On les appelle aujourd'hui les chevaliers dn Pince-nez
de ce boulevard, sténographier ce que chacun d'eux invente, nie ou affirme, on livrerait à la postérité un monument fort curieux.
Six grands mois s'écoulèrent dans la nulUté du plaisir.
Un matin, rentrant chez lui, Alfred fut abordé par une pauvresse en haillons qui lui demanda l'aumône, en lui offrant un bouquet de marguerites. En échange, Alfred donna toute sa bourse, et s'en alla le placer dans le plus beau vase de son appartement. Ce bouquet raviva toutes ses douleurs passées. Chacune de ces petites fleurs semblait dire à son oreille : Qu'as- tu fait de notre sœur? Sans en être le gardien, Alfred cependant se sentit coupable ; il murraura contre son indifférence, et pria Dieu de lui pardonner ses récentes erreurs.
11 fut brutalement arraché de ce tribunal de la pénitence, devant lequel il s'était humblement agenouillé, par un de ses compagnons de plaisir, qui réclamait son concours pour mener h fin une aventure des plus téméraires. 11 s'agissait de s'introduire dans un atefier de modistes, situé précisément en face de l'appartement d'Alfred. Grâce à quelques intelligences établies dans la place, le succès n'était pas
impossible. Alfred accepta la complicité, mais à condition que son cœur ne serait point de la partie.
Lapluie,quandelleestd'or, pénètre, dit-on, partout. C'est peut-être pour cela qu'une heure après, Alfred et son ami étaient maîtres de l'atelier. Tous deux, il est vrai, avaient eu soin d'abdiquer l'air superbe et vainqueur. L'ami d'Alfred, avec une humilité de pèlerin, demandait l'aumône d'un baiser à une belle fille aux cheveux noirs, qui paraissait très-charitable. Elle lui répondit fièrement :
— Ici, la mendicité est interdite.
— Vous avez lu cela en allant à Saint-Cloud?
— Précisément, monsieur.
Mais tout à coup, la scène devint dramatique, terrible.
Marguerite, la Marguerite tant cherchée, travaillait dans ce magasin. La vue d'Alfred la fit s'évanouir. Alfred s'apprêtait à lui porter secours, lorsqu'il vit entrer M"»^ Rodogune, bergère de ce troupeau, qui venait, la menace à la bouche, chasser les deux loups qu'elle trouvait dans sa bergerie.
Il fallut descendre.
Une révolution s'opéra dans l'ateUer. Moins lieureuse qu'Esther dans son évanouissement, la pauvre Marguerite fut chassée. Une heure après, elle sortait de la maison emportant avec elle un petit paquet qui constituait tout son patrimoine.
MABGUERITE 257
Alfred l'attendait à la porte. Son trouble était tel, qu'elle le suivit sans résistance. 11 la conduisit dans son appartement, l'installa dans une chambre, et lui dit avant de la quitter :
— Je vous protégerai ici, comme je vous ai protégée il y a six mois, pendant notre voyage; avec cette clef, vous êtes tout à fait séparée de moi ; je ne vous demande d'autre faveur que de vous voir tous les jours un quart d'heure.
Marguerite accepta.
— Ah ! c'est bien, dit Alfred ; Dieu a su ra'accorder la grâce de vous convaincre et de vous toucher. J'accomplis une sainte mission. Marguerite, ayez foi en moi, comme en votre mère.
— Ma mère! reprit Marguerite en sanglottant, je n'en ai jamais eu, le ciel m'a refusé ce bonheur. Si j'avais eu une mère, est-ce que je l'aurais quittée?
— Vous n'avez jamais connu votre mère?
— Non, jamais! En venant au monde, on m'a confiée à une brave paysanne des environs de Draguignan, qui a pris soin de moi pendant mes premières années ; ensuite, on m'a mise au couvent pour y recevoir une éducation inutile à ma pauvreté ! A seize ans, on est venu me clierclier pour m'envoyer ici à Paris apprendre un état. Quant à ma mère, je
1 ne l'ai jamais connue, et toutes les fois que je l'ai demandée, on n'a jamais répondu à mes questions.
258 POINT ET >'ÏRGULE
— Mais alors, qu'allez- vous devenir? fit Alfred.
— Je vais écrire à ma nourrice qu'étant sans argent et sans place, je veux retourner près d'elle. C'est mal à moi d'accepter votre hospitalité, et cependant, c'est le seul moyen d'échapper au déshonneur.
En prononçant ce dernier mot, Marguerite était sublime. Son regard, miroitant dans les larmes, inondait d'un reflet divin le malheur et la résignation qu'exprimait son visage. Elle serrait de la main droite un petit sacliet caché dans sa poitrine.
Après un instant de silence, elle ajouta :
— Le mystère qui se rattache à ma naissance vous a surpris, sans doute. Il est vrai , je vous jure, ajoutât-elle en présentant le petit sachet * à Alfred, qui lut alors très-distinctement :