M. MAURICE ROLLINAT
ration! Mais non! Sa fantaisie est pénible et d'haleine courte. Quand le morceau commence bien, il est rare qu'il s'achève de même. Ainsi l'auteur nous peint quelque part les tortures d'un pauvre cheval que dévorent les. saùgsues. On s'attend à ce qu'il résume en des vers vigoureux- ou pathétiques l'émotion que ce spectacle lui a causée. Et voilà tout ce qu'il trouve :
Et je m'enfuis, plaignant Thumble victime^ comme Je maudissais son bourreau, — , l'homme» .
Cette chute est piteuse et trahit un certain embarras. Le poète ne savait comment finir son histoire : il s'en est tiré tant bien que mal. Et nous observons une égale gaucherie dans le vocabulaire, dans le choix. des termes. M. Rollinat n'est, dans aucune mesure, virtuose. Il né possède point l'extraordinaire souplesse des parnassiens, des Silvestre, des Banville, des Mendès qui, même quand ils n'ont rien à dire, ont l'air de dire quelque chose, et qui caressent' l'oreille alors qu'ils ne captivent pas l'esprit... M. Rollinat ne connaît pas ces subtilités. Ce poète chevelu a commis des vers que Despréaux eût condamnés comme étant trop prosaïques :
Pour rheure elle ne veut pas dormir de sitôt... Je rentre chez moi tout patraque...
Il ne peut retarder sans trac Cette bête ronde à tic-tac...
Plus d'une, à force de confire En tête à tête avec le deuil, Prend la figure du cercueil Et de la mort — pour ainsi dire.
Un autre effet de cette gêne où se débat l'auteur des Apparitions, est de le jeter dans la recherche des locutions anormales. Ne rencontrant pas au bout de sa plume Texpression adéquate à sa pensée, il en fabrique une tout exprès, qui est le plus souvent inharmonieuse. Ainsi, il écrira :
Inétonné des occurrences.
Et encore.;
Moisir dans le croupi du songe.
Ou bien :
Mais un être surgit d'un lumineux funèbre.
Ce dernier trait est plus heureux et offre un sens à peu près raisonnable. Ailleurs, M. Rollinat tombe dans le plus affligeant pathos. Par exemple, il met en scène une vieille dame qui s'occupe des « tables tournantes » et entretient un commerce avec les esprits. L'un d'eux qu'elle a sans doute offensé se venge et la punit de façon terrible.
La table avec d'affreux efforts Se lève, la dame soupçonne Sa haine, et veut fuir au dehors- Mais le meuble lourd Temprisonne En lui barrant la porte. Alors, Sous Tesprit fou qui L'éperonne, Cette table a dçs bonds plus forts Contre l'être qu'elle environne, Et, comme une masse à ressorts, Se précipite sur ce corps Qu'elle écrase, lente, et tronçonne...
Vous représentez-vous cette dame environnée d'une
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table? Cela se pèut-il imaginer? Sans compter que l'épisode n'offre par lûi-^méme qu'un médiocre intérêt. J'adresserai lé' même reproche aux aaecdotes, plus ou moins extravagantes, que l'auteur. intitule la Dame peitUe (il s'agit sd'un portrait qui suit des yeux M. RoUinat'et le regarde avec mé&a&ee); V Angoisse (une femme meurt de saisissement en croyant apercevoir un voleur) } le Soleil couchant (les lueurs rougeoyantes du crépuscule rappellent aux assassins le sang de leut« victimes) ; la Forme blanche (c'est une jument qui se transforme en cercueil)... Les bières, les catafalques, les accessoires des pompes funèbres occupent une place énorme dans les livres de Maurice Rollinat. Il cultive aussi le symbole ; mais, ses symboles ne s'enveloppent pas de mystères comme ceux du théâtre norvégien, ils: sont limpides, ils sont naïfs. M. Rollinat se promène dans un cimetière. Il découvre un crapaud niché dans une tête de mort (de telles aventures n'arrivent qu'à luil). Et tout de suite il s'écrie :
Ah! combien Taspect de la béte Me les fit concevoir affreux Les jours passés du malheureux Représenté par cette tête!
D'où nous devons conclure, si j'ai compris la pensée de Rollinat, que les crapauds se logent seulement sous le crâne des gens qui furent malheureux sur terre, mais que ceux qui furent heureux sont à l'abri de cette injure posthume I... La puérilité ne saurait' aller plus loin.
