‹ Pointes sèches (physionomies littéraires)Chapitre 22 sur 37 · LES DRAMATURGES · texte numérisé non relu

LES DRAMATURGES

Il n'a pas soixante ans, et il a goûté toutes les satisfactions d'orgueil que puisse procurer le métier des lettres. Il s'est imposé successivement à la critique et aux gens du monde. Il a connu Tivresse des polémiques retentissantes, des batailles livrées autour de son nom et la douceur des hommages qui ne s'adressent qu'aux -élus. Les femmes même, quoique n'aimant guère l'ironie de ses ouvrages, ont fait semblant de s'y plaire, par entraînement, par mode ou par suggestion. Il a eu pour lui l'approbation intelligente de quelques-uns et le snobisme du plus grand nombre. Il a établi une façon de voir et de juger la vie, un certain tour d'esprit qui lui sont particuliers et qui le font reconnaître. On dit : « Cela est du Becque », 'comme on dit : « Cela est du La Rochefoucauld. » Il a eu la fortune, n'ayant composé que trois ou quatre œuvres et s'étant arrêté d'écrire en pleine maturité, d'être aussi célèbre qu'Emile Augier

et Dumas fils, qui ont alimenté durant un demi siècle la scène française. Et, à côté de ces triomphes professionnels, il en a savouré d'autres, infiniment agréables. L'homme na pas moins brillé que l'auteur; il a été recherché, adulé, redouté ; les salons qu'il a traversés comme un météore ont gardé le souvenir de ses « mots », dont quelques-uns continuent de circuler, On lui permettait ce qu'on n'eût passé à personne. On s'esbaudissait à ses ruades qui ne laissaient pas d'inspirer une secrète frayeur. Et, quand il s'en allait, ayant tiré son feu d'artifice, il pouvait se vanter d'avoir conquis et terrifié'la société la plus élégante de Paris — qui lui inspirait, du reste, un mépris profond. Gagner l'admiration par la crainte, il n'est pas de jouissance plus raffinée : c'est celle que prisait Napoléon...

Donc, M. Becque a reçu du destin des faveurs extraordinaires : un rare talent, une réputation égale et peut-être supérieure à son mérite, le privilège d'avoir trouvé, en littérature, une note personnelle, la certitude de laisser un nom qui vivra dans l'avenir... Eh bien! cet homme n'est pas satisfait. Il ne sait nul gré à ses contemporains de la bienveillance qu'ils lui ont montrée. Il se plaint sans cesse, et de tout le monde. Il n'aperçoit autour de lui qu'ennemis prêts à le dévorer, et, se hâtant de prendre l'offensive, il les mord à belles dents. Chaque article qu'il écrit est un assaut furieux contre un adversaire qui est presque toujours un ancien

ami. Il réunit en volumes ces diatribes, et chacun de ces volumes est un monument dé haine; le fiel y suinte à toutes les pages. J'ai sous les yeux le dernier qu'il ait publié. Et je ne puis me défendre, en le feuilletant, d'une impression de tristesse. On y voit où peut être conduit un homme supérieur dont le cerveau est hanté par des idées fixes. M. Becque s'en va cognant à revers de bras, avec une frénésie sauvage. Et sa plume bavé sur le papier des épithètes exaspérées : « Vieux scélérat, coquin, misérable, scatologue distingué, cuistre, académicien de carton, polisson, littérateur de pacotille, nul et cynique. » Il n'a égard ni aux services rendus ni au labeur accompli ; il accuse de vénalité des écrivains dont la probité est au-dessus de tout soupçon, et qui mourront pauvres après avoir travaillé toute leur vie. Ceux qu'il n'attaque pas de front, il les égratigne d'allusions blessantes : Paul Bourget, Emile Zola... jusqu'à ce brave Labiche qu*il éprouve l'impérieux besoin de salir. Il l'accuse d'avoir volé quelque part le sujet du Misanthrope el l'Auvergnat. 11 l'accuse sans preuves. Croira qui voudra sa hautaine affirmation. Comme contre-partie à cet universel déchaînement, M. Becque accorde son admiration à M. Victorien Sardou, dont l'esthétique est aux antipodes de la sienne propre. Il se l'accorde surtout à lui-même. Sous chaque phrase de son livre, on sent percer comme un désir d'exaltation personnelle. Les aversions de M. Becque s'expliquent rarement par des raisons désinléressées. Les

gens qu'il déteste sont ceux qu'il considère comme lui étant nuisibles. Or, il range dans cette catégorie la presque unanimité de ses confrères.

