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là, sa mauvaise humeur, un désir de réaction qui lui était inspiré par Tamour de la justice, mais qu'elle poussa sans doute trop loin et quiTentraîna à verser dans Texcès opposé. Elle se proposait de remettre M. Ohnet à son rang; elle eut Tair de le persécuter. L'opinion fut d'abord avec M. Ohnet contre ses ennemis; puis elle se laissa ébranler. Il vint un moment où les femmes du monde n'osèrent plus acheter ouvertement les romans de M. Ohnet; elles s'en excusaient, si elles étaient surprises chez le marchand, et croyaient devoir expliquer la singularité de leur goût : « Cela vous étonne que je lise encore Ohnet? Que voulez-vous! Il m'amuse! »
Cette réaction inévitable contre l'engouement des. premiers jours n'a pas lieu de nous confondre. Depuis une dizaine d'années, les circonstances ont changé. Le naturalisme est mort; la rénovation idéaliste entreprise par M. Ludovic Halévy (avec VAbhè Constantin) et par M. G. Ohnet (avec le Maître de Forges)^ a suscité une nouvelle génération de romanciers, dont quelques-uns, MM. Marcel Prévost, Paul et Victor Margueritte, Edouard Rod, sont doués d'un talent remarquable. On s'est attaché à ces jeunes maîtres, on s'est détourné des précurseurs. Un écrivain qui s'impose avec éclat, à moins d'être un grand génie, doit presque toujours une part de sa réussite à un heureux concours d'événements. Il est arrivé à une heure favorable, il a trouvé un filon inexploré; il a répondu à de certaines aspirations
plus OU moins conscientes de la foule. Ces conditions disparues, le dieu tombe de son piédestal, et, s'il ne possède pas une très forte personnalité, un tempérament de premier ordre, il se brise en mille miettes. Je crains que M. Ohnet ne demeure enseveli sous les -quatre cents éditions du Maître de ForgeB».. Ayons le courage de le constater : les livres qu'il a publiés à via suite de ce roman fameux ne le valent pas. Ni la Comtesse Sarak, ni Lise Fleuron^ ni les Dames de Croix-Mort y ni Volonté, ne sauraient lui être comparés. Le Maître de Forges présentait un réel mérite; c'était, dans son genre, un modèle. L'action en était très habilement conduite, rapide, pathétique; les personnages avaient du relief, de la couleur; ils avaient l'apparence de la vie, et l'on s'intéressait à leurs gestes. L'auteur avait accompli un effort louable dans la voie de l'analyse. Il ne sut pas ou ne voulut pas y persévérer. Il roula dans la puérilité des fictions romanesques; il a'y ajouta point ce goût de vérité, ce sens philosophique par où se peuvent relever les plus frivoles compositions. Cela n'était pas précisément ennuyeux, — mais inutile et, par suite, indifférent.
Si le don de l'invention s'est un peu affaibli, chez M. Georges Ohnet, la forme qu'il imprime à ses ouvrages ne s'est pas modifiée. Elle à gardé les imperfections qu'on lui a tant reprochées. La langue de M. Ohnet .est médiocre et moyenne, gcossoyée et dépourvue de délicatesse ; elle est de pâte commune,
ce qui ne veut pas dire qu'elle soit dénuée de prétention. Il s'en exhale une impression de vulgarité qui est due, je pense, à deux causes : 1® M. Ohnet fait un abus considérable des locutions éculées par Tusage, de ce qu'on nomme familièrement, les cKcAe's; 2° il est attiré par une inconcevable prédilection vers le mot banal et inexpressif. Ayant à rendre Taspect d'un objet, Alphonse Daudet et Théophile Gautier choisiront l'épithète la plus colorée. M. Ohnet prendra — d'instinct — l'épithète la plus vague. Supposons qu'il ait le dessein de rendre l'atmosphère d'une réunion mondaine, d'un « bal aristocratique », et écoutons-le : « La fête du comte Worézeflf avait tenu ses promesses. Dans le hall de l'hôtel des Champs-Elysées féeriquement éclairé, une foule animée et joyeuse circulait dans une atmosphère enivrante, faite du parfum des fleurs et de la capiteuse odeur des femmes.,. Des couples dansaient au son d'une musique entraînante, qu'un orchestre laissait tomber en ondes sonores,.. Des éclats de rire perlés résonnaient, fanfare joyeuse de cette nuit de plaisir.,. Tout était ouvert dans l'hôtel, merveille d'installation artistique... » etc.. Quand vous avez lu cette description, fermez les yeux et dites, en toute sincérité, si vous voyez ce que Tauteur a voulu peindre I Les images qu'il accumule flottent dans le souvenir; aucune d'elles n'est assez aiguë, ni assez nette pour s'y fixer... L'hôtel du comte Worézeflf est identique à tous les hôtels qui sont féeriquement éclairés, où l'on
-respire uae atmosphère enivrante, où Ton écoute une musique entraînanley où Ton passe des nuits de plaisir, égayées par des éclats de rire perlés.,^ Cette merveille -d'installation artistique est d'une déplorable impréci- -sion. Il me serait aisé de multiplier les exemples du même ordre. Je relève ailleurs cette courte phrase : « M™° D^charmais avait un bel appartement, un superbe mobilier. » Jamais un homme ayant le noble souci du style n'adopterait cette façon de parler. Il y a des milliers de manières d'être beau et d'être superbe. L'appartement de M™^ Descharmais est-il beau selon le mode des chambres de l'Hôtel Continental ou des boudoirs de Trianon? Deux termes judicieusement choisis nous donneraient ces nuances sans que la phrase en fût alourdie...
A d'autres moments, M. Ohnet éprouve le besoin d'être fringant. Et, là encore, il déconcerte : « Sa bouche rose avait le contour suave de celles des madones. C'était le plus adorable visage qu'un amant pût rêver, avec la pureté séraphique de la bouche, et V audace infernale du nez, qui défiait Vunioers... Déjà on avait fait cercle autour d'elle tandis qu'elle ripostait à une des plus fines lames du monde littéraire. Elle raillait avec une aisance charmante. Rien de violent, ni de brutal; un badinage élégant, dans lequel les répliques à l'emporle-pièce éclataient comme des pétards un soir de fête... » J'ai quelque honte à insister sur ces défaillances. J'ai l'air d'y mettre un parti pris de malice qui est loin de ma
pensée. M. Georges Ohnet a eu du mérite, et, certainement, il continue d'en ai^oir. C'a été un constructeur très solide, un narrateur agréable et fécond en ressources. Ses œuvres ne sont pas destinées, vraisemblablement, à durer au delà de ce siècle. Qu'importe, si plusieurs générations s'y sont diverties! Combien y a-t-il de romans, parmi ceux que nous prisons, qui aient chance de durer plus de vingt ans?
M. Hector Malot a cessé d'écrire. Il a informé le public de celte intention dans un livre qui n'çst pas un roman, mais Thistoire de ses romans. Il a renoncé à ce genre, qui lui valut tant de succès. Et pourquoi a-t-il pris cette résolution, alors que Tâge n'a pas encore glacé sa plume? Se trouve-t-il las, découragé? A-t-il envie de goûter un repos qu'il a certes gagné, ou bien se repose-t-il contre son gré, vaincu par rindiflférence du public? La foule est ingrate et brûle volontiers ses vieilles idoles! Mais noni M. Hector Malot n'a rien à lui reprocher. Il s'est retiré sur une victoire très honorable, et l'on peut croire que l'explication qu'il donne de sa retraite est sincère. n estime que l'artiste ne peut produire éternellement, que sa faculté créatrice s'affaiblit au delà de l'âge mûr; que ceux qui veulent durer en dépit des lois naturelles s'exposent aux pires désagréments ; que leur décadence apparaît à tous les yeux; qu'ils
sont les seuls à ne pas la voir : « L'homme-plante se cramponne pour prolonger son rôle. Mes fleurs étaient belles, mes fruits étaient bons, pourquoi ne le seraient-ils pas toujours? Misérables discussions avec son orgueil et son intérêt dont je ne veux pas pour moi! Misérable esclavage qui ne sera pas le mien, car j'entends finir libre comme j'ai vécu, sans faiblesses ni compromissions avec rtioi-même. » Ainsi parle M. Hector Malot. Ainsi parle la sagesse. Il ajoute, non sans fierté :
« En quoi Tartiste, son œuvre accomplie, fait-il acte méritoire en mourant la plume ou le pinceau à la main, au lieu de s'arrêter dans une production qui n'a plus d'autre but que d'exploiter un nom auquel les années ont donné une valeur commerciale, alors que cette exploitation n'est indispensable ni à sa vie matérielle ni à celle de sa famille? N'y a-t-il pas là. une obstination sénile et aussi une âpreté de gain qui ni l'une ni l'autre ne méritent l'éloge? Ce n'est pas la. plume à la main que ceux-là meurent, c'est l'argent à la main. » Ce n'est point là une vaine déclamation. Le romancier a conformé ses actes à ses paroles. Quelques semaines avant sa retraite, il reçut du directeur d'un grand journal populaire une alléchante proposition. On lui offrait cinquante mille francs pour un feuilleton de vingt mille, lignes. Or, vingt mille lignes sont un jeu d'enfant pour la fécondité de M. Hector Malot. Il eut le courage de résister à la tentation: « J'ai dit que je partais... Je pars! ».
