M. LEON DIERX
même, les chants d'amour de M. Léon Dierx ne sur^ passent pas eh fraîcheur, en suavité, les productions courantes de M. Armand Silvestre.., Et ses élans chauvins, pour être exprimés dans une forme très pure, manquent de flamme et n'atteignent point à Téloquence barbare de M. Paul Deroulède. C'est ailleurs, dans une autre note, qu'il convient de chercher la personnalité de M. Léon Dierx, et son génie propre. Il excelle à traduire la voix éparse et un peu confuse des choses, les joies et surtout les tristesses de la nature, ou plus justement les tristesses et les joies que les aspects successifs de la nature éveillent en nous. M. Léon Dierx est un paysagiste ému, du tempérament de Corot, qui fut son peintre de prédileclioii; et c*est en même temps un symphoniste. Me fais-je comprendre? Le mieux est de citer un exeniple.
Le phis beau morceau de M. Léon Dierx est, à mon avis, celui qu'il a intitulé : Soir d'octobre,.. Le sujet en est'simple... Ou plutôt il n'y a pas de sujet dans ces cent vers; il n'y a qu'une impression, mais rendue avec une surprenante intensité... Le poète se promène par les bois, en automuje, à l'heure du crépuscule; il entend au loin les sons plaintifs d'une cloche. Et une grande détresse lui monte au cœur. Ce sentiment est très simple et très ordinaire. Tout homme l'a plus ou moins éprouvé. Il est formé d'éléments complexes... Vous allez voir avec quel art subtil M. L^on Dierx le décompose.
D'abord le malaise physique qui naît du brouillard, des vents déchaînés, des intempéries, des maux précurseurs du prochain hiver. L'homme a froid, un frisson douloureux glisse dans se^ veines, le même frisson qui court sur les coteaux dépouillés :
Un long frisson descend des coteaux aux vallées, Le frisson de la nuit passe dans les vallées; Dans la brume qui monte ondule un souffle lent; Un souffle lent répand ses dernières caresses, Sa caresse attristée au fond du bois tremblant...
L'homme songe, en contemplant ces ruines, aux splendeurs disparues; il se rappelle les parfums et les murmures du dernier été :
Voici Tautomne! Adieu le splendide encensoir Des prés en fleurs fumant sous le chaud crépuscule! Dans For du crépuscule, adieu, les yeux baissés. Les couples chuchotants dont le cœur bat et brûle. Qui vont la joue en feu, les bras entrelacés. Les bras entrelacés, quand le soleil décline... Adieu! la ronde ardente et les rires d'enfants. Et les vierges le long du sentier qui chemine Rêvant d'amour tout bas sous les cieux étouffants...
Et il fait un retour sur lui-même. Les champs sans verdure lui offrent l'image de la destinée humaine. Il a perdu les illusions, les ardeurs de la jeunesse; son front s'est découronné; il marche vers la tombe, vers l'inconnu :
Elle est flétrie aussi ta riche floraison, L'orgueil de ta jeunesse. Et bien des nids sont vides, Ame humaine, où chantaient dans ta jeune saison Les désirs gazoui41ants de tes aurores brèves.
M, LÉON DIERX i%9
Il lui semble aussi qu'une âme flotte autour de lui, Vâme des arbres, Tâme de la terre. Il communie avec elle dans la mélancolie, plus étroitement que dans l'allégresse. Il s'absorbe en cette âme immense, dont son âme est un reflet :
Ame de l'homme, écoute, en frémissant comme elle. L'âme immense du monde autour de toi frémir; Ensemble frémissez d'une douleur jumelle...
Et la cloche résonne, harmonieuse. Elle revient, de dix en dix vers, comme le chant d'une berceuse. Oh/ P angélus du soir dans les soleils couchants/ La rafale gémit, les routes et les sentiers disparaissent sous Forage... L'homme frileux, désemparé, cherche un abri... Le tintement ami le réconforte... Comme elle vibre en lui^ la cloche qui bourdonne/,,, La lempéte s'est apaisée... L'homme respire et toujours, de très loin, lui arrive le son fidèle : La cloche lentement tinte sur la colline,,. Et, peu à peu, il ne sait plus si la cloche qu'il écoute vibre hors de lui, ou s'il la porte en lui-môme. Une autre cloche semble répondre, des profondeurs de son être, à la cloche extérieure, et battre à l'unisson. C'est l'éveil du souvenir :
Écoute, écoute en toi, sous leur cendre et sans flamme, Tous tes chers souvenirs tressaillir k la fois Avec le glas mourant d'une cloche lointaine.
