peut voir le derme sous-jacent. Au contraire, lorsqu'on examine un ongle complètement détaché du doigt,* la face dorsale se présente sous la forme d'une surface continue dans laquelle on ne peut reconnaître les divisions que nous avons établies.
Face interne. — Cette face est concave dans le sens transversal ; d'avant en arrière, elle est plane dans ses 2/3 antérieurs, excavée dans son tiers postérieur. La portion plane correspond à l'extrémité libre et au corps, la partie excavée, à la racine. Dans toute son étendue, la portion plane
ou limbique est pourvue de sillons plus ou moins profonds, longitudinaux, parallèles, peu marqués en avant et sur la racine, très nets dans la portion adhérente.
La partie postérieure ou concave correspond à la racine de l'ongle ; on peut fa'cilement constater sa disposition sur une coupe longitudinale de la dernière phalange. La surface de cette partie postérieure de l'ougle diffère de l'antérieure par l'absence des sillons longitudinaux.
Circonférence de Vongle. — Elle est très variable suivant les points que l'on considère. En arrière et sur les côtés, le pourtour de l'ongle présente une forme parabolique, en avant, dans la partie libre, sa forme n'a rien de constant. Cependant nn remarque, d'une manière générale, que le bord de l'ongle présente partout une ligne courbe sans prolongements ni dentelures.
Epaisseur. — Elle peut s'étudier sur des coupes antéropostérieures et sur des coupes transversales. Sur les coupes dirigées d'avant en arrière, on voit que cette épaisseur est à peu près invariable dans toute la portion antérieure ; en arrière, au contraire, grâce à l'excavation que nous avons décrite, l'épaisseur devient de moins en moins considérable, en sorte que l'ongle semble se terminer en pointe. Surune coupetransversale.onvoitque l'épaisseur est au maximum dans le centre et diminue sur les bords ; plus la coupe transversale se rappro3bera de la partie antérieure de l'ongle, moins ces différences seront accentuées.
L'épaisseur de l'ongle chez l'homme est sensiblement plus grande que chez la femme. Esbach (1) a pris des me-
(1) In thèse de Paris, 1876.
sures sur une cinquantaine de personnes des deux sexes ; il a obtenu la moyenne suivante : 34,6 centièmes de millimètre pour la femme ; 38,4 pour l'homme.
§ II. — Caractères 'particuliers.
La forme générale de l'ongle n'est pas la même au pied et à la main, ni à tous les doigts.
A la main, l'ongle à la fois le plus épais et le plus étendu en surface est celui du pouce ; celui du petit doigt est au contraire le plus petit. Des difîérences semblables s'observent au pied ; le gros orteil possède un ongle volumineux, le cinquième orteil porte un ongle très petit. Souventmême, déformé parla chaussure, celui-ci se présente 50US forme d'un petit tubercule corné que l'on reconnaîtrait à peine pour un ongle.
Chacune des parties de l'ongle présente des différences ndividuelles considérables. Le lunule, par exemple, est peu visible sur quelques sujets, et d'ordinaire c'est au pied qu'elle est le moins apparente. Le corps de l'ongle est tantôt presque plat d'un côté à l'autre, tantôt fortement bombé, et de même d'avant en arrière.
L'extrémité antérieure, ordinairement courte, soit qu'on la retranche, soit qu'elle s''use par les frottements, peut acquérir des dimensions considérables, lorsqu'on laisse sa croissance s'opérer indéfiniment. Elle peut alors atteindre jusque 3 ou 5 cent, de longueur. Dans ces cas, l'ongle se recourbe vers la pulpe du doigt ou de l'orteil en prenant la forme d'une griffe. M. Sappey a remarqué que ces ongles monstrueux présentent des sillons curvilignes transversaux «r qui se succèdent d'arrière en avant et qui rappel- Arloing. 6
lent assez bien les stries circulaires et parallèles des cornes des ruminants. » Le plus souvent, cette saillie des ongles, gênant le toucher pour la main, la marche pour le pied, est excisée à mesure qu'elle se produit.
Les peuples de l'Asie orientale laissent croître leurs oagles indéfiniment ; d'après Hamilton, cité par Kôlliker, les ongles peuvent acquérir un pouce et demi et deux pouces, chez les Chinois, les Annamites, et se recourber autour des extrémités des doigts et des orteils.
