M. MAURICE ROLLINAT
physique. Que M. Rollmat ne s*y trompe point. Ce don de peindre est sa principale originalité; je ne pense pas qu'il en ait une autre. Il restera de lui une douzaine de morceaux pittoresques. Et c'est par eux que son nom sera sauvé de Toubli.
M. Jean Lorrain s'est fait une place originale dans la littérature de ce temps. Poète et conteur, ses vers et sa prose ont un accent personnel; il a débuté par des histoires d'une sensualité raffinée et bizarre ; et, pour se reposer de ces fictions, il a publié dans les gazettes des chroniques parisiennes d'un tour piquant, qu'il a signées du pseudonyme de Raistif de la Bretonne. Ainsi Tâme de M. Jean Lorrain se plaît à vagabonder entre les extrêmes. Elle est très vieille et très jeune, contemporaine des sorcières de Macbeth et de la Loïe FuUer. Peu d'écrivains ont eu, à ce degré, le don d'évoquer le passé légendaire. Il a composé des lieds qui semblent empruntés aux livres de chevalerie et qui sont d'une pureté de ligne et d'une fraîcheur de coloris surprenantes :
Le petit page aux yeux distraits, Qu'on dit d'origine bulgare, Est parti conduire en forêts Les danois du comte Hialmare.
Or, le page ne revient pas Et, chose étrange, sa guitare Pleure ici sur un air barbare, Et le page est pourtant là-bas.
Et des craintes mal étouffées Disent qu'à la source des bois L'oreille entend rire des voix Et sangloter des pleurs de fées.
Or, malheur à l'être ingénu Qui s'attarde à regarder luire Leurs yeux d'eau vive et leur sourire, Et la neige de leur dos nu.
Le petit page aux yeux distraits,, Qu'on dit d'origine bulgare, Est parti conduire en forêts Les danois du comte Hialmare.
Examinez avec attention ces strophes. Elles sont d'un tour moderne; V « écriture », comme on dit aujourd'hui, en est soignée, conforme aux règles de la rhétorique parnassienne. Point de hiatus, d'enjambements hasardeux; les rimes sont des rimes et non pas des assonances. Mais si le morceau est d'une ciselure fine et précise, Fauteur y a versé quelque chose de flottant, qui lui enlève toute sécheresse... Où va le joli page, suivi des chiens de son seigneur? On ne sait trop... Il traverse une forêt très obscure, peuplée de fées. Au bord des fontaines qui sanglotent, il aperçoit des chairs blanches et de fauves chevelures. Et hauteur ne dit pas ce qui lui advient, s'il ramène au château les danois du comte Hialmare, ou s'il est dévoré par eux, ou s'il est choisi comme époux par une nymphe. Le tableau demeure inachevé
«t garde un air de mystère, dont notre imagination «st saisie. Ce mélange de netteté et d'imprécision — ^ netteté de forme, imprécision d'idée et de sentiment — pourrait bien être le trait essentiel du talent de M. Jean Lorrain. Joignez-y une certaine grâce per^ -verse, une aptitude à analyser les complexités du cœur et du tempérament de la femme. Et vous Taurez complètement défini. L'auteur des Ames d'Automne et de Yanthis est un féministe, mais non pas à la manière d'Octave Feuillet, qui était un psychologue sûr de lui-même; c'est un observateur inquiet, sans cesse h la recherche de sensations inconnues, se plaisant aux cas morbides. Quand on s'est assimilé un volume de M. Lorrain, on éprouve une impression dé malaise, on se sent un peu malade. Quelque chose de malsain a passé, des pages feuilletées, aux doigts du lecteur, et est monté jusqu'à son cerveau. On s'en veut presque du plaisir qu'on a goûté. En tout caà; celte jouissance esthétique est d'un ordre trop spé-r cial pour être impunément prolongée. On éprouve l'impérieux besoin de réagir, de noyer dans, une eau limpide ces parfums trop capiteux. Le « Jean Lorrain » ne peut être absorbé qu'à dose légère. Il en est ainsi de tous les poisons.
