‹ Point et virguleChapitre 10 sur 22 · UN QUART D HEURE TROP TARD · texte numérisé non relu

UN QUART D HEURE TROP TARD

En quittant la marquise, René, sans songer à son troisième rendez-vous, rentra cliez lui pour se pion-

ger dans les profondeurs de la méditation. Depuis le matin, il s'était opéré en lui une de ces révolutions morales plus que suffisantes pour épuiser les forces humaines et rendre ce besoin nécessaire. Les trois femmes qui lui tournaient la tête se trouvaient réduites à une seule, Léontine! Les charmes nouveaux qu'il avait découverts en elle ne lui permettaient plus l'hésitation.

La marquise était disparue pour toujours. Quant à Angèle, en n'allant pas la trouver, il pouvait faire valoir celte façon d'agir auprès de Léontine comme un sacrifice certainement digne de le rehausser à ses yeux. Il résolut donc de ne pas sortir.

René trouvait son choix plein de poésie et se faisait à lui-même force compliments; mais attendre jusqu'au lendemain pour revoir Léontine, c'était là une rigueur qu'il ne pardonnait pas au ciel. La crainte de rencontrer Angèle dans la mansarde de la rue Taitbout fut seule capable de comprimer l'élan de sa fougueuse impatience.

En effet, pendant ce temps-là, Angèle était en possession de la mansarde, et attendait qu'il plût à René de venir lui peindre sa flamme. Si elle eut la douleur de l'attendre et de ne le point voir venir, elle puisa là une bonne leçon qu'elle, promit de ne point oublier. Cet échange momentané de ses robes de brocard contre de l'indienne, de ces étagères encom-

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brées de colifichets du luxe, contre le mobilier plus que modeste de Léontine, lui donnèrent fort à penser. Oubliant un instant qu'elle était à cette place par une abdication volontaire, et supposant, au contraire, que le destin avait été assez perfide envers elle pour la réduire à cet état ojjscur et misérable, elle composa bientôt dans sa tête un admirable chapitre sur la fragilité des choses iiumaines. Cette impression fut si forte, qu'elle attendit René deux grandes heures sans formuler le moindre murmure. L'atmosphère de la mansarde, l'humble costume de la grisette eurent la puissance de la maintenir dans la modération. Go ne fut qu'à son retour chez elle que sa nature violente reprenant superbement le dessus, la fit éclater en imprécations contre lui. Après avoir bien réfléciu, elle écrivit l'épître suivante, qui devait être son dernier rapport avec lui :

« Monsieur,

» Vous êtes un impertinent. Je n'ai pas besoin d'en » dire davantage pour me faire comprendre.

» Je pars pour l'Italie avec un Anglais qui veut faire » un voyage sentimental. Vous ne me reverrez plus. »

Cette lecture, comme on le pense bien, au lieu

d'irriter René, vint au contraire augmenter sa joie. Décidé qu'il était à aimer Léontine sans partage, son plus vif désir était de se débarrasser d'Angèle, ce qu'il avait considéré comme une difficulté sérieuse; mais cette lettre dissipait toutes ses craintes, et à partir de cet instant, rien ne s'opposait plus à ce qu'il s'occupât exclusivement de Léontine.

Pour comprendre le calme et la béatitude de son âme, il faut se rappeler que, depuis la première rencontre à Saint-Rocb, René avait été successivement la proie de l'incertitude, du mystère et de l'irrésolution; que ses nuits et ses jours s'étaient écoulés dans l'attente et la recherche. 11 touchait donc à un moment de transition délicieuse, qui lui permettait de donner un libre essor à toute sa joie. Il y avait là, certes, plus de bonheur qu'il n'en faut pour rendre fou un tête quelque peu jeune et exaltée.

A riieure convenue, René arrivait fièrement, pour la première fois, dans la mansarde de la rue Taitbout.

Léontine l'y attendait. Elle avait su, à force de soins, donner à sa modeste demeure un aspect de coquetterie qu'une amoureuse a seule le talent de trouver quand il s'agit de recevoir celui qu'elle aime. L'unique pièce qui composait son appartement tenait à la fois du boudoir, du salon, de la chambre à coucher et de la cuisine; mais il y avait tant d'har-

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monie dans ce désordre, tant de variétés dans les mille objets entassés dans si peu d'espace, que ce spectacle n'avait rien de choquant. Une tête de Christ en plâtre formait le principal ornement de la cheminée. Ce Christ paraissait l'objet d'un culte fervent et empressé. Il était attifé de rubans de toutes nuances, et à la couronne d'épines de ses sacrificateurs, Léontine avait substitué une guirlande de pâquerettes blanclies cueillies par elle dans une de ses excursions. De chaque côté, se trouvaient des vases de porcelaine surchargés de fleurs. Sur une table assez longue, des morceaux d'étoffes de soie amoncelés attendaient pour devenir robes qu'il plût aux jolis doigts de Léontine de prendre son aiguille et ses ciseaux. La fenêtre ouverte laissait entrer un beau rayon de soleil, qui, après s'être un instant perdu sur la cime de quelques rosiers fleuris placés sur le toit, venait tomber sur l'âtre de la cheminée où flamboyaient avec gaieté quelques petits morceaux de bois.