La profession des individus exerce une grande influence sur la forme ou l'épaisseur de l'un ou de quelques-uns des ongles de la main. Les teinturiers ont les ongles amincis par les substances qu'ils manient ; les personnes qui touchent des alcalis ont les ongles rugueux, relevésen cupule sur les bords (Bail) ; les pastilleurs ont l'ongle du pouce droit déformé et usé ; l'usure porte sur la partie externe, chez les écosseuses de pois, etc., etc. Toutes ces variétés qui tiennent à l'usage que l'homme fait de ses doigts sont longuement exposées dans les traités et les thèses sur la médecine légale.
Article IL — Djsposition GÉNÉRALii des organes
PRODUCTEURS DE l'oNGLE.
Nous avons déjà vu que l'ongle est recouvert en partie par un repli cutané ou derme sus-unguéaL D'un autre côté, il adhère profondément au derme sous-jacent, que l'on nomme derme sous-unguéal. A la réunion des parties sus et sous-unguéales est un sillon, la gouttière ou rainure unguéale. Nous décriions successivement ces différents organes.
A. Le derme sus-unguéal Qsi un repli cutané recouvrant l'ongle en arrière et sur les côtés. A la coupe, il offre l'aspect d'un triangle dont le sommet est dirigé vers le corps de l'ongle. La face superficielle se continue indistinctement avec le tégument des doigts ; h face profonde, adhérente à l'ongle, est lisse sur pr^.ique toute son étendue (fig.13), son bord libre est aminci au milieu, plus obtus sur les côtés.
La profondeur de ce repli atteint son maximum sur la ligne médiane; de chaque côté de l'ongle, sa profondeur diminue, de sorte que, en se rapprochant de son bord libre, c'est à peine si le derme sus-unguéal recouvre l'ongle.
La rainure iinguéale située à la réunion des parties sus et sous-unguéales du derme est plus ou moins profonde, selon l'étendue du repli sus-unguéal. Aussi est-ce en arrière et sur la ligne médiane, qu'elle offre sa plus grande profondeur. Là, elle forme un angle très aigu, dans lequel est reçu l'ongle, qui, à ce niveau, se termine par un bord tranchant. Sur les côtés, au contraire, à mesure que le bord de l'ongle s'épaissit, la gouttière forme un angle de moins en moins aigu ; elle finit même par s'effacer insensiblement en avant.
La partie postérieure de cet{e rainure a reçu un nom particulier en rapport avec le rôle producteur qu'on lui attribuait. On l'a nommée matrice de Vongle.
B. Le derme sous-unf/uéal comprend toute l'étendue du derme, situé à la face profonde de l'ongle. On le divise d'ordinaire en deux portions : Tune, compr^^nant ses deux tiers antérieurs, est rouge ; l'autre, limitée au tiers pos'^érieur, est pâle ; celte partie blanche est séparée de la précédente par un bord arrondi à convexité antérieure ; elle correspond à la lunule et à la racine de l'ongle.
Outre cette différence d'aspect, ces deux parties présentent encore des caractères tranchés. La partie antérieure, convexe transversalement, est plane d'avant en arrière. Au contraire, la portion postérieure est bombée dans le même sens, ainsi qu'on peut le voir sur des coupes longitudinales. De plus, le derme sous-nnguéal présente une série de saillies longitudinales, sur lesquelles s'est moulée la face profonde de l'ongle. Ces saillies, décrites par Henle, semblent partir d'un centre commun, occupant la partie médiane de la gouttière unguéale. De là elles se dirigent, les médianes directement en avant, les latérales un peu en dehors, en décrivant une courbe d'autant plus large qu'elles sont plus externes, pour se porter en avant parallèlement aux premières et se terminer brusquement au niveau de l'extrémité libre de l'ongle. 11 est facile de voir, à l'œil nu ou armé d'une loupe, que ces saillies^ très prononcées en avant, sont à peine marquées en arrière. En effet, dans toute la portion bombée, ces crêtes sont à peine appréciables ; puis, à la partie antérieure, elles prennent brusquement un volume considérable et forment de véritables lames. Ces différences dans l'aspect du derme sous-unguéalnous amènentà le diviser en deux parties distinctes; l'une antérieure, l'autre postérieure. Nous appellerons la première lit de l'ongle, en lui réservant ce nom généralement appliqué à tout le derme sous-unguéal. Nous verrons bientôt quel rôle joue la seconde comme organe producteur ; nous lui donnerons le nom de matrice de l'ongle, que les classiques ont réservé au fond de la rainure unguéale. Enfin nous exposerons ultérieurement les raisons qui nous font proposer, dès maintenant, de donner au pli sus-unguéal le nom de matrice du périonyx.
Article III. — Structure des ongles et de leurs