Si vous me demandiez ce qu'il y a dans la plupart de ses livres et particulièrement dans les deux cents pages d'Ames d'Automne,^ je serais bien en peine de vous répondre. Des sensations, encore des sensations et toujours des sensations... Sensation de brouil-
lard, sensation de pluie, sensation de la rue, sensation des bois solitaires et jonchés de feuilles mortes. Et dans ces décors réels, d'une exactitude photographique, défilent des êtres de rêve, à demi ébauchés. Ce sont des passants et des passantes, atteints de névroses compliquées. Voici le baudelai-' rien^ Vennuyée^ Vanémiée, types divers d'une même race abâtardie. Voici Vamoureux d'étoffes^ un Parisien dont Tapparence n'offre rien d'anormal, et qui est possédé d'une étrange manie. Il n'est heureux que s'il plonge les mains dans les soies, les satins, les dentelles qui garnissent les comptoirs des mar* chands. Ce contact lui communique un frisson voluptueux, que M. Jean Lorrain s'évertue à. décrire. Et il profite de l'occasion pour fixer en une page très vive la ressemblance de ces prodigieux champs de foire, que l'on nomme les grands magasins de nouveautés. M. Emile Zola, dans Bonheur des dames^ avait traité, avec sa puissance coutumière, le même sujet. Il est curieux de comparer les procédés des deux écrivains. M. Zola brosse à larges coups de pinceau d'immenses toiles qui se déroulent avec ampleur. M. Jean Lorrain a moins de souffle; mais ses mots sont plus aigus; il les vérifie avant de les jeter sur le papier, comme un peintre cherche ses tons sur la palette :
C'est qu'il scintille et flamboie de mille et une facéties, le soyeux miroir aux alouettes, offert là aux convoitises féminines dans le lumineux chatoiement des grands et des
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petits coupons. Ce sont, à côté des verts réséda pâlissant jusqu'au soufre, les roses atténués, douloureux et discrets, et les tendres bleus de lin auprès des jaunes citrons! et les brochés, et les brocarts, et les délicieuses rayures Louis XVI, lilas, rose et jonquille, à côté des lampaà bossues de gros bouquets de roses rouges et d'iris mauves sur fond d'or, et les étoffes Louis XIII à la trame truitée, écaillée, damasquinée comme une armure, parsemées, les unes de dahlias, les autres d'oeillets et de grenades, et les Louis XY enfin, vin de Bordeaux ou bleu de roi, traversées d'astragales, de dentelles ajourées et de corbeilles fleuries; toute une orfèvrerie souple et soyeuse au toucher, résumant dans ses dessins compliqués ou naïfs l'esthétique de trois siècles et l'art rétrospectif des monarchies éteintes et des conquêtes oubliées.
Et là-dessus tout un envol de mains : mains petites et soignées, mains frivoles et mondaines ; mains aux doigts piqués de ménagères éblouies, mais qui n'achèteront pas; mains de petites apprenties aux ongles en deuil, à la peau crevassée; mains boudinées dans les gants trop clairs et trop neufs des dames parvenues, gants de filoselle è paumes reprisées, mains de dévotes entrées là en sortant de Saint-Sulpice jusqu'au gant de Suède à la fois discret et parfumé, mais à cinq boutons strictement boutonnés, de la parfaite Parisienne ; et parmi toutes ces mains, insinuée comme elles au creux des étoffes, la main de possession, la main en griffe, crispée comme une serre, de l'amateur en melon-cape de Londres, à la face énergique et froide, démentie par l'éclat trouble du regard égaré.
Il est difficile de pousser plus loin Timîtation de la nature« Cette vision a la valeur documentaire d'un « instantané »; les objets s'y bousculent et y pullulent, innombrables, chacun donnant sa note et accro» chant un rayon lumineux. Tout cela grouille d'une
vie intense, et l'on croit entendre, au-dessus de ces choses, monter un murmure de voix confuses... Maintenant, vous plaît-il que nous changions d'atmosphère? Nous sommes à la campagne, au moig de novembre, dans un parc balayé par le vent du nord; nous franchissons le seuil d'une maison close ; un silence de cloître, une tristesse infinie tombent des murs;
En bas, sur la terrasse, une statue d'Eres, toute blanche dans le crépuscule, a l'air de grelotter sur son socle de briques, et tout autour tourbillonne un essaim de feuilles sèches, feuilles aux étranges froissements d'étoffe qu'on déchire et auxquelles parfois même on croirait une voix : alors, dans la chambre obscure et comme tendue de toiles d'araignées, j'aime à aller regarder longtemps dans un vieux miroir accroché vis-à-vis la fenêtre, miroir dans l'eau duquel s'attarde toute la lumière du jour, une vieille glace de Venise, la seule pâleur et la seule clarté de la pièce, où sont entrés maintenant tout le noir et tout l'inconnu de la Nuit; et devant ce silence et ce gris crépuscule, dans cette antique demeure, je songe à la tristesse de vieillir, de n'avoir plus vingt ans, d'en avoir passé trente.