M. Malot est parti... Honneur aux grands caractères I Il est délicat de sonder la conscience et les reins d' autrui, surtout lorsqu'on n'y est pas autorisé. On peut cependant se demander s'il n'entre pas un soupçon de mélancolie ,et d'amertume dans la philosophie de M. Hector Malot. Considérons sa carrière. Il arrive à vingt ans de sa province normande et, après quelques tâtonnements de courte durée, il â'assied à sa table de travail. Il n'en bouge plus pendant un quart de siècle. Il besogne comme un bénédictin. De cinq heures à onze heures du matin, de deux heures à sept heures du soir, il « met du noir sur du blanc ». Il se refuse tout délassement qui pourrait l'enlever à son labeur. 11 vit en ermite dans sa maisonnette de Fontenay; il ne va jamais dîner en ville, et il s'abstient du théâtre, pour éviter les fatigues et les lourdeurs de tête du lendemain. S'il voyage pendant l'été, ce n'est point pour s'amuser, mais pour recueillir des notes et documenter son prochain livre. Il ne savoure pas un seul plaisir inutile. Son esprit est constamment tendu vers le ' « manuscrit à faire », dont la tyrannie est plus absorbante que celle de la « scène à faire ». Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu un ouvrier plus patient et plus tenace que M. Malot... Bos suetus aratro/,,. Il met au monde, avec une merveilleuse régularité, dix volumes, vingt volumes, cent volumes. Il porte ses romans comme les pommiers de son pays donnent leurs pommes. Quand vient l'automne, le fruit est
toujours mûr et prêt à* être ciieiUi. Cela est admi* rable. Et ces romans échappent à la banalité courante. Ils sont niorailx sans froideur; ils disent quelque chose'; ils instruisent le lecteur et le réconfortent. L'auteur s'attaque courageusement aux abus ; il j)eint loyalement les mœurs de son temps. Il s'occupe de l'armée dans le Lieutenant Bonnet^ du clergé dans Marié par les prêtres^ des magistrats dans Complices^ des médecins dans le Mari de Charlotte. Si ces livres sont un peu massifs, ils sont fortement construits. Il ne subordonne pas, comme certains de ses confrères, l'intérêt du récit à l'analyse des âmes, mais il ne sacrifie pas entièrement la psychologie à la rapidité de la narration. Il a soin d'inventer une action dramatique qui ne laisse pas languir la curiosité. Et sur cette fiction qui constitue la charpente de l'ouvrage, il bâtit sa thèse. Il signale une lacune du code, il flétrit un abus, il revendique un progrès. Et presque toujours ce qu'il demande est juste, probe et sain. Cet homme de lettres est un brave homme.
Telle fut sa tâche. En fut-il équitablement récompensé? Assurément, il a connu les triomphes populaires, l'ivresse des éditions enlevées, la gloire de la « pile » sous les galeries de l'Odéon, et aussi, disonsle, la satisfaction du gain légitime et copieux. Mais à côté de ces jouissances il en est d'autres dont l'artiste, quand il a le cœur bien situé, est encore plus friand. Il est très doux de captivex un million de
bourgeois anonymes qui se délectent à votre prose. Il est plus doux, peut-être, de plaire à cent mandapins, qui, à tort ou à raison, représentent Télite des connaisseurs. Ils règlent le ton, pérorent dans les ôalons et dans les cénacles, préparent les élections académiques, décident si un tel est de premier ou de second ordre^ dosen^. le talent ou le génie,* et rendent des arrêts qui sont acceptés sans résistance et répandus en tous lieux par l'innombrable légion des ênobs. Que ces arrêts soient toujours sensés, je me garderai de raffirmér. Et cependant on est obligé d'en tenir compte^ car ils suffisent à vous élever ou à vous abaisser dans Topinion générale. Eh bien! ils n'ont jamais été très favorables à M. Hector Malot. Il n'est jamais tout à fait sorti de la grosse popularité. Il n'a pas cessé d'être aux yeux des dilettantes un romancier pour la foule, non pas sans doute au même degré que M. Émîle Ricbebourg, On lui a accordé une nuance d'estime particulière ; on a rendu hommage à son mérite, à l'intégrité de son esprit, à l'excellence de ses intentions. Mais il n'a pu conquéHr la réputation d'un Daudet, d'un Bourget, d'un Zola, On n'admet pas qu'il soit de la riiéme essence.
Me fais-je bien comprendre ? Supposez, au siècle dernier, une réunion de gentilshommes de là plus pure noblesse, auxquels vient se joindre lé fils d'un riche marchand. Ce dernier fût-il encore dé meilleure mine, ne sera piàs avec eux sur un pied de complété égalité. M. Malot est un peu comïne ce fils de noiar-
chand. Il lui manque quelque chose pour se fondre dans la race des gentilshommes artistes. Que lui manque-t-il? Mon Dieu! nous pouvons le proclamer sans offense, M. Malot pèche par la forme. Sa langue est lourde, sauf lorsqu'il est entraîné par le mouvement du récit; elle est souvent incorrecte. Il s'en exhale comme un parfum boutiquier, comme une odeur de cassonade et de chandelle. Ëcoutez-le quand il rédige son testament, dont nous citions plus haut quelques lignes : « J'aurais pu continuer d'exploiier un nom, auquel les années ont donné une valeur commerciale, » Il se défend, plus loin, de ressembler à « ces jeunes peintres qu'un petit succès vient de signaler à l'attention des marchands de tableaux, qui les enrôlent à leur service, en leur achetant d'avance leur fabrication,,, » Un négociant rédigeant son prospectus userait à peu près des mêmes termes. M. Malot ignore Télégance des demi-teintes, les caresses du style, la subtile ironie des sous-entendus et des malices perfides. Gela a éloigné de lui les estomacs difficiles qui préfèrent à la solidité des viandes substantielles et communes la saveur des cuisines raffinées. Et puis, ce qui lui a nui plus que tout le reste, c'est son parfait équilibre, son air de santé inaltérable. Le moraliste affirme que les amants veulent faire tout le bonheur et, s'ils ne le peuvent, tout le malheur de ceux qu'ils aiment. De même l'écrivain arrive à conquérir le public par ses défauts non moins que par ses mérites. Il s'impose par ses traits
saillants, par un je ne sais quoi qui constitue sa physionomie et qui n'est pas toujours ce qu'il y a de meilleur en lui. Ce je ne sais quoi, M. Hector Malot en est dépourvu. Il fut toujours excellent. Que n'a-t-il été parfois exécrable et parfois sublime I Son malheur fut d'avoir des qualités trop unies et d'être trop bien portant.
POINTES siCHEB.