Léontine, sans pitié pour les belles couleurs répandues sur ses joues, était placée près de la fenêtre, et recevait en face les baisers brûlants du soleil.

En voyant apparaître René, son émotion fut telle, qu'elle resta clouée sur sa chaise , sans pouvoir faire un pas pour aller à sa rencontre. Il se passait en elle quelque chose d'indéfinissable qui tenait à la fois du

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songe et de l'extase. Ne touchait-elle pas, en effet, au paroxysme du triomphe? Tout ce que René lui avait dit à l'hôtel était donc sincère, il l'aimait plus que ses rivales, puisqu'il venait se prosterner à ses pieds !

La foi entière qu'elle pouvait désormais placer en lui la rendait encore plus belle; son regard surtout gagnait à cette conviction. Des yeux qui croient sont plus beaux que des yeux qui doutent.

Quant à René, le trouble qui l'agitait n'était pas moins grand. En réahté. il était dans une mansarde, près d'une pauvre grisette ; mais, grâce aux transports de son c^me et au délire de ses sens, il touchait au comble du ravissement, et succombait de plaisir à la vue de ce spectacle qui offrait à la fois à ses yeux les trois i>lus belles choses de la création : une jeune tille, du soleil et des roses !

Léontine se tenait immobile et silencieuse. René, de son coté, ne savait comment commencer l'entretien; mais le voisinage de la grisette avait tant de charme pour lui, qu'il ne faisait aucun effort pour sortir de cet état.

Enhardie par le maintien respectueux et tendre de celui qu'elle avait laissé pénétrer jusqu'à elle, Léontine lui dit à la Qn à voix basse :

— Je ne suis plus brillante comme hier à l'hôtel de la rue Saint-Dominique ; il n'y a plus de comtesse

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devant vous, mais une pauvre fille à laquelle l'amour que vous lui jurez fera perdre la têle. Vous m'aimez donc réellement ?

Pour toute réponse, René serra davantage la petite main dont il s'était emparé.

— Je vous crois, reprit-elle, à présent que vous êtes là; mais hier, quand vous m'avez quittée pour aller à deux autres rendez-vous, j'ai pleuré. Il me semblait que les deux femmes qui vous attendaient parviendraient à me perdre dans votre esprit,

— Je ne suis allé qu'à un seul de ces rendezvous.

— Vraiment! dit Léontine étonnée et souriante.

— Je suis allé trouver la comtesse, rue de Provence, mais je me suis dispensé de venir ici.

— De sorte que vous pénétrez dans mon réduit pour la première fois? dit Léontine en baissant les yeux.

— Pour la première fois.

— Ah! c'est bien de n'y être pas venu. Je vois que vous m'aimez sincèrement, et si je pouvais obtenir la preuve que vous ne reverrez jamais ni la comtesse ni Mlle Angèle, oh! alors, je serais trop heureuse ; car, voyez-vous, elles me font peur ; avec elles, je le sens, la lutte est impossible.

— Vos rivales ont quitté Paris, reprit René, et je ne courrai pas après elles. Ensuite, pour vous ras-

surei", rétablissons les choses telles qu'elles se sont passées. La comtesse et M'^^ Angèle étaient fort avides de se voir rendre les hommages que je vous adresse; mais quant à moi, je n'ai jamais songé qu'à vous seule. Quant à leur luxe que vous redoutez et à votre simplicité contre laquelle vous murmurez sans cesse, je ne liens aucun compte de ces différences, et je vous trouve plus belle là, près de votre fenêtre, avec votre robe de toile, que la comtesse dans son hôtel, avec ses plus brillantes parures.

Léontine écoutait Rehé avec une attention toute particulière ; et comme si ses dernières paroles eussent dissipé toutes ses craintes, elle cessa de le questionner.

Un tête-à-tête au sixième étage avec une jeune fille d'une extrême beauté, voilà des m.otifs plus que suffisants pour que l'esprit se mette à l'œuvre et commence l'oraison funèbre de sa vertu.