Ne pensez pas, au moins, qu'il soit aisé de rendre ces délicatesses* Il y faut un don particulier que possèdent les seuls artistes, et une virtuosité acquise par un labeur obstiné. M, Jean Lorrain accomplit un grand effort pour traduire l'intraduisible et saisir l'insaisissable. Quelquefois, désespérant de trouver des verbes qui rendent sa pensée, il les supprime et remplace les phrases par des cris jetés à la façon de
Pierre Loti : Oh! les lentes promenades prolongées à dessein/ Ok! les palissades éventrées autour d'un terreplein d'ancien^ bal! Ohl les soirs d* hiver ^ les heures d^ attente dans les bureaux d'omnibus! Ces exclamations invertébrées ne sont pas exemptes de mollesse : elles fatiguent par une trop fréquente répétition. Ajoutons que lorsque M. Jean Lorrain veut s'en donner la peine, il s'abstient d!y recourir... Il réussit, en gardant un style ferme et soutenu, à tout exprimer, jusqu'aux plus fugitives nuances... Je citerai, comme un modèle de cette idéale perfection, certain récit intitulé Ma petite ville. La plus sévère critique n'y trouve rien à reprendre. Il est vraiment achevé. L'auteur met en scène une parente par qui il a été élevé, et dont la physionomie est restée gravée dans son imagination enfantine, M"^ Corisande de Vassenoise n'a jamais quitté le bourg de Montfort-les-Fossés. Elle y occupe le premier étage d'un hôtel qui mire dans les eaux immobiles de la Sorgue ses vitres verdâtres. Elle est propriétaire d'un jardin si sombre et si humide que le buis seul peut y pousser et que toutes les fleurs y languissent. Elle porte, suspendu à sa ceinture, un trousseau de clefs. Elle est d'humeur acariâtre et elle est très bonne. M. Jean Lorrain a conservé d'elle un souvenir attendri. Et son portrait vaut, par le fini de l'exécution, un portrait d'Holbein.
M. Jean Lorrain a donc des qualités qui lui assignent un rang considérable parmi les jeunes hommes
de lettres. Il s'élèvera plus haut, s^il concentre ses énergies dans une œuvre de longue haleine. Sun principal défaut est de céder au penchant qui Tentraine vers le dilettantisme précieux.. Je doute qu'il par^ vienne à s'en corriger. C'est un vice inhérent aux littératures vieillissantes. Et l'on ne peut douter, après avoir lu les livres de M. Lorrain, que nous ne soyions dans un siècle de décadence.
Le plus beau poème de M. Paul Deroulède est rhistoire de sa yie, tout au moins des vingt-cinq premières années de sa vie. . Il naquit de souche bourgeoise et fort honorable. Son père exerçait la profession d'avoué, sa mère était une sœur d'Emile Augier. Il s'en vint à Paris étudier le droit et, comme il avait eu le gousset bien garni par la prévoyance maternelle, il fit bonne figure au quartier Latin. Il s'y trouvait encore en 1870, au moment de la déclaration de guerre. Il s'engagea aussitôt dans la garde mobile de Belleville, puis se fit verser au 3® régiment de zouaves. Cette résolution ne surprit aucun de ceux qui le connaissaient. On le savait ardent, enthousiaste, un peu batailleur. Il aimait la cocarde et Tuniforme. En courant à la frontière, en partageant la gamelle du soldat, il se sentait dans son élément, il était heureux. Cependant, son jeune frère André, âgé de dix-sept ans, voulut le suivre; M°*' Deroulède
tenta vainement de le détourner de ce dessein. « — C'est assez, lui dit-elle tout en larmes, du sacrifice d'un de mes fils. — Mon devoir est de partir, répétait André. — Eh bien! dit la mère, je te conduirai moi-même auprès de Paul. Je serai plus tranquille quand il m'aura juré de veiller sur toi. » Ce voyage fut tragique. M. Edmondo «de Amicis en a retracé les péripéties en se servant des notes du poète ; et l'héroïsme antique a légué à notre admiration des épisodes qui furent moins héroïques.