M. Joris-Karl Huysmans ne livre pas sa vie aux curiosités banales, et nous ne savons guère de lui que ce que ses ouvrages nous ont appris. Il exerce au ministère de l'intérieur un emploi quelconque qui lui assure l'indépendance matérielle et lui permet de travailler lentement et selon son goût. Il occupe, dans un pieux quartier de Paris, une sorte de cellule où les bruits du monde ne viennent pas le troubler. Son logis est pris dans les bâtiments d'un couvent désaffecté. Il ne le quille que lorsque la préparation de ses romans l'oblige à des voyages d'études. Il est souvent allé à Lyon pour s'y entretenir avec l'abbé Boullan,^ qu'il a mis en scène dans Là^bas^ et en Belgique pour y visiter le chanoine Docre, l'ennemi intime de l'abbé Boullan. Il a beaucoup étudié la cathédrale; l'art gothique n'a plus de secrets pour lui; il s'est également occupé de spiritisme, d'occul- .tisme, et de magie. Enfin, au moment où il compo-
sait En route, il crut devoir faire une retraite de quelques semaines dans un couvent de trappistes. Il y fut accueilli avec les égards dus à son nom déjà célèbre et à Texcellence de ses desseins. Il se montra digne de l'hospitalité qui lui était ofiFèrte, et se soumit sans plainte et sans défaillance à, la règle rigoureuse de Tordre. Il veilla, fît maigre chère, s'infligea des pénitences. Il fut, en somme, un très bon moine. Il ne demanda au Père supérieur qu'une faveur, qui était de fumer des cigarettes. Celui-ci trouva le moyen d'accorder le désir qu'il avait de lui complaire avec les scrupules de sa conscience : « Mon fils, lui dit-il, nous devons suivre les intentions de saint Benoit, notre fondateur, mais non pas aller au delà. Or, saint Benoît, ayant vécu au x« siècle, ne pouvait connaître le tabac qui fut répandu en Europe quatre cents ans après sa mort. Il est donc muet sur l'usage de cette herbe. Et je n'ai point de raison de m'opposer à votre caprice. Fumez, mon fils!... » M. Huysmans fuma et n'eut que plus de courage pour supporter les macérations. Telles sont les particularités qui nous ont été révélées sur l'existence intime de M. Huysmans.
Au point de vue littéraire, son cas est tout à fait exceptionnel. Il s'enrôla d'abord dans l'armée du naturalisme, et fut un des collaborateurs des Soirées de Médan. Emile Zola lui consacra, ainsi qu'à Henry Céard, un long article, et le loua avec la tendresse d'un maître qui protège son disciple. Mais il
ne tarda pas à remarquer en lui des velléités d'indépendance. Huysmans n'était pas homme à longer paisiblement des routes déjà frayées ; une force le poussait à chercher des divers nouvel les. Son originalité s'affirma dans divers volumes, qui correspondent aux évolutions successives de son esprit. Le premier (A rebours) était la fantaisie paradoxale d'un cerveau que hantaient la haine du convenu, la poursuite des sensations rares et une vague aversion de l'humanité. Le duc des Esseintes a servi de modèle à plusieurs générations de snobs; et jamais, je pense, ce travers qui consiste à considérer, en toute chose, l'envers de l'usage, de l'opinion générale et du sens commun ne s'incarna dans un personnage de plus haute allure. On ne se trompa pas à l'ironie dédaigneuse de des Esseintes. C'était l'auteur lui-même qui parlait; et il préludait, par la violente expansion de ce mépris, à sa conversion future. Il y a dans l'histoire de l'Église des exemples de ces étranges révolutions. On cite des prostituées qui sont devenues des saintes pour avoir pris en exécration les délices de la chair. De même, comme l'a fait observer M. Jules Lemaître, c'est par le dégoût que M. Huysmans est arrivé à la foi. Ce sentiment a commencé de s'affirmer dans Là-bas; mais il y était confus, tourmenté, mêlé à toutes sortes d'inquiétudes. Là-bas est un amalgame monstrueux de manifestations contradictoires; la prière et le blasphème s'y côtoient et s'y confondent ; l'auteur apporte
une égale prédilection à décrire la messe noire du chanoine Docre, les infâmes pratiques de M"® Chantelouve et l'idéale perfection de Tabbé Boullan, qui symbolise les vertus du prêtre. En route et la Cathédrale, qui succédèrent à Là-bas^ marquent les dernières étapes mystiques parcourues par M. Huysmans. Sa fièvre s'est apaisée; s'il est encore troublé par le satanisme, il découvre un refuge qui le délivre de ce tourment. Huit jours de méditation au fond d'un cloître ont suffi pour le guérir... M. Huysmans consacre cinq cents pages d'un texte serré à examiner cette crise par où passe son héros, Durtal. C'est l'analyse d'une âme, et non pas d'une âme se développant de la naissance à la mort, mais d'une âme localisée dans un court espace de temps. Le récit du séjour au couvent de la Trappe absorbe à lui seul les trois quarts de En route. Quand on l'a fermé, après en avoir savouré le charme puissant, on est assailli par d'étranges doutes. On se demande, à supposer — ce qui est admissible — que M. Hysmans se soit dépeint sous les traits de Durtal, si le littérateur, en lui, ne fait pas tort au chrétien, si sa confession, par cela même qu'elle est divulguée, ne perd pas de sa valeur et de sa franchise. Car, enfin, un homme de lettres est toujours homme de lettres par quelque côté. M. Huysmans, en écrivant son roman, devait songer, malgré lui, au public qui serait appelé à le juger. N'a-t-il pas cédé au désir très naturel de le divertir en insistant plus que de raison sur les ten-
M. JORIS-KARL HUYSMANS 3i
talions démoniaques dont Tinfortuné Durtal subit Tassaut, en outrant jusqu'à la caricature la physionomie des chantres de Saint-Sulpice, des archéologues et des réparateurs de vitraux? Il y a dans ces violences un soupçon d'affectation, je dirai même de coquetterie, — comme un lointain vestige du duc dés Esseintes... M. Huysmans n'est pas fâché d'étaler la richesse de son verbe et de nous éblouir par sa truculence...
Mais attendez... Ce virtuose a les qualités de ses défauts. Son amour pour les bizarreries lui suggère des trouvailles. Au milieu d'un chapitre tortillé, une phrase éclate, superbe, qui brille d'un éclat de diamant. Il compare, par exemple, les cantiques chantés dans les cathédrales à des « geysers qui jaillissent au pied des piliers gothiques »; il caractérise avec une. admirable justesse la poésie du plain-chant, a cette musique de toile rude qui enrobe les phrases ainsi qu'un suaire et en dessine les contours rigides », et l'humble grâce des vieilles églises enfouies dans les quartiers populeux. « C'était, dit-il, une église agenouillée, et non debout. » Et la foule qui emplit ces basiliques revêt à ses yeux une apparence grandiose : « La foule devenait elle-même, en se coulant dans ce moule crucial de l'église, une immense croix grouillante et sombre ))..r De plus, M. Huysmans, qui a des nerfs de femme, infiniment délicats, réussit à saisir les plus fugitives nuances de la percection . 11 opère, d'un sens à un autre, des transpositions sub-
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tiles. Pour mieux traduire la beauté de la musique religieuse, il lui prête un corps. Nous ne l'entendons plus, nous la voyons. Les syllabes brillent, palpitent, tombent sur le sol, rebondissent : « Dans le silence de l'église, les strophes gémissaient à nouveau, lancées, ainsi que sur un tremplin, par l'orgue. En les écoutant avec attention, en tentant de les décomposer, en fermant les yeux, Durtal les voyait d'abord presque horizontales, s'élever peu ài peu, s'ériger à la fip, toutes droites, puis vaciller en pleurant et se casser du bout... Et, soudain, à la fin du psaume, alors qu'arrivait le répons de l'antienne Et lux perpétua luceat eÎ5, les voix enfantines se déchiraient en un cri douloureux de soie, en un sanglot affilé, tremblant sur le mot eis qui restait suspendu dans le vide. » On ne saurait pousser plus loin l'art de la description. Cette art est si ténu qu'il en devient maladif. M. Huysmans est bien un décadent, au sens élogieux du terme, c'est-à-dire qu'il ne s'arrête pas aux sensations vulgaires et n'attache de prix qu'aux sensations raffinées. Il est atteint de littératu-rite (maladie, selon la définition de M. Jules Lemattre, qui consiste à faire vivre les mots en soi, à côté des réalités dont ils sont les signes). Et cependant, lorsqu'il éprouve une émotion qui le secoue jusque dans les moelles, il oublie ces quintessences; son style revêt une ampleur, une gravité classiques. Il obéit, sans s'en douter, à cette loi qui veut que les très belles choses soient simples.
En résumé, de Texcellenl, du mauvais, de Textravagant, du juste, du compliqué, du trivial et, par moments, du sublime. Voilà de quoi se compose le talent de M. Huysmans. On en peut penser beaucoup de bien ou beaucoup de mal. Il irrite les un§, il édifie les autres ; il ne laisse personne indifférent...