René passa près de Léonline une grande partie de la journée, sans obtenir le moindre sacrifice. Par une contradiction inexplicable, il se sentait plein de désirs, puis quand il s'agissait de les formuler, la force l'abandonnait ; le geste et la parole expiraient dans une commune langueur. Bien qu'il fût à ses côtés, qu'il pressât ses mains dans les siennes, que la brise promenât ses cheveux d'or sur ses joues enflammées, une puissance invisible se chargea de la conserver

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pure en dépit de la situation. Si bien que cette scène d'amour put s'accomplir tout entière sous les yeux du Christ sans porter atteinfe à son chaste regard.

Lorsqu'il fallut partir, René ne put trouver la force de se lever qu'après que Léontine lui eut accordé la faveur de revenir le lendemain à la même heure.

Après qu'il se fut éloigné, Léontine alla s'sgenouil- 1er devant le Christ; et, dans un recueillement qui tenait de la sainte plutôt que de la femme, elle remercia le ciel de l'avoir faite assez forte pour résister à la tentation.

L'amour est un sentiment d'une étrange nature. Sa physiologie est inépuisable. H y a des siècles qu'il est en butte aux dissertations des poètes, des romanciers et des philosophes; et malgré les volumes qu'il a tirés de l'esprit humain, c'est peut-être encore le sujet le plus neuf à traiter. Loin de nous la pensée de tenter de le définir. Sans dire, comme Faublas, qu'en fait d'amour les philosophes radotent et que les romanciers seuls ont raison, nous avouerons en toute humilité qu'il n'est pour nous qu'un insondable mystère, qui semble se faire un malin plaisir de torturer la raison, la logique, la vérité et la vraisemblance. En effet, il suggère parfois au cœur de la femme de ces résolutions imprévues que rien ne peut expliquer. Le fait une fois accompli, l'esprit s'en empare pour prouver tout ce qu'il veut.

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Mais pourquoi cette vague digression? Que peut- il y avoir de commun entre les amours d'une grisette et ces obscures pensées? Est-ce là une précaution oratoire sur laquelle nous comptons pour jeter quelque vraisemblance sur le dénoûment de notre intrigue, et ne point arriver trop brusquement à la fin?

— Peut-être.

Certes, en quittant Léontine et devant la revoir le lendemain, René emportait avec lui des trésors d'espérance, et aurait dû se croire bien heureux. Il n'en fut rien. Ce rempart imperceptible, qu'il n'avait pas osé franchir, lui donna fort à penser. La nuit à peine arrivée, il s'endormit profondément et ne se réveilla que fort tard; mais au lieu de ce bien-être que procure un sommeil paisible, il se sentit brisé comme après une nuit d'orgie. Alors, passant ses mains sur ses yeux pour dissiper le bandeau qui l'aveuglait, il se rappela soudain, jusqu'aux moindres détails, un rêve qu'il avait fait durant la nuit. Voici quel était ce rêve : Léontine lui était apparue telle qu'il l'avait vue la première fois à l'église Saint-Roch. Elle l'avait regardé avec une indifférence inexplicable. Lui, de son côté, s'était consumé en efforts impuissants pour quêter d'abord un sourire de ses lèvres, puis pour franchir la distance qui le séi)arait d'elle. Après quelques instants d'une pareille anxiété, il avait vu Léontine perdre peu à peu sa forme humaine, s'élever

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vers la voûte de l'église, el bientôt disparaître comme ces nuages d'abord transparents, qui s'anéantissent dans l'air, sans laisser la moindre trace.

11 y a dans le souvenir d'un rêve quelque chose de vague et de puissant à la fois, qui agit sur cous bien plus que la réalité. Sans se l'expliquer, René considéra ce songe comme une sorte d'avertissement d'un malheur prochain, et malgré tous les efforts qu'il fit pour chasser cette étrange persuasion, il ne put se soustraire à la douloureuse influence qu'elle exerça sur lui. Par hasard, jetant les yeux sur la pendule, il s'aperçut, avec étonnement, que l'heure de son rendez- vous avec Léontine était arrivée.

En toute hâte, il sortit, et peu d'instants après, il frappait à la mansarde de la rue Tailbout.

Léontine n'y était plus !

Une vieille femme, dans laquelle il reconnut aussitôt la brûleuse de cierges de Saint-Roch, vint lui ouvrir.

— Vous demandez, lui dit-elle, ma petite-fille Léontine? Elle a quitté Paris; vous ne la reverrez jamais. Puis, continua-t-elle, voici quelques mots qu'elle m'a chargée de vous remettre.

René s'empressa de lire :

(' Je vous aimerai toujours.

). En vous fuyant, je me prépare des regrets éter-

» nels que j'aurai la force de supporter, mais j'évite » des remords qui m'auraient fait mourir. » Adieu pour toujours!

» LÉOMINE. »

Des larmes abondantes s'écliappèrent des yeux de René.

Remis de son premier trouble, il courut à l'hôte) Maurice , demander à l'amitié de le consoler des tourments de l'amour.

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