Lorsqu'on analyse les griefs énumérés par M. Henry Becque, ils se réduisent à fort peu de chose : M"* Bartet n'a pas voulu jouer la Parisienne; M. Le Bargy est arrivé en retard aux répétitions; M. Montigny a fait coïncider la Navette avec une grande.première des Variétés; six théâtres de Paris ont refusé les Corbeaux; enfin la Comédie-Française n'a représenté, en une année, que vingt-trois fois les Honnêtes femmes, La belle affaire I M. Becque s'imaginet-il avoir le privilège de ces déboires? Tous les auteurs dramatiques en ont subi de semblables, et même de pires. Non! Si M. Henry Becque se croit persécuté, s'il est malheureux (et il l'est sincèrement), c'est qu'il éprouve d'autres ennuis. Et, comme il arrive toujours, les causes réelles de sa souffrance sont celles qu'il n'avoue pas. J'en discerne deux principales, et d'où dérivent toutes les autres :

1** ^. Henry Becque a vainement poursuivi le succès matériel, — Ses pièces, y compris la Parisienne^ ont séduit les délicats : elles n'ont jamais conquis la foule. ïl faut, pour s'y plaire, un effort de réflexion dont les spectateurs de culture moyenne sont incapables. Est-ce brutalité, cynisme, parti pris de pessimisme, violence paradoxale? Il y a en elles un je ne sais quoi qui les repousse et les glace. Ils y sentent une telle haine des hommes, une telle indifférence

pour les illusions qui embellissent la vie, qu'ils en ont le cœur serré. Chansons si Ton veut, il est de douces chansons, que le brave homme qui va au théâtre ne se lasse pas d'entendre. M. Becque met une sorte de jolie satanique à le sevrer de ce plaisir. Dans ses pièces cruelles n*éclosent que des plantes à Todeur amère; pas une seule rose n'y fleurit. Il ne rit pas, il ricane en montrant des crocs féroces. Sa verve, qui est remarquable, n'arrive à la puissance que par l'intensité du mépris. Étonnez-vous donc si le bon bourgeois de France s'est effarouché de tant d'horreurs I Le bon bourgeois aime la romance, les dénouements heureux, les amoureux qui s'en vont « la main dans la main ». Tous les dramaturges, de tous les temps, ont tenu compte de ce besoin d'optimisme. Molière, qui pensait de l'humanité ce qu'en pense M. Becque, a adouci l'histoire de Tartufe en y mêlant l'idylle de Valère et de Marianne. M. Henry Becque, plus intransigeant que Molière, s'est refusé à toute concession. Il a fait ce qu'il a pu pour repousser le public, et il en veut au public de ne pas le suivre. Il a mis un grain d'aloès au bout de son hameçon, et il en veut au poisson de ne pas mordre. C'est là une étrange anomalie. Quand on s'insurge contre ses semblables, la logique exige qu'on ne leur demande rien et qu'on se suffise à soi-même. M. Henry Becque n'est pas arrivé à ce degré de philosophie. Il fustige les sots et il sollicite leur suffrage ^ et il meurt du dépit dé n'avoir pu l'obtenir. Les mille représentations de

M. Feydeau éveillent en lui une sourde jalousie. Il aspire à la grosse gloire, à la popularité. Et c'est peut-être pout étancher cette soif qu*il s'est présenté, d'ailleurs sans aucune chance, à TAcadémie française, et' qu'il a rêvé, voilà quelques années, d'entrer dans la politique...