Il y a au moins trois hommes en M. Ernest Legouvé : Téducateur, Tacadémicien, l'écrivain. Et ces trois hommes n'en font qu'un seul. M. Ernest Legouvé a exercé dans des directions diverses l'activité de son esprit. Et cependant sa vie présente une unité singulière. Ce vénérable homme de lettres, doyen de la compagnie à laquelle il appartient depuis plus d'un demi-siècle, a rempli complètement sa destinée; il a suivi, sans s'en écarter d'une ligne, la voie qull s'était tracée dès le premier jour; il a fait exactement ce qu'il a voulu. Ce cas est assez extraordinaire pour qu'on s'y arrête.
Ëducateur, M. Ernest Legouvé Ta été d'un bout à l'autre de sa carrière, mais surtout à partir de l'âge mûr. Excellent père et meilleur grand-père, c'est en s'occupant de ses enfants et de ses petits-enfants qu'il a appris à s'intéresser aux questions pédagogiques. Son autorité s'y affirma tout de suite. Il avait
le don. Certains artistes supérieurs sont des maîtres déplorables. Ils sont incapables d'analyser leur effort et d'expliquer leurs procédés de travail. On dirait qu'ils agissent sous l'impulsion d'une énergie inconsciente. D'autres, au contraire, donnent de merveilleux conseils qu'ils appliquent eux-mêmes imparfaitement. Ils ont l'intelligence déliée et ils manquent de génie : les moyens d'expression leur font défaut. Je n'oserais dire que M. Ernest Legouvé appartienne à cette seconde catégorie; il est l'auteur d'ouvrages fort distingués et dont quelques pages sont assurées de survivre; mais enfin, h considérer les traits essentiels de sa personnalité, il me semble qu'il apparaît plutôt comme un démonstrateur que comme un créateur. Tandis que, dans ses œuvres littéraires, il se montre circonspect, modéré, prudent disciple de l'école un peu vieillie d'Eugène Scribe et de Casimir Delavigne, en matière d'enseignement il va de l'avant, il combat la routine et il se met à la tête des réformes, il rajeunit les méthodes et il en indique de nouvelles. L'un des premiers il intror duisit dans les lycées le goût de la lecture à haute voix; il composa sur ce sujet des ouvrages qui sont devenus classiques et dont le fond, très judicieux, et dont la forme, très élégante, ont instruit et charmé trois générations.. « Audace plus grave^ il s'attela, avec M. Camille Sée, à l'enseignement secondaire des jeunes filles. Lorsque Je projet de loi fut déposé, des clameurs s'élevèrent de toutes parts^
clameurs railleuses ou indignées que colportaient aux quatre coins de la France les feuilles boulevardières. Jf . Legouvé ne s'en laissa point troubler. Il multiplia les conférences, les articles, les brochures, et indiqua ^vec une remarquable netteté le point qu'il voulait Atteindre et qu'il entendait ne pas dépasser. Je ne demande pas, dit-il, que les femmes reçoivent une culture virile, qu'elles deviennent des hommes. La >femme n'est ni supérieure, ni inférieure à l'homme, »elle le complète. Elle n'est pas appelée à lui ressembler. Ce que je réclame, c'est Végalité dans la jdifférence. La définition fit fortune; elle indiquait excellemment le but des améliorations poursuivies. M. Legouvé obtint gain de cause. L'école normale de Sèvres fut instituée. Il fut chargé d'en diriger les études. Et c'est là, dans l'accomplissement de cette ;tàche, qui lui était chère entre toutes, que ses mérites de pédagogue se révélèrent. M. Henri Chan- :4avoine, qui l'a vu à l'œuvre, en a rendu témoi- :«nage :
« Quand il venait là-bas, et il y venait à l'impro- "viste, en bon directeur qui préfère les visites sou- •<laines aux inspections prévues, c'était un plaisir et «n profit pour nos grandes élèves et pour nous. Avec l'autorité la plus bienveillante, la bonne grâce et la Jbonhe humeur la plus distinguée, toujours très jsimple, très paternel — - et très attentif, — il enseî- ;gnait à ces jeunes filles non seulement à lire, mais -à comprendre, à expliquer, et, ce qui vaut encore
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mieux, à sentir nos grands classiques. Il leur donnait sans y tâcher, presque sans y toucher, les meilleurs conseils de composition, de style et de goût; il leur prêchait d'exemple la simplicité, le naturel, l'agrément, toutes les bonnes habitudes d'esprit et d'àme que l'instruction, si elle est dirigée comme il convient a pour but et pour récompense de développer. »
Le parfait professeur doit avoir la foi et la vie, croire à l'utilité de sa mission, et l'accomplir avec allégresse. Tel a été l'état d'âme de M. Ernest Legouvé. Et c'est pourquoi ses leçons furent si intéressantes et ses livres d'éducation si attrayants...
Et maintenant, parlons de l'académicien. M. Ernest Legouvé l'est devenu de bonne heure et par droit de naissance. Son père était de l'Institut; les amis de sa famille en étaient ; il avait grandi dans le voisinage de cette maison; la première cérémonie à laquelle il assista fut une solennité académique, académiques furent les premiers discours qu'il entendit, le premier ouvrage qu'on lui mit entre les mains, la première pièce qu'il vit au théâtre, les premières paroles qu'il bégaya... Le respect de l'Académie, le désir d'y pénétrer, étaient pour lui inséparables de l'idée que se font les honnêtes gens du métier de littérateur. C'était le couronnement, la sanction suprême. M. Legouvé franchit docilement les étapes qui sont imposées aux néophytes. Il fut d'abord couronné. Il composa une Ode sur la découverte de Vimprimerie
qui lui valut, en 1829, un prix Montyon et les éloges de M. le secrétaire perpétuel. Il concourut une seconde fois, une troisième, avec le même succès. Les Immortels ne s'y trompèrent pas, ils reconnaissaient M. Ernest Legouvé pour un des leurs. Après l'avoir comblé de faveurs, ils lui ouvrirent les bras. M. Legouvé revêtit le frac vert et pénétra dans cette enceinte où flottaient encore Fombre et le souvenir de M. Legouvé le père, auteur d'Epicharis et du Mérite des femmes. Et, tout de suite, il s'y sentit comme chez lui. Et il devint l'académicien modèle, l'académicien type, celui qu'on ne prend jamais en défaut, qui s'acquitte avec une impeccable correction de toutes les besognes que sa haute situation lui impose. Qu'il s'agît de rendre compte des actes de vertu, ou de recevoir officiellement un confrère, ou de lire en séance publique la pièce ayant obtenu le prix d'éloquence, M. Legouvé était là. Et jamais en n'eut à lui reprocher une maladresse, un manque de tact, ce que nous appelons, d'un mot qui n'est pas encore académique, — mais qui le deviendra, — une « gaflfë ». Il consacrait les loisirs que lui laissait la rédaction du dictionnaire à préparer des causeries qu'il débitait dans les théâtres le dimanche, ou dans la salle des Capucines. Il jouit, comme conférencier, d'une grande réputation. On admirait les grâces de son éloquence, qui donnait l'illusion d'être spontanée, tant elle était vive et naturelle. On raconte qu'un auditeur, ravi du merveilleux talent de M. Legouvé, et ne
se lassant pas de Técouter, résolut d'assister à deux leçons consécutives qu'il faisait, à huit jours d'intervalle, sur Lamartine. Il pensa mourir d'étonnement en constatant que la seconde leçon était l'exacte répétition de la précédente. L'orateur soulignait les mêmes phrases, s'enflammait, se calmait aux mêmes endroits ; les gestes, les intonations, l'expression du visage, le timbre de la voix étaient exactement reproduits. Ce discours, que l'on avait pu croire improvisé, était appris par cœur, et récité avec une sûreté magistrale. M. Ernest Legouvé demeurait académicien jusque dans la façon dont il comprenait la conférence, puisque Tordre, la convenance et le souci du détail sont, par définition, les principaux traits de l'esprit académique...