Eh bien I ce philosophe très ordinaire, cet humoriste saugrenu, ce mauvais fabricant de cauchemars est un exquis poète quand, au lieu de se torturer l'entendement, il se borné à peindre les objets qui sont autour de lui, à analyser les sensiBitiôns que lui procure la contemplation des champs, des forêts et des calmes horizons de son pays. On ne saurait se tromper plus intimement sur sa vocation. M. Rollînat s'attribue le talent tourmenté d'un Hoffmann, d'un Edgar Poë; il n'est, au fond, qu'un descriptif de l'école de Brizeux, avec moins de tendresse, avec une curiosité plus affinée des couleurs et des formes de la nature. C'est là son vrai mérite, et il est de premier ordre. Nul n'a rendu avec autant d'intensité, avec une souplesse plus variée et un plus singulier bonheur d'expression, l'attitude, la silhouette des animaux, des plantes, des arbres, ce qui constitue leur caractère individuel, leur essence. Les êtres sur* gissent à sa voix et donnent l'illusion de la vie. Il montre le vol hésitant et nageotant des papillons, II s'extasie sur le charme timide des fleurs des champs. Et, avec une grâce qui n'exclut nullement la précision, il les dessine brin à brin, feuille à feuille :
Au bord d'un talus qui s'effrite De beaux petits myosotis Vous apparaissent — nains blottis — .
Sous une haute marguerite.
Ailleurs, d'innombrables aigrettes
De fils d*herbe hauts et tremblants ,
Bigarrent les grands fouillis blancs
Des virginales pâquerettes.
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L'insecte turquoise-améthyste Sur elles semblant incrusté, Y vit son immobilité A la fois si douce et si triste.
Et le zéphyr qui les balance, Qui les éveille et les rendort.
Sous la trame des rayons d'or Écoute frémir leur silence.
Il perçoit des nuances qui échappent à nos sens, grossiers de citadins. La pluie, pour nous, est toujours la pluie. Nous estimons que rien ne ressemble à une goutte d'eau comme une autre goutte d'eau. Quelle erreur I Écoutez EoUinat. Il va vous expliquer qu'il y a pluie et pluie, qu'il y a la pluie triste et la pluie joyeuse :
L'une tambourinant, battant vitres, toiture, Les herbes, les cailloux, le feuillage, le roc, Oblique, tiède et lourde, et tombant tout d'un bloc. Est un épanchement joyeux de la nature.
De ses fils clairs et gros qui cognent, rebondissent. Trouant le sol, criblant la surface des eaux, Elle amuse les yeux et réjouit les os, Fait qu*à son bercement les tracas s'engourdissent.
Voilà pour la bonne pluie L.. Et maintenant voici la pluie méchante :
L'autre au coulement droit, monotone, muet. Froid déluge compact et cependant fluet.
Donnant au paysage un air de cimetière.
Exprime le chagrin de la nature entière.
Sous le cintré fumeux de sa voûte abaissée Qu'éclaire sans soleil un jour froid de caveau, Elle est là, dévidant son sinistre écheveau, Vous entrant, par les yeux, la mort dans la pensée.
Positivement, pour RoUinat, cette pluie est un être vivant, conscient du bien ou du mal qu'il peut faire. Et de même, il prête une âme à toutes les choses qui Tentourent, à la rivière, dont il exprime le tourment^ quand ses ondes sont gonflées et débordent de son lit; à la neige continueuse^ tenace qui blanchit, nivelle tout sous la mollesse de sa masse ; à. rherbe, qui est Vécrin où nos richesses sont déposées :
Ici, parmi ses brins, feuilles et longues tiges, Dans une extase qui frémit,
Elle offre, diapré, le délicat prestige De fleurs qui sont fleurs à demi.
Sa langue, si embarrassée lorsqu'il l'applique à formuler des idées générales, devient étonnamment vive et fluide dès qu'il se renferme dans la notation des choses vues. Le mot arrive sans effort et toujours le mot juste, et parfois le mot inattendu et qui fait image. Telle de ses pièces a l'exactitude de l'instantané photographique avec le mouvement et le coloris en plus. Je citerai celle sur la Couleuvre^ la couleuvre argentée^ cravatée de noir^ coulante et lourde^ que le poète accommode en strophes de six pieds et qui y déroule ses anneaux avec une perfide lenteur... Cette recherche de l'épithète picturale n'est pas exempte de préciosité. €e style est fatigant; mais, absorbé par petites doses, il est « suggestif », il vous procure une vision extraordinairement aiguë et nette de la nature