Une autre maintenant lui répond à voix pleine. Écoute, à travers l'onde, entends avec langueur Ces cloches tristement qui sonnent dans la plaine, Qui vibrent tristement, longuement dans ton cœur...
Cet amalgame de sensations, d'images et de pen-
sées — deuil de la nature, attendrissement, iregret, espoir, résignation — est d'un art tout k fait rare. Un poète infiniment souple et rompu aux difficultés pouvait seul accomplir ce tour de force. Car notez que ces nuances que je viens de souligner sont fondues dans l'ensemble du morceau, font corps avec lui, et n'y sont pas sèchement plaquées. Je ne saurais mieux comparer cette pièce qu'aux orchestrations de Wagner, délicates et multiples, où chaque instrument est une voix différente ayant un sens différent, et où toutes ces voix concourent, par leuir accord, à l'effet général de la symphonie... Le son de la cloche est le leit motiv qui reparaît à travers les développements; il les accompagne en sourdine, on ue cesse de l'en tendre... C'est encore un procédé de la musique moderne. Et si l'on passe au détail, k la forme proprement dite, à la texture du style, on y remarque bien d'autres habiletés. Le poète veut rendre l'atmosphère vague et grise de l'automne, où se noient les silhouettes, où s'estompent les contours* Il y parvient par d'ingénieuses répétitions de mots. Chaque vers est rattaché au vers précédent par une épilhète qui leur est commune. La pièce semble traversée par un long fil qui ondule et se déroule :
Les bois tremblent : la feuille en flocon sec tournoie, Tournoie et tombe au fond des sentiers désertés...
Apercevez-vous cette feuille qui s'accroche à tous les angles du vers, s'envole sous le souffle de la brise, pour se poser autre part? El, de même, le
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brouillard d'octobre traîne dans les strophes, les éclaire de lueurs blafardes, les amollit, les pénètre- M* Léon Dierx excelle à rendre ces demi-teintes, ces lueurs d'aube, ces couleurs enveloppées. On pourrait lui appliquer ce qu'il a dit de Corot :
Toujours une harmonie adorable nous suit, Nous enveloppe, ou nous absorbe, ou nous conduit. Une âme saisissable et fidèle et candide Toujours ondule autour d'un branchage fluide, Toujours palpite au loin sur de vagues coteaux, Toujours tremble au-dessus de transparentes eaux.
Il arrive à noter des indications ténues et presque impalpables; et, cependant, son langage est toujours clair et précis. Ce n'est pas sa moindre originalité- D'autres ont élargi immodérément le caractère de la poésie, ils ont voulu lui faire exprimer ce qu'expriment la musique et la peinture. Ils sont tombés dans l'inconnaissable. Je suis de ceux que n'a pas encore touchés la grâce de M. Stéphane Mallarmé, et je confesse ici mon aveuglement. M. Léon Dierx a su, comme l'a fait justement remarquer M. Georges Ro^denbach, traduire simplement des sensations compliquées, enfermer dans un vers strict des choses flottantes. Par là, il échappe à la banalité du Parnasse et k l'obscurité du symbolisme. Il a sa petite place bien à lui dans la littérature contemporaine. Il ne laissera pas la réputation d'un puissant poète, d'un lyrique échevelé, ni d'un penseur très profond... Mais cinq ou six pièces de lui sont absolument parfaites. Elles orneront à jamais les anthologies.