2** M. Henry Becque écrit difficilememtr — Sa force créatrice semble s'être tarie brusquement. Depuis ia Parisienne^ il n'a rien donné au théâtre, soit qu'il n'ait rien terminé efieclivement, soit qu'il n'ose livrer une nouvelle bataille. Je pencherais pour la seconde hypothèse. M. Becque n'a pas caché aux nombreux reporters qui vont sonner à sa porte que sa fameuse, sa légendaire comédie des Polichinelles était quasi achevée. Ils se sont empressés, à plusieurs reprises, d'annoncer cette grande nouvelle aux populations. Et, cependant, les Polichinelles ne sont pas sortis de leur boîte. Le malheur est qu'on en avaft trop parlé. Cette pièce avait été tellement louée avant de naître, que l'auteur put craindre qu'elle ne le fût pas suffisamment après sa naissanrce. Et c'est en quoi il s'est montré perspicace. La curiosité longtemps surexcitée aboutit presque toujours, à une déception. Si M. Becque donnait aujourd'hui ses Polichinelles^ les ayant fait si longtemps attendre, il courrait au-devant d'une terrible aventure. A moins qu'il ne s'agît d'un foudroyant chef-d*œuvre, le public ne manquerait pas de s'écrier : « Eh quoi! n'est-ce que celai » Et la critique ferait chorus avec le public.

M. Henry Becque ne lient pas à « risquer le paquet ». Et c"*esl encore une étrangeté de sa destinée qu'il soit réduit au silence par Tenthousiasme effréné de ses thuriféraires. En Texaltant immodérément, on Tempêche de produire. Soyez persuadés qu'il gémit de cette situation et que sa mélancolie naturelle en est accrue. Il se console en redoublant de méchanceté.

Ce stérile dédommagement ne remplace pas la joie d'enfanter au grand soleil de belles et larges œuvres, généreuses et fécondes... Ah! si M. Becque nous ouvrait le fond de son âme, que de regrets n'y lirions-nous pas! Que de dégoûts! Quelle aff*reuse lassitude I Misère, misère des hommes de lettres!...

Au moral, il a quelques traits communs avec Beaumarchais; physiquement, il ressembla jadis à Bonaparte, et il a aujourd'hui le sourire édenté et Tœil malicieux de Voltaire. Il y a en lui du diplomate, du prélat et du comédien. C'est le plus remuant, le plus séduisant, le plus fin des hommes. Qu'il préside la Société des auteurs, qu'il dirige les répétitions de ses drames, qu'il reçoive des reporters en son cabinet, qu'il dévoile à ses confrères de l'Académie les secrets du spiritisme, nul ne lui résiste : il met tout le monde dans sa poche. Il a conquis le public, il a dompté la fortune. Sa vie vaut la peine d*étre contée. Elle rassemble à ses pièces : elle finit heureusement, après avoir été traversée de péripéties innombrables.

Victorien Sardou naquit à Paris en 1831, dans une antique maison de la rue Beautreillis. Son père, de condition modeste, était professeur de comptabilité

à l'École de commerce de Charonne, et publiait des travaux d'érudition fort estimables à la librairie Hachette. M. Sardou se rappelle avoir souvent aperçu le père Hachette, premier du nom, travaillant avec un commis unique, étiquetant lui-même ses livres, une blouse grise passée sur sa redingote. C'est ainsi que Ton fonde les bonnes maisons ! Le jeune Sardou ne se sentait aucun goût pour la comptabilité. H se dirigea, pour complaire aux volontés paternelles, vers la médecine, et, au lieu de préparer son examen d'internat, le soir, dans sa chambrette, il composa une tragédie en cinq actes et en vers, sur un sujet suédois, la Reine Ulfra^ qu'il eut l'inconcevable audace de présenter à Rachel. La tragédienne, qui ne prévoyait pas encore la vogue d'Ibsen, déclara qu'elle ne jouerait jamais un ouvrage dont l'aetioa se déroulait à Stockholm. « Écrivez-moi une pièce grecque ou romaine, et nous verrons! » La Reine Ulfra réintégra le tiroir du débutant, qui demanda au journalisme de le consoler de cet échec. H apporta un « Salon » au rédacteur en chef des Art$ universels^ revue obscure et mercantile, qui servait d'organe aux brocanteurs de la rue Laffitte; il refusa fièrement de se plier aux besognes louches qu'on lui voulait imposer, et, ne sachant plus à quelle porte frapper, il ofi'rit sa collaboration à la Biographie universelle de Firmin Didot. Vous y trouverez certain article sur Jérôme Cardan qui lui coûta dix mois de recherches et lui rapporta trente-cinq francs. Cependant, il

