‹ Pointes sèches (physionomies littéraires)Chapitre 10 sur 37 · M"^^ EDMOND ADAM · texte numérisé non relu

M"^^ EDMOND ADAM

Qui ne connaît M"® Edmond Adam? Et qui ne Ta, dans quelque mesure, aimée? Les ambassadeurs se sont rencontrés en son salon; les poètes y ont lu leurs vers; les philosophes et les romanciers ont collaboré à sa Revue. Elle a eu des amitiés et des querelles également retentissantes. Elle a agi, pensé, travaillé comme un homme; et pourtant elle reçut 4e la nature des qualités féminines : une beauté remarquable, des bras de statue, un corps de déesse, des yeux brillants et tendres, dont Tâge n'a pas éteint la vivacité. Elle compte aujourd'hui soixante ans passés, et elle a autant d'occupations — et de préoccupations — qu'un premier ministre. D'abord elle songe k la France (son plus dur souci!). Je ne sais plus quel chroniqueur racontait qu'étant allé la voir, il la trouva préoccupée, marchant avec agitation dans son cabinet, et que, lui ayant demandé le sujet de son ennui, elle lui répondit d'une voix

grave et sourdement irritée : « Je ne suis pas satisfaite de TEurope, ce matin! » Il est probable que le mot est apocryphe; c'est une de ces boutades qui circulent sur le boulevard et que chacun répète sans trop y croire. M™* Adam est si célèbre qu'elle doit avoir des ennemis. Ils ne sont pas parvenus, malgré tous leurs efforts, à la rendre ridicule. Ceux qui rapprochent sont aussitôt conquis par sa grâce; ceux qui n ont pas eu l'honneur d'être ses hôtes respectent son ardeur chauvine, sa bonne foi, sa merveilleuse activité et le mérite d'un labeur allègrement affronté.

Sa vie est remplie d'événements, de passions et d'orages. Née dans un village de Picardie, elle grandit au sein d'une famille profondément divisée. Son père, sa mère, son grand-père pouvaient être unis par le cœur; ils professaient, à tout autre point de vue, des opinions divergentes. L'un était monarchiste, l'autre impérialiste, le dernier républicain. Juliette Lamber (c'est son nom de jeune fille qu'elle devait, plus tard, illustrer) est élevée au milieu de ces discussions qui lui donnent, de bonne heure, la curiosité de la politique. Elle croit conquérir son indépendance en épousant, k quinze ans, un avocat, M. Lamessine, qui la dépouille de ses illusions et la rend affreusement malheureuse. Elle plaide en séparation de corps. M. Lamessine, compromis dans une méchante affaire, se brûle la cervelle. Ce fut la seule fois où sa femme ait eu à se louer de lui... Cepen-

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