Reste l'écrivain... M. Ernest Legouvé, outre ses ouvrages didactiques, que Ton ne saurait trop louer, a composé des comédies. Bataille de Dames, Advienne Lecouvreur, en collaboration avec Scribe; une tragédie, Médée, qui le brouilla avec Rachel ; un drame, Louise de Lignerolles, qui fut joué par M^^® Mars. Il a publié des notices sur ses plus illustres contemporains, évoqué la physionomie d'Eugène Sue, de Népomucène Lemercier, de Samson, de Labiche, de vingt autres. Ces pages présentent un rare agrément et sont écrites dans une langue très pure. Peut-être y manque-t-il un grain d'imagination ou de fantaisie. Peut-être leur pourrait-on reprocher un soupçon de sécheresse. On éprouve, en les lisant, la sensation de
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causer avec une douairière spirituelle, qui n'aime pas à rêver... Pourtant, comme il arrive souvent, M. Ernest Legouvé, en approchant de la fin de sa vie, s'est attendri. Sous ce titre les Fleurs d'hiver, il a fait paraître un petit volume qui renferme, à ce qu'il me semble, les choses les plus délicates qu'il ait écrites. M. Legouvé jette un regard sur le passé. Une douce mélancolie — la mélancolie d'automne — le pénètre. Il confie au public ce que l'expérience et le commerce des hommes lui ont appris. Les jugements qu'il porte sont dénués d'amertume, empreints d'une sereine raison :
« Je n'ai qu'à regarder au dedans de moi, comme Socrate et Descartes. « Connais-toi toi-même », dit l'un. « Je pense, donc je suis », dit l'autre. Eh bienl je fais comme eux. Je ne m'appuie que sur ce qui se passe en moi. Qu'est-ce que j'y vois? Que si je fais du bien à quelqu'un, j'en suis heureux; que si je lui fais du mal, j'en ai remords et souffrance. Je n'ai pas besoin d'une autre règle de vie. Faire à mes pauvres confrères en humanité le plus de bien et le moins de mal possible. Grâce à cette simple formule, je vis dans ce monde et je m'en irai dans l'autre avec une parfaite tranquillité d'esprit, emportant pour viatique cette phrase de Fénelon : Dieu sait de quelle boue il nous a pétris, et il a pitié de ses pauvres enfants. »
Ainsi s'exprime le sage. Ainsi s'exprime M. Ernest Legouvé. Il représente la règle, l'équilibre, la sou-
mission au devoir, la fidélité aux traditions, les respects et les scrupules que la jeunesse affecte de mépriser. C'est en cela que M. Legouvé est un ancêtre. Et c'est pour cela que nous devons l'honorer.
M. Gustave Larroumet eut une carrière très variée, très brillante, qui n'est pas près d'être finie et qui, sans doute, nous réserve des surprises. Il est un exemple de ce que peuvent le labeur et le talent quand ils s'allient à une persévérante énergie. Dès rage le plus tendre M. Larroumet montra qu'il avait de la volonté. Il se fit renvoyer du collège où Favaient placé ses parents; et comme le censeur, afin de motiver cette expulsion, gratifiait l'élève insoumis de mauvais sujet inintelligent^ le jeune Larroumet se promit de tirer vengeance de celte injure* Il entra au lycée de Gahors, prit la tète de la classe, remporta tous les prix et, chaque année, il envoya à son ennemi, au vilain censeur, le palmarès, où son nom était imprimé victorieusement. Quand il conquit son premier grade universitaire, il s'empressa de l'en informer, et lorsqu'il devint licencié, puis agrégé, il eut également soin de le lui faire tenir. Le
pauvre homme est mort, sans quoi M. Larroumet serait trop heureux de le convier aux séances de rinstitut et de se montrer à lui sous son habit de secrétaire perpétuel I
Donc, M. Larroumet est un admirable travailleur. Il a fait son chemin en dehors de TEcole normale, et est arrivé à la Faculté des lettres par la grande route, ouverte à tous. Mais que de nuits passées dans la fièvre de Tétudel Quel implacable désir d'arriver I Et Ton parle de la patience des bénédictins I Un de ses condisciples, M. Gh. Formentin, a tracé de lui un joli portrait; il le montre « bûchant », préparant ses examens dans les salles humides du collège d'Aix : « Oh! la vieille masure toute décrépite, avec ses longs corridors sombres, ses classes et sa cour où quatre arbres étiques faisaient peur aux moineaux I C'est là que notre camarade devait commencer la moisson de lauriers universitaires que quelques années plus tard il achevait si brillamment à Paris. Je vois toujours la petite chambre sous les toits, près des gouttières, où le candidat à la licence es lettres piochait le thème grec et le vers latin. » Vous vous représentez Tétat d'âme de ce pédagogue de vingt-deux ans, 11 tournait les yeux vers le Nord, d'où vient la lumière et d'où vient la gloire, vers la ville s^ns rivale, vers Paris I Aller à Paris, y coudoyer les hommes célèbres, et, comme eux, emporter d'assaut la renommée : quel est l'étudiant de province que ces rêves n'aient pas hanté! Larroumet se dit : « Je serai Parisien ». 11 le devint
promptement; en tout cas, il y mit tout son zèle. Jeme rappelle Tavoir rencontré à la Bibliothèque nationale, alors qu'il préparait sa thèse sur Marivaux; il besognait côte à côte avec M. Brunetière. Tous deux, ont réussi dans la vie, et un peu grâce aux mêmesaptitudes. Tous deux se ressemblaient, avec quelquedifférence. M. Brunetière avait plus de rudesse que^ son voisin; M. Larroumet avait plus de charme, mais je crois bien qu'ils étaient dévorés, l'un et l'autre, d'une ambition sans limite et pétris da limon dont le Seigneur fait les pasteurs d'hommes. Ils étaient nés pour exercer le commandement; ils appartenaient à la famille des « autoritaires ». Le volume sur Marivaux obtint un joli succès, qui franchit les frontières du quartier Latin et s'étendit jusqu'au boulevard. M. Francisque Sarcey s'en occupa et quelques belles mondaines le lurent avec plaisir. L'auteur, qui enseignait la rhétorique dans un lycée suburbain et qui, entre temps, avait remplacé M. Chantavoine à Henri IV, fut enfin chargé d'un cours à la Faculté des lettres. C'est là qu'il allait se révéler, c'est là que sa fortune allait prendre un nouvel essor. On estimait en lui Térudit et l'écrivain» Le conférencier devait emporter tous les suffrages.
On naît conférencier, cortime l'on naît rôtisseur. Ces deux métiers exigent des dons que l'application peut développer, mais qui sont un présent de la nature. M. Larroumet a été créé pour s'asseoir dans une chaire et commenter devant un public élégant
les chefs-d'œuvre de la littérature classique. C'est sa fonction, c'est sa raison d'être, c'est le rôle que lui a dévolu la Providence. Il possède les qualités essentielles de l'emploi, et qui permettent d'y exceller. Il est plaisant, il a une barbe sympathique, une voix, harmonieuse et veloutée, un délicieux accent du Midi, pas aussi prononcé que celui de Clovis Hugues, juste ce qu'il faut pour relever la saveur du discours
et faire sonner les périodes. Il est discret on ne
saurait l'être davantage. Il s'exprime en une langue pure et précise; il n'a pas l'emphase des orateurs politiques; et, s'il lui arrive de sacrifier aux élégances, elles sont toujours d'un ordre très noble et d'un goût irréprochable. Ajoutons qu'il est constamment égal à lui-môme. Cette sûreté tient du prodige. Il lui arrive de faire, en certains mois d'hiver, une conférence par jour, de parler le mardi et le vendredi à, la Sorbonne, le jeudi à la Bodinière, le lundi aux cours de la rue Saint-Honoré, le samedi à Bruxelles. Il paraît à l'heure dite et il commence, et il poursuit, et toujours le mot arrive, sans qu'il ait l'air de se donner aucun mal pour le chercher. Et, malgré ce surmenage, il ne paraît pas trop fatigué. Une jeune fille, qui est son auditrice passionnée, me disait : « Quand j'écoute Larroumet, il me semble que je tiens entre mes doigts une étoffe de soie qui se déroule », Nous savons des conférenciers de qui l'étoffe est de laine et môme de grosse toile 1 Je n'affirmerai pas que M. Larroumet doive à ses
talents oratoires d'avoir été appelé à exercer des fonctions publiques. Ils lui furent précieux. Choisi par M. Lockroy comme chef de cabinet, puis, au bout de quelques mois, promu à la dignité de directeur des Beaux- Arts, il dut prononcer force harangues. Il s*en tira à merveille. Il excella particulièrement dans Toraison funèbre. M. Larroumet a laissé tomber sur certaines tombes du Père-Lachaise des morceaux qui sont des modèles achevés du genre. On assure que tous les membres de l'Institut qui lui ont donné leurs voix y avaient mis comme condition qu'il les enterrerait et se chargerait de leur éloge. Ceci n'est qu'une boutade. M. Larroumet avait tous les titres pour pénétrer dans la docte compagnie. Et d'abord, durant son passage aux Beaux-Arts, il avait montré du tact, du courage et un réel esprit de justice. Il s'était conformé au programme tracé par lui-même lors de son entrée en fonctions. « Le représentant de l'État, avait-il dit, doit s'élever audessus des querelles d'école, des rivalités égoïstes, des partis pris individuels, n'être sensible qu'au talent, le distinguer et le consacrer partout où il le rencontre. C'est le droit, c'est le devoir de l'artiste de se montrer exclusif, de réaliser sa conception propre de la nature et de la vie, d'opposer système à système, de former des disciples et de recruter des partisans. Mais celui qui s'occupe d'art au nom de l'État, c'est-à-dire au non\ de tous, s'il se permettait de batailler pour des préférences personnelles.