Mme Deroulède, déjà malade, le cœur navré, affectant une assurance qu'elle n'avait pas, se rendit de Paris à Reims par le chemin de fer, avec son petit zouave, qui avait l'air d'un écolier. Elle apprit à Reims que l'armée de Mac-Mahon avait levé le camp depuis la veille, et était en route pour une destination inconnue. Elle loua une chaise de poste et, grâce aux renseignements que lui donnèrent les gens du pays, elle parvint à ressaisir la piste du 3* zouaves. Elle le rejoignit après huit heures de marche, sans cesse entravée et ralentie par les convois et les passages de troupeis. Elle aperçut le régiment arrêté, en grand'halte, au milieu d'un champ de pommes de terre. Elle chercha des yeux son cher Paul et le reconnut à sa grande taille; il mangeait la ,soupe avec des camarades d'Afrique, des turcos au teint bronzé. Elle l'appela d'une voix tremblante. Il leva la tête et courut se jeter dans ses bras. Ils se retirèrent tous trois dans une auberge, non loin du
chemin. Et, atprès un entrelien où leurs âme& s'unirent dans un même élan d'amour, les deux fils, yaincus par tant d'émotions et de fatigues, s'endormirent, comme des enfants, le front sur les genoux de cette mère sublime. Quel tableau! Et comment ne s'est-il pas trouvé un peintre pour le fixer sur la toile ! Cependant, le douloureux moment de la séparation approchait. Le clairon sonne; les fils s'éveillent : il faut se dire adieu. M""» Deroulède suffoquait, mais, par un effort surhumain, elle dissimula son angoisse : « — Courage, mes fils! — Courage, maman.! » Paul et André regardèrent la voitui^ s'éloigner; le mouchoir blanc qu'une main fiévreuse agitait à la portière disparut à l'horizon. Les frères s'étreignîrent et, sans prononcer une parole, gagnèrent le campement. Quelques jours plus tard, ils étaient devant Sedan. C'est là qu'ils reçurent le baptême du feu. André eut la poitrine trouée par une balle. Paul le prit sur son dos et parvint, sous une pluie de mitraille, à le traîner jusqu'à l'ambulance. Le blessé demeura trois jours entre la. vie et la mort. La plaie se ferma et Paul put le quitter sans trop -d'inquiétude, quand il dut se rendre au delà du Rhin avec les autres prisonniers français.