n'avait point renoncé au théâtre. Son démon familier Ty attirait. Il obéissait à sa destinée. Il composa la Taverne des Trahans^ que Gustave Vaëz et Alphonse Royer reçurent à TOdéon, et qui s'effondra sous le^ sifflets. Le hasard ajouta à la confusion de cette soirée. Le gaz s'éteignit subitement pendant la scène d'amour du second acte. Et soudain, de tous les coins de la salle, des cris s'élevèrent : « C'est immoral! C'est honteux I Embrasserai N'embrassera pas I » Au bout de cinq représentations, la Taverne avait vécu, et Fauteur revenait à ses chères études, c'est-à-dire à la solitude de sa mansarde. Il ne perdit pas courage. Puisque les scènes subventionnées lui étaient hostiles, il se tourna vers les autres. Il brocha un Candide en cinq actes, et sollicita une audience de Déjazet. Il a narré quelque part les circonstances de cette entrevue et tracé, non sans émotion, le portrait de la charmante femme qui allait devenir sa bonne fée :

€ Une porte s'ouvrit derrière moi. Je me dis : « C'est elle! > Et, ramassant tout mon courage pour lui débiter le petit discours préparé sur la route, je me retournai ! Je vis que c'était t Elle >, en effet, et je demeurai coi, la bouche ouverte, et muet comme un poisson.

< Elle avait les mains pleines de plâtre : c'est là ce qui me désorientait: Je ne m'étais pas* attendu à cela. Elle vit ma stupeur et me dit en riant :

c Pardon! j'étais occupée à réparer un mur! >

€ Balbutiant je ne sais quoi, je remis ma lettre, qui fit un merveilleux effet. La glace rompue, je ne sais pas trop ce que je dis... Il paraît pourtant que je ne fus pas trop

gauche. Je présentai assez heureusement mon Candide (car c*était un Candide en cinq actes) en faisant ressortir, on le pense bien, ce qu'il y aurait de piquant à voir collaborer Voltaire et Déjazet, etc.

c Je déposai mon manuscrit sur la table, je serrai ses blanches mains avec effusion et je m'enfuis sans me retourner. Ah! que j'étais léger, cette fois! que le ciel me semblait bien plus bleu, Pair plus caressant, les oiseaux plus gais, les fleurs plqs tendres qu'à mon arrivée I c'est qu'une voix secrète me disait : < Le charme est rompu ; ton heure est arrivée. > Et ma jeune chance, emprisonnée jusque-là, pour la première fois brisait sa coquille et battait de l'aile... >

En effet, de ce jour, sa guigne fut conjurée. Déjazet ne créa pas Candide^ mais elle créa Monsieur Garât et les Premières armes de Richelieu. Le triomphe qu'elle remporta dans ces vaudevilles ouvrit àSardou la porte du Gymnase. Il y donna les Pattes de mouches. Il était lancé... Alors commença cette production incessante, qui, depuis quarante ans, ne s'est pas un seul instant ralentie. Il aborda tous les genres avec un égal succès, les plus élevés et les plus humbles : le drame historique et la féerie, la comédie de mœurs, la pièce à thèse, la farce, la boufiFonnerie, et Topérette à spectacles. Il a bâti des rôles pour Sarah Bernhardt, des rôles taillés à sa mesure et propres à être applaudis au delà des mers comme sur les boulevards. Ses ouvrages se peuvent consommer sous toutes les latitudes, ainsi que des viandes en conserves. M. Sardou est assurément celui de nos écrivains qui jouit de la renommée la plus vaste. S'il

n'est le champion du monde, comme le boxeur Sullivan, il est lé dramaturge de Tunivers.

Cette gloire est-elle aussi solide qu'elle est brillante? Survivra-t-elle à M. Sardou? Mourra- l-elle avant lui?... Pour caractériser le mérite et les faiblesses de rillustre académicien, il n'est pas indifférent d'analyser son procédé de travail. Cet examen nous donnera peut-être la clé du problème.