•celui-là deviendrait le plus dangereux des sectaires : il abuserait du pouvoir qui lui est confié. » Ces paroles étaient sages et libérales. M. Larroumet s'attacha à ne pas les oublier. Il y conforma ses actes, dans la mesure du possible. Mais Tentreprise était rude. Un directeur des Beaux-Arts qui ne veut «écouter que l'impulsion de sa conscience doit être -armé d'un triple airain. Il a à lutter, au dedans, -contre la routine des bureaux; au dehors, contre ^l'intrigue des petits cénacles. Il lui faut tenir la i)alance égale entre les conservateurs et les progresïsistes, ne pas aller trop avant et, cependant, ne pas «'immobiliser. Il ne peut prendre la moindre initiative sans soulever des clameurs et, ce qui est plus -dangereux, sans éveiller de sourdes rancunes administratives. M. Larroumet osa encourager par un très léger subside le Théâtre-Libre. Quel scandale! 'Il ne craignit pas de favoriser les progrès de l'art -décoratif, il noua des rapports étroits avec les Chambres syndicales, et suivit d'un œil attentif le développement des écoles de Nice, de Roubaix et de Limoges. Il fut attaqué par ceux-là mêmes qui auraient dû le défendre, par des publicistes qui s'éri- ^gent volontiers en novateurs. Nous touchons ici à la misère des passions humaines. Un directeur des Beaux- Arts a mille occasions d'obliger ou de désobliger ses contemporains. On lui demande des faveurs. Ceux à qui il les accorde ne lui en sont pas toujours reconnaissants; ceux à qui il les refuse lui
en gardent une éternelle rancune. Je vous assure qu'il vaut encore mieux vivre à la campagne et planter ses choux.
M. Larroumet éprouva-t-il quelque regret en descendant du pouvoir? Il eut de quoi se consoler. 11 retourna vers sa chère Sorbonne, il reparut à rOdéon; il se mité, écrire dans les revues, dans les journaux. Il habite un calme logis, encombré de toiles de prix et de bibelots; il y vit en ermite; — entendons-nous! — en joyeux ermite qui n'est pas ennemi de la gaieté. Et il attend?... Qu'attend-il?... Un fauteuil à TAcadémie (pas celle des Concourt, l'autre, qui est au coin du quai). Un siège au Palais- Bourbon? Une ambassade?... Un portefeuille ministériel?... Nul ne le sait exactement. Peut-être luimême l'ignore-t-il. Mais je serais bien étonné s'il ne poursuivait un but, lointain ou proche, vers lequel d'ores et déjà tendent ses efforts. Ce conférencier, ce critique, cet excellent écrivain, cet éminent professeur, ce galant homme est de ceux qui ne peuvent se tenir à la même place et que dévore un impérieux désir d'avancer. Une heureuse étoile le protège. Et les sorcières. de Macbeth lui ont dit : Tu seras roi!
M. GàBRIELE*D'àNNUNZIO
Il semble que les écrivains de la génération nouvelle veuillent nous étonner par leur extrême précocité. Ils dépensent une activité fébrile; ils se hâtent vers la gloire. M. Edmond Rostand, avant d'avoir atteint la trentaine, a déjà produit une demi-douzaine d'ouvrages considérables. M. Gabriele d'Annunzio n'a guère dépassé cet âge, et son œuvre égale, par la quantité, celle de M. Anatole France. Il est célèbre dans tout Tunivers. Ses romans ont été traduits dans les deux mondes; il n'est pas une femme un peu lettrée. Française,' Slave, Américaine, Anglo- Saxonne, qui n'en ait savouré les grâces troublantes. M. Gabriele d'Annunzio est un homme heureux. Dans quelle mesure peut-il passer pour un écrivain original? C'est ce que peut indiquer un rapide examen de sa vie et de ses livres.
A proprement parler, l'auteur de la Ville Morte n'a pas d'histoire. Ou du moins, les aventures dont son
adolescence fut agitée ne relèvent point de la critique. Il naquit sur l'Adriatique, à bord d'un vaisseau marchand, et fut mis, dès ses premiers jours, en contact avec la nature. Il passa son enfance auprès de la mer, dans les Abbruzzes, puis il entra au collège, où il se signala par une grande paresse. Il regrettait son indépendance; ce poulain échappé s'habituait malaisément à sa nouvelle prison ; il prit en horreur les Latins et les Grecs, et ne commença à les aimer qu'à l'époque où les premiers émois de la puberté éveillèrent ses sens et son imagination. Alors, il les aima avec fureur. Il traduisit Homère, Catulle, Tibulle. Il dévalisa la boutique d'un libraire de Bologne et y découvrit un opuscule qui acheva de lui révéler sa vocation. C'étaient les Odes barbares d'un critique-poète nommé Chiarini. Il les dévora et, impuissant à contenir son enthousiasme, il l'épancha dans une lettre qu'il envoya à l'auteur; il joignit, comme de juste, à ses compliments, un essai de sa façon que M. Chiarini accueillit avec bienveillance. Il s'ensuivit un copieux échange de congratulations. Les choses se passent, chez nous, de la même manière. Les débutants demandent des conseils aux anciens, en attendant qu'ils les injurient lorsqu'ils n'ont plus besoin de leur appui. Et les doyens condescendent volontiers à tendre la main aux débutants, cette attitude protectrice flattant, en secret, leur vanité. Donc, M. Chiarini se montra parfait pour Ip petit d'Annunzio; il daigna même publier, dans le
supplément du Fanfulla^ des fragments de son épître et de ses vers que M. Gaston Deschamps nous a révélés. Toute l'Italie se réjouit de la malice de cet écolier, qui s'entendait si bien à amadouer les vieux critiques. Gabriele d'Annunzio eut le cœur chatouillé par ce tapage. Il y puisa une ardeur et une ambition extraordinaires, dont il s'empressa de faire part à son respectable ami. « J'ai en mains diverses traduc-. tions (diverze traduzioncélle) . Sachez que je me suis encore pris aux cheveux avec le grec. Furie I Enthousiasme! Figurez-vous qu'en l'espace d'une semaine, j'ai traduit en hexamètres sept hymnes d'Homère : l'hymne à Séléné, l'hymne à Ares, les hymnes à Apollon, k Neptune, à Bacchus. Et maintenant, je me prépare à traduire, dans le même mètre, le grand hymne à Aphrodite. J'y travaillerai pendant les vacances, en même temps qu'à l'achèvement de sept autres hymnes. » A ce feu succède bientôt un excès d'abattement. Le futur homme de lettres apparaît dans l'enfant, tel qu'il sera plus tard, inquiet, nerveux, impatient. « Voici une demi-heure que je suis devant ma table, à tourmenter la plume et l'encrier, et je ne réussis pas à trouver mon comr mencement. » Au lieu de s'endormir paisiblement, sa tâche finie, il rêve tout éveillé, il remue de fabuleux projets : « Je n'ai pas fermé l'œil de toute la nuit, et pourtant ce fut une nuit délicieuse. J'ai caressé, avec un plaisir mêlé d'espérance, mes songes, les plus beaux qui soient sous le soleil. J'ai rêvé
amoureusement à mon avenir lointain... » On est tenté de sourire, en lisant cette confession. Et Ton en est effrayé comme d'une monstrueuse anomalie. Un écolier n'écrit pas de la sorte, k moins qu'il ne soit atteint d'une maladie nerveuse ou doué d'un génie exceptionnel.