, Il fut enfermé dans la citadelle.de Breslau. Le .commandant de la place permettait aux captifs de se promener librement par la ville, mais il exigeait que leur correspondance lui fût soumise avant d'être expédiée. Il avait vécu à Paris et conoaissait notre
langue; il ne laissait pas passer une phrase qui pût froisser l'orgueil allemand. La première lettre de M. Paul Deroulède lui fit froncer le sourcil : « — Changez de style ou vous changerez de logement », dit- il en lui montrant la prison. Dans une seconde lettre, il rencontra les lignes suivantes : « Je suis profondément malheureux au milieu de ces troupeaux de Prussiens ». Il manda Deroulède et lui fit observer avec colère que les soldats prussiens formaient une troupe et non un troupeau. « — Je vois avec plaisir, répondit Paul, que vous saisisse* toutes les nuances de la grammaire française. — Ah I c'est ainsi, répliqua le commandant, eh bieni allez au cachot étudier les nuances de Tallemand! » Paul Deroulède fut jeté sur la paille humide. Mais il était charmant, il avait bonne mine, sa personne éveillait une irrésistible sympathie. L'amour vint à son aide et le tira de ce mauvais pas. Il inspira une vive passion à la fille du geôlier, feignit de répondre à sa tendresse, et lui persuada de favoriser ses projets d'évasion. Il réussit à s'enfuir sous la houppelande d'un juif polonais; il s'affubla de grosses bottes, d'un bonnet d'astrakan qu'il s'enfonça jusqu'aux oreilles, se planta sur le nez d'épaisses lunettes bleues, traversa Breslau sans être reconnu, s'égara dans les champs et gagna la gare prochaine. Le plus difficile restait à accomplir. Il s'agissait de franchir la frontière sans éveiller les soupçons. Il descendit à l'avant-dernière station et chercha
quelque paysan qui voulût bien le guider. Un bûcheron consentit, pour vingt louis, à lui prêter son office; mais, au lieu de le conduire dans la bonne voie, il remmena au milieu d'une forêt et lui déclara que si la somme n'était pas à Finstant doublée il allait le dénoncer aux autorités. Paul Deroulède bondit à la gorge du traître, le lia solidement à un tronc d'arbre et se résigna à ne plus compter que sur lui-même. Il parvint, après vingt-quatre heures de vagabondage, à atteindre le territoire de Bohême. Il remonta en chemin de fer, partit pour Vienne, puis pour Turin et revint, par un immense crochet, à Lyon, puis à Tours, où siégeait le gouvernement de la Défense nationale. Le jour même, il se présentait aux bureaux du ministre de la guerre et demandait à reprendre du service. Gambetta l'aperçut et le reconnut tout de suite. (Ils avaient, l'un et l'autre, fraternisé dans les brasseries du boulevard Saint- Michel.) « — Que venez- vous faire ici? lui demandat-il. — Offrir une seconde fois ma peau, répliqua notre zouave. Voulez-vous me confier une mission pour Paris, où sont enfermés mon régiment et ma mère? Je me charge d'y entrer... » Gambetta refusa : « — Puisque vous voulez vous battre, battez-vous sur la Loire; il y aura assez à faire. Je vous nomme capitaine. » Deroulède n'accepta que le grade de sous-lieuténant; il fit coudre son galon sur sa pelisse de juif polonais et se rua de nouveau dans la mêlée. . . J'abrège son odyssée... Il fut blessé et décoré à Mont-
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béliard; U accomplit des actes de folle audace, il prit part à vingt combats et reçut, sur le champ de bataille, les félicitations de Bourbaki. Lorsqu'enfin la paix fut conclue, il rentra dans ses foyers; il n'avait eu, parmi tant . de bagarres, qu'un bras de cassé. Si la tête n'avait pas suivi le bras ce n'était point de sa faute I...
Gomment M. Paul Deroulède, qui était né pour s'illustrer dans le métier des armes, a-t-il choisi une autre carrière ? C'est un mystère que je ne me charge pas d'expliquer. Donc, il déposa le fusil et prit la plume; il raconta ce qu'il avait vu; il maudit les vainqueurs, il exalta les vaincus. Et il mit dans' ces chants tant de sincérité et de flamme, que la conscience du pays en fut remuée. Le petit livre qui contient le Clairon, le Bon gite, et tant d'autres morceaux réconfortants, était comme un prolongement de la guerre, et comme le premier acte de la revanche. Il nous réhabilitait, il nous donnait de l'espoir. Il déchaîna un indescriptible enthousiasme. M. Paul Deroulède fut, pendant quelques années, l'homme le plus aimé de France, et il jouissait d'une popularité unique, qui n'avait rien à démêler avec les combinaisons de la politique, qui était d'essence plus noble et plus pure : il incarnait la fierté nationale... Cependant le temps s'écoulait; les souvenirs de la lutte maudite s'atténuaient; M. Paul Deroulède ne pouvait plus, sous peine de se répéter, recommencer la même œuvre. Ce qu'il aurait écrit de