Donc, allez le voir en son royal château de Marly, que défend une double rangée de sphinx. Il vous ouvrira, s'il daigne' vous honorer de sa sympathie, un certain l)ahut et vous montrera, dans les profondeurs de ce meuble, quelques centaines de chemises méthodiquement rangées. Chacun de ces dossiers est une pièce, ou, tout au moins, un embryon de pièce : les uns sont formés d'hier, les autres datent de vingt ans. Si l'on en croit MM. Binet et Passy, qui ont eu le privilège de feuilleter ces dossiers, il ne se passe pas de jour où M. Sardou ne les enrichisse, à moins qu'il n'en constitue un nouveau. Il les gonfle de ce qui lui tombe sous la main : traits recueillis dans le monde ou au théâtre et griffonnés en voiture sur un bout de papier; fait divers découpé dans un journal, compte rendu de la Gazette des tribunaux. Excellentes provisions qu'il retrouvera plus tard et qu'il met en réserve soigneusement. Quand arrive le printemps, M. Sardou déploie les volets de son bahut et choisit l'ouvrage (drame ou comédie) qui sera représenté l'hiver suivant. Il ne se décide pas à la légère.

Il tient compte de mille considérations. Il est éminemment opportuniste. Le n° 4 irait comme un gant à la Renaissance, mais il faut attendre que Sarah soit de retour. Le n® 23 se plierait aisément au Palais- Royal, mais le principal rôle ne peut être joué que par Noblet. Le 5 et le 23 sont renvoyés k Tannée prochaine. L'auteur jette son dévolu sur le 72. C'est une pièce à costumes, à grand fla-fla, se déroulant à . Venise au xv® siècle, et dans laquelle Goquelin sera superbe... M. Sardou s'attèle au 72. Il établit d'abord un scénario où rien n'est omis, ni renchaînement des épisodes, ni le mouvement du dialogue, ni le va-et-vient des acteurs, ni la couleur de leurs vêtements, ni l'emplacement des sièges où ils devront s'asseoir, ni l'indication des entrées et des sorties. Il y joint des documents authentiques, anecdotiques, graphiques sur l'époque du drame, des croquis de costumes, des maquettes de décor. Ce manuscrit initial présente l'aspect d'un dictionnaire. Il s'agit de le réduire à des proportions raisonnables. M. Sardou n'y arrive pas sans coup iérir; il est obligé de s'y reprendre à plusieurs fois. 11 commence à se colleter ayec le texte. Quiconque pourrait glisser un œil dans le cabinet de M. Sardou tandis que ce texte jaillit de sa plume jouirait d'un curieux spectacle. II verrait notre auteur suant, rageant, pleurant, riant, sacrant, prononçant tout haut des phrases incohérentes, se ruant sur des feuilles blanches. M. Sardoul prend ce qui lui passe par la tête, le bon et le mau-

vais. Son manuscrit se couvre de barres à l'encre, d'ajoutés, de notes marginales; il revêt l'apparence confuse et ébouriffée d'une pelote de laine entre les pattes d'un chat. Le copiste s'en tire du mieux qu'il peut. On le lui renvoie deux fois, trois fois. L'œuvre n'est au point qu'après plusieurs semaines de tâtonnements... Je glisse sur le reste du travail; la lecture, la distribution des rôles, le soin des répétitions; M. Sardou est passé maître en ces tâches délicates, qui lui sont fort agréables. Il y déploie une souplesse étonnante et une autorité souveraine. Il sait se faire obéir. Au fond, il a un tempérament de conducteur d'hommes. Il eût été général, s'il n'eût été dramaturge. Il y eût gagné moins d'argent!