Gabrielé d'Annunzio brûlait du désir d'être imprimé. Il supplia son père d'avancer les frais de son premier livre. Il n'avait pas quatorze ans, quand parut ce recueil, intitulé Primo Vere, qui excita une vive curiosité. L'exécution en était inégale. Mais On y remarquait une fraîcheur, une abondance, une virtuosité qui donnaient pour l'avenir de magnifiques promesses. Elles furent en partie réalisées dans le Canto Nuovo^ qui renferme des pages d'un lyrisme supérieur. G. d'Annunzio était allé à Rome pour y achever ses études. 11 ne tarda pas à devenir le favori de la cour et de la ville. On ne jurait que par lui. Les patriciennes étaient éprises de ses vers, et l'on assure que sa figure, qu'il avait fort avenante, et l'élégance cavalière de ses moustaches retroussées, et l'éclat de ses yeux, et la douceur de sa voix, ne les laissèrent point indifférentes. Il leur rendit ses devoirs et trouva le moyen, en même temps, de composer cinq k six romans qui consolidèrent sa réputation naissante et consacrèrent son autorité : l'Enfant de Volupté^ où l'on voulut voir une autobiographie; V Intrus^ Epis^^ copo, le Triomphe de la Mort. Ils excitèrent un engouement qui s'étendit promptement et se changea
presque en idolâtrie. Les Parisiennes montrèrent k Gabriele d'Annunzio autant de tendresse, pour le moins, que les Romaines. Les triomphes d'ordres divers qu'il obtint ne pouvaient manquer d'irriter la jalousie de ses confrères. Elle se manifesta par des attaques d'une violence inouïe. M. Enrico Thovez entreprit de démontrer que M. Gabriele d*Ànnunzio n'était qu'un plagiaire, et que ce que Ton goûtait dans ses volumes appartenait en propre à Shelley, Maeterlinck, Verlaine, Baudelaire, Flaubert... et Josephin Péladanl Et k l'appui de ses allégations, il apporta des preuves catégoriques. Il démontra que l'auteur de Vlntrus avait fait à ces maîtres des emprunts k peine déguisés et quelques-uns même textuels. M. Gabriele d'Annunzio, brutalement mis en cause, dut se défendre. Il le fit avec esprit : « Il n'y a, dans tout cela, répondit-il, rien qui vaille la peine d'être relevé. Je m'assimilai quelques images et quelques détails d'un livre contemporain, tombé sous mes doigts, comme j'en cherchai d'autres dans les chroniques du xvi% du xvip siècle, et dans les joyeux conteurs toscans, ou bien dans les hasards des conversations mondaines. Ce sont des petits gestes et de petits mots assez bizarres. Quelle importance ont-ils dans la composition et dans la signification d'une œuvre d'art? » Il ajouta, non sans raison : « Ai-je su marquer à mon sceau personnel ces emprunts insignifiants? Ceux qui connaissent la langue italienne en décideront. » Et il conclut mali-
cieusement en citant les exemples des écrivains illustres qui ont pris leur bien où ils Tont trouvé : La Fontaine, Goethe, Racine, Virgile, Ronsard, et le premier de tous, Molière, qui n'a jamais caché ses larcins. Enfin, rendant à ses ennemis coup pour coup, il termina son plaidoyer par un mot dédaigneux sur la littérature italienne moderne qui n'est « qu'un gentil commérage qui se traîne dans les pharmacies et les cafés du royaume ». Le duel s'acheva sur ces paroles, et je ne pense pas qu'il recommence de sitôt. M. d'Annunzio put s'avancer librement sur la route déblayée...
Est-ce à dire que tout soit à négliger dans les observations de M. Enrico Thovez? Cet homme de méchante humeur a eu le tort de chercher à M. d'Annunzio une querelle misérable, une querelle de cuistre. Si au lieu de s'en prendre à la forme de ses ouvrages, il en avait examiné le fond, s'il avait recherché de quelle matière ils étaient formés et quelles choses s'y reflétaient, il aurait pu leur adresser des reproches d'une- plus grave portée. Il eût établi aisément que M. G. d'Annunzio;bien loin d'être un instinctif» comme Guy de Maupassant, Emile Zola et Pierre Loti, est un intellectuel à qui toutes les littératures sont familières, un cerveau nourri par une forte culture, et qui résume, avec une rare intensité, toutes les idées qui ont eu cours depuis un demi-siècle en Europe, et particulièrement en France. On démêle dans ses œuvres il** l'influence
du Naturalisme (les contes qui accompagnent Episcopo pourraient figurer dans le volume des Soirées de Médan) ; 2° Tinfluence de Bourget [le Triomphe de la Mort Qsi MVLQ minutieuse enquête psychologique); 3® rinfluence de Tolstoï {V Intrus se dénoue selon les pures doctrines de ce philosophe); 4** Tinfluence de Maurice Mœterlinck (elle se fait sentir dans la Vierge aux Rochers^ œuvre volontairement obscure et imprégnée de mystère). Joignez à ces influences, celles plus vagues du satanisme baudelairien, et du symbolisme instrumental; un profond amour de la nature, et un goût violent pour les beautés de la chair : et vous aurez M. Gabriele d*Annunzio dans sa séduisante complexité. Ayant puisé à toutes ces sources, il ne ressemble néanmoins à aucun des modèles qui Tout inspiré. Il est demeuré lui-môme. Il a donné un tour saisissant à des sujets qui sous une autre plume eussent été médiocres. Ce qu'il faut admirer en lui, c'est une puissance de développement qui tient du prodige. M. G. d'Annunzio est poète dans les moelles : il Test par la conception, il Test par le style. Ses mots, dont la traduction de M. Hérelle a su garder la couleur, sont pleins de parfums et de musiques. Cela vous grise. Il semble, en feuilletant ces pages, que Ton se promène dans un jardin où des fleurs capiteuses, des fleurs sans nombre s'épanouissent sous les baisers brûlants du soleil. C'est un bourdonnement de vie en germe, le sourd travail de la création, l'atmosphère chaude-
ment humide et trop chargée d'odeurs de la flore tropicale. On en est accablé. Rien n'est plus malsain. Rien n'est plus délicieux. M. Gabriele d'Annunzio.est arrivé à son heure. Il est le virtuose en qui s'exas* pèrent nos décadences.
M. Marcel Prévost est un écrivain aimé des femmes, t;e qui ne signifie nullement qu'il soit un écrivain -efféminé. Il ne cherche pas, comme certains, à les séduire par des mignardises; il ne cherche pas davantage à les flatter. Il va son chemin, jetant autour de lui des regards assurés, faisant sonner ses talons et retroussant sa moustache. Il y a en M. Marcel Prévost un grain d'insolence soldatesque. Et peut-être cette impertinence n'est-elle pas étrangère à ses succès. Il est deux moyens de gagner le cœur des femmes : ou les accableir de compliments, ou affecter de se moquer d'elles : les prendre par la tendresse ou par le dépit. Et le second procédé n'est pas le plus mauvais. M. Marcel Prévost en use, mais avec discrétion. Il faut le lire avec soin pour pénétrer son tempérament. Presque toujours, des rapports assez étroits unissent Têtre physique et Tétre intellectuel. L'auteur du Jardin secret ressemble à. ses livres.
Agile, bien découplé, la voix nette et la parole précise, il paraît taillé pour Faction plus que pour le rêve. Il est sûr de lui-même et de ce qu'il fait. Il est né combatif; il riposte du tac au tac à ses adversaires... M. Jules Lemaître ayant loué, dans une figurine du Temps ^ ses qualités d'homme pratique et son remarquable savoir-faire, M. Marcel Prévost lui répondit avec quelque sécheresse. Il releva ïes sous-entendus du critique et lui fit comprendre que ce jeu lui déplaisait. Pourtant, M. Jules Lemaître n'avait pas excédé ses droits en recherchant quelles qualités expliquaient la fortune brillante et extraordinairement rapide du romancier. Qu'il le veuille ou non, M. Marcel Prévost doit une part de sa renommée à son habileté, à sa souplesse, non moins qu'à son très réel talent. Il a su deviner les aspirations du public, il s'y est plié dans une honnête mesure. Il n'a pas sacrifié sa conscience* d'artiste au désir de plaire; mais il n'a pas mis son orgueil à' lutter contre le goût général. Il n'a pas poursuivi quand même le succès; il ne l'a pas dédaigné.