sang-froid n'eût pas valu, sans doute, ce qu'il avait improvisé au son de la canonnade. Il était jeune encore; Tinaction lui pesait; il se tourna vers les belles-lettres. Et comme on lui avait répété sur tous les tons qu'il était poète et qu'il possédait des dons d'écrivain, il le crut de bonne foi; il composa des drames, des nouvelles, un, roman en prose, et, de temps à autre, pour s'entretenir la main et raffermir la légende qui s'était créée autour de lui, des odes et des récits militaires. J'ai, sur ma table, les sept ou huit volumes qu'a produits M. Paul Deroulède. Je puis dire que la valeur en est inégale, sans contrisler, je pense, ce galant homme dont le caractère m'inspire un profond respect. M. Paul Deroulède est plutôt un poète de sentiment qu'un poète d'expression. Il a besoin, pour écrire, de se mettre dans un grand état d'échauffement; et de même que Don Quichotte (avec lequel il offre quelques points de ressemblance) donnait des coups d'espadon à travers les murs avant d'entrer en campagne, de même aussi M. Deroulède n'est capable de -composer que lorsqu'il est soutenu par la passion. Ce qu'il produit dans l'emballement est quelquefois superbe ; ce qu'il produit dans le repos est d'une gaucherie un peu pénible. Il se sert de l'encrier à la façon dont nos aïeux usaient de leurs loyales épées : il frappe, il assomme, il bouscule les mots, comme ils chargeaient les Sarrasins, avec une fureur toute barbare! Son art est fait pour les cris héroïques; il est dénué de déli-
catesse, il ignore les raffînemenis, les subtilités. Et quand M. Deroulède trouve en chemin de jolies pensées, il ne sait pas les parer de grâces, en rehausser la valeur par un sertissage habile. Il lui manque de posséder ces qualités dont Banville exagérait l'importance, mais qui sont indispensables. Ce n'est pas un très bon ouvrier de rimes.
Il est aisé de justifier ces observations par des exemples. J'ouvre au hasard un des recueils de M. Paul Deroulède. Je tombe sur un conte bleu, qui est le plus étrange du monde. Le sujet en est exquis. Il s'agit d'un petit Alsacien qui va à l'école. Il est patriote, comme vous le pensez; il songe à la terre perdue; il se dirige à regret vers cette maison où un nouveau maître, qui n'est pas Français, a remplacé l'ancien, un brave et digne magister, dont M. Deroulède vante en ces termes la bonté :
Un maître nouveau dirige la classe, Et le maître ancien était si meilleur î
Le jeune paysan, dégoûté de son école, prend la résolution de venir en France. Sa gourde est remplie, il a du pain dans sa poche. Rien ne le retient en Alsace, car, nous dit M. Deroulède :
Sa liberté est bien trop entière^ Le petit garçon est un orphelin.
Il s'avance donc vers la frontière; il s'oriente, il
cherche le chemin des bois; il s'engage dans une
allée de grands chênes.
Quand en haut de Tarbre, et tout en haut même.
notre gars entend une voix. La voix est celle d'un oiseau. Elle lui murmure : « Petit garçon, tu vas voir la France, je pars avec toi. » L'oiseju se pose sur son épaule; Técolier se met en marche. Il arrive au bord d'un ruisseau. Une autre voix rappelle : celle d'un poisson qui veut, lui aussi, venir en France. L'enfant le met dans sa gourde*. A peine a-t-il fait quelques pas.
Que du bas du sol^ monte une voix sourde.
C'est un caillou, qui, de même que le poisson et l'oiseau, veut faire en France son pèlerinage. L'écolier ajoute à son bagage ce nouveau fardeau. Le voilà à la tête d'une troupe composée d'un caillou, d'un poisson et d'un oiseau.
Enfin, quand Tescorte est en ordre ioute^
il donne le signal du départ. Mais il compte sans son hôte, je ^eux dire sans les terribles gendarmes que l'Allemagne envoie aux trousses des fugitifs. Il est poursuivi, traqué; il grimpe sur un arbre, et voilà l'instant où la providence se manifeste. « Suspendstoi à mes ailes, dit l'oiseau », et il l'emporte sur les bords d'un fleuve. « Accroche-toi à ma queue, dit à son tour le poisson. » Et le fleuve est traversé. Le gendarme, tout bleu de surprise, et tout chaud de rage^ ajuste son fusil. « — Lance-moi bien fort », crie le caillou au petit garçon :
Le petit caillou file, file, file,
Et, soit que le jet fût vraiment habile,
Soit que le gendarme en se courrouçant A ce coup de pierre eût un coup de sang y Tout le long de l'herbe il tombe immobile.