Ainsi M. Sardou est doué, au suprême degré, de r « imagination pittoresque ». Il voit ses héros agir\ il les voit dans leur milieu, dans leur cadre; dès l'instant où il combine l'action de son drame, tout prend à ses yeux une forme théâtrale. Et remarquez que son effort porte presque exclusivement sur l'action extérieure; il discerne bien moins la passion qui anime ses personnages que les gestes qui en sont la conséquence. Il a une merveilleuse aptitude à inventer des situations, une aptitude beaucoup moindre à créer des âmes. Il subordonne celles-ci à celles-là; il déforme les caractères pour les plier aux événements. Il ne se pique pas d'une étude attentive et sincère de la vie. Prenez les types qu'il a modelés, si divers et si nombreux. Ils n'ont qu'une apparence

d'humanité. Vous n'en trouverez presque pas un seul dont la psychologie soit solide et pénétrante. Elle fléchit sous la nécessité des péripéties. Observez Fromentel de la Famille Benoîton^ Caussade des Intimes^ et Odette, et Dora, et Fédora, et Gismonda. Ces personnages se transforment entre le prologue et la chute du rideau : ils se retournent comme un gant, et non point parce qu'ils y sont conduits par la pente naturelle de leurs sentiments ou par quelque crise intérieure, mais parce que ce changement est nécessaire à préparer le coup de théâtre du troisième acte et à amener le denoûment. M. Sardou s'accommode de cette esthétique : il ne va guère au delà. J'ai découvert, en feuilletant un vieux journal de 1865, une lettre curieuse qi^'il adressa à B. Jouvin, critique du Figaro : « Le théâtre littéraire de Molière, le théâtre philosophique de Voltaire et même le théâtre révolutionnaire de Beaumarchais — eût-on le secret ou le génie de les ressusciter — ne sont plus possibles à une époque aussi affairée que la nôtre. C'est l'époque des chemins de fer, de l'électricité, du câble transatlantique; ce sera peut-être le siècle des ballons. On travaille vite, on s'enrichit vite, on s'amuse vite, on meurt vite. A moins de vouloir s'embourber avec l'antique patache dans des chemins où l'activité humaine ne passe plus, la comédie moderne doit vivre de cette fièvre, réussir par celte fièvre, courir sur des rails, glisser sur le fil électrique, s'accrocher à la nacelle de l'aérostat qui

résoudra le problème de la navigation dans les nuages; en un mot, être de son temps ou n'être pas. » Eh ouil M. Victorien Sardou se jugeait à merveille en 1865. Il exaltait ce qu'il nommait spirituellement la « comédie électrique » . Il n'a point fait autre chose... Électriques sont ses pièces, électrique son dialogue, agité de soubresauts nerveux, coupé de petits points suspensifs; électrique le frisson qui s'en dégage. Le spectateur en est d'abord secoué, mais il ne tarde pas à se ressaisir. Et il s'en veut de s'être laissé duper. Le plaisir qu'il en retire n'est pas large, ni sain, ni franc. Cela est seulement ingénieux. Et, pour tout dire, cela manque de beauté. Deux ou trois fois, pourtant, M. Sardou est parvenu à se hausser au-dessus du frivole amusement. Mais qu'il a eu de peine à oublier ses mauvaises habitudes I 11 n'y est parvenu qu'à demi. Certains passages de Patrie^ de la Haine et de Théodora, témoignent d'une admirable puissance de conception. L'exécution reste étroite. C'est Hugo qui trace le plan, et c'est l'auteur des Pattes de mouches qui le réalise. Supposez un tableau d'histoire, les batailles de Napoléon ou d'Alexandre brossées par le plus spirituel des peintres de genre... Tel M. Sardou... Il a bien chargé sa palette des couleurs les plus éclatantes, il a trempé son pinceau dans le vermillon ; il est grimpé sur une échelle, il a couvert une toile de 30 mètres de superficie. Et toujours, par quelque côté, M. Sardou demeure un vaudevilliste.

Et puis, il a reçu du Ciel un don qui lui a valu d'immenses avantages matériels, mais dont la contrepartie est funeste. 11 possède un sens très subtil, le sens de Vactualité. Il devine, avec une certitude quasi infaillible, à quel moment un sujet doit être traité, une pièce doit être représentée, pour obtenir leur maximum de succès. On croirait qu'il subodore les idées qui sont en l'air, les courants mystérieux qui se forment dans les préférences de la foule. Il sert juste son repas à l'heure où il sera le mieux accueilli. Et ce repas, coquettement dressé, excite l'appétit, éveille la gourmandise. Attendez cependant! La nappe ôtée (je poursuis ma métaphore I), il ne reste du festin qu'un fumet subtil. Les plats de M. Sardou ne sont pas de ceux qui peuvent être resservis plusieurs fois. Il faut qu'ils soient mangés de suite, et tout chauds. Ils perdent très vite leur saveur. Aucune pièce de l'auteur de Spintisme. ne figure au répertoire de la Comédie-Française, aucune n'a retrouvé, quand on l'a reprise, son succès initial. Ce sont des 'pièces de circonstances et qui sont liées aux circonstances qui les ont fait naître, et qui disparaissent avec elles.