Gascon d'origine, élevé par les jésuites, admis à l'École polytechnique dont il sortit dans un bon rang, on retrouve en son caractère ces diverses influences. Il a l'intrépidité des Méridionaux. Il a pris au séminaire Thabilude de la réflexion, de l'analyse, de la casuistique. L'École lui a donné la méthode et l'esprit de précision, et aussi un vif amour des classifications: et des formules mathématiques, une tendance à traiter
les sentiihents ainsi que des chiffres et à réduire en équation les phénomènes psychologiques. Dès ses plus jeunes ans, il fut attiré vers les lettres. Exilé dans un département du nord, il consacra à écrire les loisirs que lui laissait l'administration des tabacs. Il brocha son premier ouvrage, le Scorpion^ dans lequel est étudié avec sûreté et peint avec beaucoup d art le milieu spécial et peu connu du vulgaire où s'exerce renseignement ecclésiastique. Ses maîtres, ses condisciples y étaient saisis dans Tintimité de leur conscience, dans le secret de leur àme. Ce début fut remarqué; il méritait de Tétre. Ce n'était qu'un début. Notre auteur voulait frapper un second coup plus retentissant. Il regarda autour de lui, comme Figaro, et s'enquit de quel côté soufflait la brise. Il crut remarquer que l'on était las des subtilités de l'analyse, que l'on commençait à délester les romans où Une se passe rien^ et qui ne sont qu une image desséchée et plate de la vie. De même que M. Ludovic Halévy, en écrivant CAhbé Constantin^ avait servi le mouvement de protestation contre le naturalisme, de même M. Marcel Prévost entrevit la réaction imminente qui se dessinait et se plaça à la tête du mouvement. Il proclama la renaissance du roman d'imagination; il demanda un manifeste à M. Alexandre Dumas fils qui, « grand préfacier » de son naturel, voulut bien le lui fournir. La Confession d'un amant naquit au milieu des polémiques. Il fallait une étiquette. M. Marcel Prévost inventa le roman romaroinTis a&PHEs; 6
nesque. Et, dans son avant-propos, il imprima cette phrase : « Il y avait une chaise inoccupée, je m'y suis assis. » On ne manqua pas de faire observer au jeune écrivain que cette chaise inoccupée servait de siège à nombre d'auteurs, André Theuriet, Hector Malot, Victor Cherbuliez, Henri Gréville, à qui s'appliquait excellemment le titre de « romancier romanesque ». M. Marcel Prévost n'en démordit point. Il avait la prétention de créer ou, tout au moins, de renouveler ce genre. Et le public sembla lui donner raison, puisqu'il applaudit à ses théories et dévora ses ouvrages...
Dans quelle mesure M. Marcel Prévost a-t-il. été novateur, et Ta-t-il été réellement? Le roman romanesque est aussi vieux que la littérature. Dès l'instant où un roman, s'écartànt de l'étude rigoureuse de la vérité, s'embellit par la fiction et montre non pas ce qu'est l'existence humaine, mais ce qu'elle pourrait et devrait être, il justifie l'appellation de romanesque. Ces sortes de récits sont généralement agréables et répondent aux aspirations secrètes de la plupart des lecteurs. Chacun de nous est accessible au romanesque. Être romanesque^ c'est ressentir vivement la disproportion qui existe entre l'idéal que l'on porte en soi et la réalité où l'on est assujetti. Une femme est romanesque quand elle s'imagine être incomprise; un épicier est romanesque quand il rougit de l'épicerie. Ajoutons que tous les romanesques ne soat pas ridicules, loin de là. Il y a des cœurs injustement
meurtris et très supérieurs à la condition qu'ils sont contraints d'endurer. Ce sont ces cas d'isolement moral que le roman romanesque s'attache à peindre; et c'est par là qu'il éveille, dans la foule, un si vibrant écho, qu'il la touche en ses libres les plus délicates. Telle est la tâche que M. Marcel Prévost s'était assignée. 11 a eu l'imprudence de la délimiter trop strictement. C'est le danger des théories qu'elles se retournent presque toujours contre leurs auteurs. M. Prévost, désirant évoluer entre deux écueils également périlleux, redoutant, d'un côté, les puérilités de la fiction pure, et, de l'autre, la sécheresse de la dissection, s'est engagé solennellement à ne donner dans ses livres « ni révélations sur des classes sociales peu connues, ni applications de théories médicales, ni découvertes métaphysiques ». Or, il n'a tenu qu'à demi cette promesse, il a été entraîné, malgré lui, à aller moins loin et plus loin qu'il n'avait dit. Qu'est-ce donc que son roman des Demi- Vierges j sinon l'étude d'une classe sociale peu connue'^ Sa raison d'être n'est-elle pas justement de nous apporter des « révélations » sur un milieu d'exception? 11 faut bien avouer que le monde où s'agitent Maud de Rouvre et Julien de Suberceaux, ce monde où l'on flirte avec frénésie, où les jeunes filles se laissent caresser dans les petits coinspar leurs danseurs, et les vont visiter le lendemain en leurs garçonnières, que ce monde vicieux et vicié ne correspond pas aux mœurs générales de la société française. Et quoique
M. Prévost désapprouve les écrivains qui étalent dans leurs livres des théories médicales^ il n'est pas loin de les imiter; ses demi-vierges sont des malades, au même titre que certaines héroïnes d'Emile Zola, et s'il décrit plus sommairement leur état pathologique, il ne le laisse point ignorer.
Mais laissons les Demi-Vierges. Considérons les autres œuvres publiées par M. Marcel Prévost, et en particulier ces Lettres de femmes dont la vogue a été retentissante. Qu'y trouvons-nous? Des figures montées de ton, modelées avec un soin curieux, mais légèrement artificielles. Toutes ces créatures, pétries d'une main savante, et dont quelques-unes sont exqpiîses, sont névrosées, inquiétantes, trépidantes, pour ne pas dire hystériques. Il y a en elles un je ne sais quoi d'anormal et de malsain.... M"« Roberte a envie d'épouser le capitaine de Langallery. Et si impétueux est son désir qu'elle n'y peut résister. Elle exige que le mariage s'accomplisse sur-lechamp, et, com me on fait mine d'y résister, elle se pâme, elle enlève à la baïonnette le consentement de sa famille. M"* Roberte sera plus tard M°« Bovary, à moins qu'elle ne soit Séraphine des Lionnes pauvres. Les autres jeunes filles qui coudoient dans le volume M"" Roberte sont bâties sur ce modèle. Elles n'ignorent rien, elles sont, à dix-huit ans, savantes comme la Macette de Régnier, et de la même façon. Les épouses pratiquent l'adultère avec une virtuosité supérieure. Et les mères ne sont pas
moins compliquées. M. Marcel Prévost nous expose minutieusement l'état d'âme d'une douairière, excellente dame au demeurant, qui est jalouse de la maîr tresse de son fils. Celle-ci est une sorte de sphinge, aux cheveux roux et aux yeux verts. La mère la haït de toutes ses forces, mais elle cesse de la détester dès rinstant où son fils lui est rendu : et d'autre part elle lui sait presque gré de le faire souffrir, car elle pense que cet excès de souffrance le lui ramènera. Et elle évite de. consoler le malheureux pour l'amener plus vite au désespoir. « On eût dit qu'il javait quelque chose à me confier, qu'il n'osait pas et qu'il soufirait de ne pas oser. Il souffrait, le pauvre chéri, et moi, qui l'adorais, je devinais bien d'où venait sa souftrance, et je ne voulais pas qu'il me la versât dans un aveu; il fallait qu'il la bût jusqu'à la lie, tout seul, sans conseil, sans témoins, pour qu'après il me revînt comme je le voulais, meurtri et pantelant, — pour que je le guérisse, et qu'il me dût sa vie. Maintenant, je commençais à ne plus haïr cette Juliette puisqu'elle lui faisait du mal. » M. Marcel Prévost se complaît dans ces raffinements maladifs qui s'écartent singulièrement de son programme. Et notez qu'il n'approuve pas .les actions coupables. Il les censure; mais poijr les mieux censurer, il les décrit en détail. Il éprouve comme une. jouissance voluptueuse à étaler ces plaies ^qui lui font horreur. Saint Antoine énumérant Içs pièges que le démon dresse devant lui, et se com-