Il y doit mieux être encore à présent.
Moralité : On a souvent besoin d'un plus petit que soi, ou, pour parler avec M. Deroulède, qui n'écrit pas comme La Fontaine
. . Ce récit prouve à l'évidence ïue l'union des faibles pourrait. . .
Ce que
Je crois superflu de souligner les regrettables faiblesses de cette composition : impropriété de termes^ lourdeur, prosaïsme, et une certaine gêne qui y est comme répandue du commencement à la fin. II est visible que M. Deroulède s'y est trop appliqué. Cela n'est pas venu tout d'un jet. Cela sent l'huile. Et cela est médiocre. Mais, maintenant, écoutez M". Deroulède lorsqu'il est en colère ou qu'il traduit une impression vivement ressentie... Dix-sept ans ont passé depuis la guerre. M. Deroulède est las d'attendre. Il aspirait à la revanche. L'heure de la revanche ne sonne pas. Alors un dégoût lui monte aux lèvres :
Depuis dix-sept ans je parle et je crie :
« Où donc est ta force? où donc ta vertu?
•Ce sont tes enfants, ô mère Patrie, Tu leur dois ton cœur, ton sang leur est dû. » Depuis dix-sept ans je parle et je 'crie, Et je n'entends rien qui m'ait répondu.
Depuis dix-sept ans je lutte sans cesse, Attaquant toujours nos chefs sans fierté.
Pour qui la frayeur est une sagesse,
Quand le vrai péril c'est la lâcheté. .
Depuis dix-sept ans je lutte sans cesse, Et je n'obtiens rien, ayant tout tenté.
Encore que quelques-uns de ces vers laissent à désirer, ces strophes sont d'un bel élan... M. Deroulède, désabusé de la politique, retourne dans son village, auprès de ses paysans; et là, son âme s'épanouit, réconfortée, rafraîchie. Il est heureux d'avoir retrouvé l'apaisement, il se sent revivre. Et son ravissement s'exhale en des accents d'une simple et pathétique éloquence :
C'est ainsi qu'éloigné des luttes politiques,
Au fond de l'Angoumois j'ai fait ces chants rustiques,
Et paysan, vivant parmi les paysans,
J'apaisais mes soucis à partager leurs peines.
Fermant Toreille au bruit des insultes lointaines
Dont l'écho se perdait sous les cieux bienfaisants.
Oui, c'est ainsi que calme et muet sous l'injure. Sans rancune, mais non certes pas sans blessure. J'acceptais mon destin sans accuser mon sort, Ainsi que dans l'asile hérité de mon père.
Laissant agir pour moi le temps en qui j'espère, Je forçais ma pensée à suivre un autre essor.
mes vieux métayers, témoins de mon enfance.
Amis dont l'amitié prit toujours ma défense.
Hommes au front ridé, femmes aux cheveux blancs...
mon ruisseau d'argent, ô ma claire Nisonne
Où dort le nénuphar, où le ruisseau frissonne.
Conseillère d'oubli, de sagesse et d'espoir î
mon vieux toit paisible entouré de cabanes
Et dont le seuil usé porte en lettres romanes
Comme un salut d'ami ces deux mots : « Bon Vouloir ».
Et vous vertes forêts, et vous vieilles allées, Abri consolateur des âmes désolées
Où les ombres des miens marchaient à mes côtés; Sol généreux et fort de ces tranquilles rives, Champs couverts de- moissons, prés sillonnés d'eaux vives, Quelle aide et quel secours vous m'avez apportés!
Est-il croyable que la même plume ait tracé ce morceau admirable et la fâcheuse légende citée plus haut? M. Paul Deroulède a reçu du ciel le cœur de Corneille. Quand son cœur anime ses ouvrages, ils sont sublimes; mais il ne s'y mêle pas assez souvent. Il écrit tantôt comme Fauteur du Cid et tantôt comme M. Casimir Bonjour. Il a de quoi se consoler de cette extrême inégalité. Car, par quelques pages maîtresses, et, tout au moins, par son nom et son exemple, il est assuré de vivre dans le souvenir des hommes.