H. MAURICE ROLLINÀT
Sa destinée est singulière et un peu mélancolique. Il y a quelque vingt ans, il habitait le quartier Latin et il y jouissait d'une grande renommée. On le voyait, le soir, dans les cénacles et les brasseries où il payait vaillamment de sa personne. Il s^asseyait au piano et chantait, en s'accompagnant lui-même, d'étranges poèmes. C'étaient des récits macabres, des légendes dans la note fantastique qui faisaient passer un frisson sur l'auditoire. Il faut dire que l'auteur les interprétait merveilleusement. Il avait une voix sonore, des yeux noirs pleins de feu, une mimique expressive et, par-dessus tout, une chaleur d'àme, un emportement qui donnaient à ses vers un relief Inoubliable... On ne se lassait pas d'écouter cet artiste personnel. Il eut la bonne fortune d'exécuter ses compositions devant Albert WolfT, qui était un des chroniqueurs influents du Figaro. Quelques jours plus tard, ce journal publiait en première page
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un article enthousiaste. Albert Wolff révélait au monde Texistence de Maurice Rollinat et célébrait son génie en termes dithyrambiques, et le mettait à côté, sinon au-dessus, des plus illustres poètes de l'humanité. Le public fut stupéfait, il n^était pas habitué k ces sortes de manifestes, M. Octave Mirbeau n'ayant pas encore inventé M. Maurice Maeterlinck. Il n'avait pas notre scepticisme et se laissait, si Ton peut employer ce mot vulgaire, aisément « monter le cou ». Chacun voulut connaître le nouveau prodige. On se l'arracha dans les salons. M. Rollinat savoura pendant quelques mois Jes délices de la gloire. Puis il disparut. Le silence se fit autour de son nom. On se demandait parfois : Où est-il? Qu'estil devenu? Et ses amis assuraient qu'il vivait à la campagne, quelque part dans le centre de la France* ^t qu'il passait son temps à méditer, h pécher à la ligne et à composer des livres. Et en effet, de loia en loin, il publiait un volume : J)ans les brandes^ VAbîme, la Nature. Ces ouvrages étaient accueillis avec sympathie, mais ils n'éveillaient qu'une curiosité modérée. L'écrivain n'était plus là pour les présenter. Ils étaient obligés de se défendre tout seuls et ils se défendaient assez mal* Ce n'est pas qu'ils fussent dénués de mérite, mais, le lecteur n'y relrou'» vait pas ce qu'il y cherchait, le^ sensations bizarres qu'évoquait dans son imagination le seul nom de Rollinat. 11 les jugeait trop raisonnables, trop pofrp dérés. « Eh quoi! n'est-ce que cela? » s'écriait-il
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après avoir parcouru des pièces loyalement rimées, où les fleurs, les animaux, les bois et le ciel bleu étaient honnêtement célébrés. Il eût voulu des épices infernales, on ne lui servait que du pain bis. De là, une inévitable déception... M. Rollinat est trop intelligent pour ne pas se rendre compte de ce phénomène. Il fait ce qu'il peut pour se plier aux caprices de la foule et garder le prestige de son ancienne réputation. Entre deux pages pittoresques, il a coutume de glisser quelque morceau appartenant au genre « cruel » et destiné à contenter ses anciens admirateurs. Mais on sent que ce sacrifice lui est pénible; il est obligé de s'imposer un eff'ort. Je crois bien qu'en M. Maurice Rollinat, le vieil homme a vécu et que le franc campagnard qu'il est devenu a tué Tabstracteur de quintessence. Telle est l'impression que laissent ses derniers recueils. M. Rollinat n'est sincère, c'est-à-dire n'est excellent, que lorsqu'il parle des choses de la nature.
Si Ton s'attachait à dégager la substance de ces volumes, à analyser les idées qui y sont contenues, rénumération serait brève. M. Rollinat n'est pas un artiste aussi complexe qu'il s'attache à le paraître.... 1** les objets inanimés ont une âme tout comme les créatures; 2*^ la vie est un mal; 3° nous ne sommes sûrs de rien, nous flottons dans l'incertitude de nos destinées; 4° pourquoi l'homme n'a-t-il pas des ailes comme les oiseaux? 5<> la bonté est lé divin baume qui apaise nos misères : ce sont les pensées les plus
saillantes que l'on puisse noter dans l'œuvre de Maurice RoUinat, Elles ne sont pas nouvelles et se peuvent ranger au nombre des lieux communs. Elles suggèrent à M. RoUinat de copieux développements; il les tourne, les retourne, les mâchonne, les présente sous mille formes diverses. Il les accommode en sonnets, en fabliaux, en ballades. Il en tire des effets terrifiants ou grotesques. Il s'inflige un labeur énorme pour ce pauvre résultat. Toutes ses pièces métaphysiques sont incompréhensibles ou puériles, et parfois les deux ensemble. Le fond en est banal et la forme médiocre. M. RoUinat n'évite la prétention que pour tomber dans la platitude; il lui arrive d'ailleurs d'amalgamer l'une et l'autre et je pourrais citer plusieurs pièces qui sont, à ce point de vue, des modèles de mauvais goût et d'infantillage. Ainsi celle qu'il intitule les Treize Rêves : Des amis causent après boire et se racontent leurs songes. C'est un amas d'inventions horrifîques ; l'un s'est réveillé sous le couteau de la guillotine; un autre a été enseveli avant d'être tout à fait mort; un autre a été brûlé sur un bûcher et a vu grésiller ses chairs au contact de braises ardentes. Le dernier affirme qu'étant défunt et passant devant le juge suprême, celui-ci l'a condamné k revenir sur la terre et à recommencer son existence. Et aussitôt les autres de s'écrier : « Ton supplice est plus. rude que le nôtre. » Vous saisissez le procédé. Si du moins M. RoUinat se dédommageait par l'ingéniosité du détail, par l'éclat lyrique de la nar-