Le flair prodigieux de M. Sardou est donc une arme à djBux tranchants, dont il profite et dont il se blesse. Et sans doute, l'on doit regretter qu'il gaspille, en des œuvres éphémères, sa surprenante activité d'esprit et des talents qui, mieux surveillés, eussent produit des chefs-d'œuvre. Mais, d'autre

part, M. Sardou épris de vérité et sévère pour luimême ne serait plus M. Sardou. Il a sa raison d'exister. Il incarne les qualités et les défauts les plus aimables de notre race. C'est un amuseur de génie...

On ne saurait accuser M. Pailleron d'être un accapareur. Ses succès — ou ses échecs — sont suivis de longs repos. Il travaille à son heure, en artiste indépendant qui n'a pas besoin de peiner pour vivre. Il ne s'attelle à la besogne que lorsqu'il est tourmenté par son démon intérieur. Un instinct mystérieux l'avertit que le fruit est mûr et qu'il n'y a plus qu'à le cueillir. Alors, à son ordinaire indolence succède une prodigieuse a(j^ivité; il perd le sommeil et l'appétit; il empile notes sur notes, manuscrits sur manuscrits, il échafaude, il rature, il ajoute et surajoute, il rogne, il recoud. [1 est l'inventeur d'un procédé de condensation ingénieux, qui consiste à recomposer de mémoire la version primitive. Il ne garde que l'essentiel, et le reste s'évapore. L'œuvre sort du creuset, après cette période d'incubation, et non sans laisser à l'auteur une forte courbature, qui se trahit par une pointe de méchante humeur. M. Pailleron

« saboule » volontiers ses interprèles; il a des mots terribles, que Ton se répète dans les coulisses de la Comédie-Française. Une actrice déjà mûre et de physionomie ingrate, qui devait écouter en scène une déclaration, et qui y répondait trop mollement, s'attira de lui cette apostrophe : « Vous n'avez donc jamais reçu de lettres d'amour? » Cette forme d'esprit agressive est celle qu'affectionne M. Pailleron. Il aime aussi beaucoup les périodes ciselées et les romances gentiment balancées et cadencées. Tl serait curieux de chercher dans quelle mesure son talent est sentimental. On ne peut nier que M. Pailleron ne soit un peu « troubadour » par certains côtés de sa nature. Il adore ce que, dans l'argot théâtral, on appelle les « couplets », ces morceaux lyriques qui semblent demander un accompagnement de guitare. Il est heureux de les placer partout où il le peut faire décemment. Il en a semé à profusion et partout. Dans le Monde où Von s'ennuie^ c'est Roger de Céran qui murmure à l'oreille de sa pupille une déclaration harmonieuse; Raoul, dans V Étincelle^ chante à peu près la môme cavatine, et, dans la Souris^ Max de Simiers porte au premier acte des gants parfumés, des rubans jaunis, des bouquets flétris, de chères reliques, qu'il presse sur son cœur. Tout cela est fort romanesque, tout cela est fort joli, nous dirions presque que c'est trop joli, trop poli, trop arrondi, trop coquettement ému, trop « écrit ». Cela s'éloigne du ton naturel et du langage de la vie.

la noble simplicité des classiques I M. Pailleron mourra pour n'avoir pas été assez simple. De toutes les fleurs, les fleurs de rhétorique sont celles qui se fanent le plus vite !

Ne soyons pas injuste. L'œuvre de M. Pailleron, quand on l'envisage dans son ensemble, est considérable, quoique diverse et éparpillée. Elle embrasse tous les genres, ou à peu près. Elle va de la pièce odéonienne en vers {le Parasite, le Mur mitoyen), jusqu'au proverbe de salon {l'Autre Motif, le Dernier Quartier), en passant par le drame à thèse {Hélène) et par la comédie bourgeoise {les Faux Ménages), où Ton respire comme une émanation de Gabnelle. Ces premiers ouvrages, qui ne sont pas les meilleurs de l'écrivain, ne s'élèvent pas au-dessus de la moyenne. Ils sont honnêtement pensés, adroitement construits, par un homme qui a la pratique du théâtre, qui sait sa langue, qui a beaucoup lu Alfred de Musset et vécu dans l'atmosphère d'Emile Augier. Ils ne se distinguent pas suffisamment de la fabrication courante. On n'y voit pas éclore un tempérament original. La personnalité de l'auteur ne s'affirme franchement que dans VAge ingrat. Ces trois actes, représentés en 1878, furent une révélation. Ils obtinrent un succès retentissant, et un succès d'excellent aioi. Le dramaturge, s'éloignant des lieux communs qui sont l'ordinaire pâture des faiseurs de vaudevilles, y étudiait avec beaucoup de vivacité un coin de la société parisienne. Il mettait en scène cette

comtesse Julia, noble étrangère, arrivée d'Amérique» dépensant royalement une fortune dont nul ne connaissait rétendue ni Torigine, assemblant autour d'elle, dans son salon, un monde bizarre et bariolé, où se coudoyaient les viveurs, les gentilshommes ruinés, les gens de bourse, les ténors italiens et les adolescents de bonne famille désireux de s'amuser. Parmi ces silhouettes, croquées d'une main leste, circulait un type d'observation supérieure, l'illustre Fondreton... Vous rappelez-vous Fondreton, ce cuistre frotté de grec et pris soudain du délire de la haute noce, à l'âge même où les noceurs ont coutume de se reposer? ce grave pédagogue dont la maturité était aussi bruyante que sa jeunesse avait été chaste, et qui, dans ses moments d'extase amoureuse, laissait échapper des vers de Virgile et des fragments du Concionesl

La pédanterie a toujours inspiré M. Éd. Pailleron. C'est le ridicule auquel il a porté les coups les plus brillants à la fois et les plus rudes. Son chef-d'œuvre, le Monde où l'on s'ennuie, est une machine de guerre, un bélier lancé à toute volée contre la morgue savante et la science indigeste. Ils sont là une collection de Trissotins et de Philamintes que fustige sa satire. La pièce est un feu roulant d'épigrammes. Et, au milieu de cette mousqueterie, l'écrivain a eu l'art d'introduire une figure exquise : la pure et vive Suzanne de Villiers, la jeune fille librement élevée, inconséquente, étourdie, mais ayant au cœur des

trésors de tendresse et de sensibilité. Ce caractère (il a été reproduit avec moins de bonheur dans Cabotins) témoigne d'une souplesse d'analyse, d'une délicatesse de doigté qui surprirent les amis et les ennemis de Fauteur. On accusait sa verve d'être brutale; on respira avec délices cette rose de grâce, qui imprégnait l'œuvre entière de son charme et contribuait à en adoucir la sécheresse.

L'homme qui a créé la comtesse Julia, Fondreton, la duchesse de Réville, Bellac et Suzanne de Villiers est un maître de la scène. Je sais que cette opinion n'est pas celle des cénacles littéraires, qu'il est de mode d'y rabaisser la réputation de M. Pailleron, et que la plupart des pontifes de l'ancien Théâtre-Libre haussent les épaules lorsqu'on leur parle du Monde où Von s^ ennuie et de VAge ingrat. Ils accusent M. Pailleron de sacrifier au goût du public, de poursuivre la vogue facile, d'immoler la vérité à la recherche de l'agréable. Vous connaissez le raisonnement... 11 faudrait pourtant s'entendre sur ce point éternellement controversé. Une tendance fâcheuse des coteries est de considérer comme une tare tout succès matériel. Dès qu'une œuvre attire la foule, on en conclut qu'elle doit être mauvaise. Et, réciproquement, on mesure la valeur de l'œuvre d'art à son degré d'insuccès — la suprême gloire consistant à être sifflé ou, te qui vaut mieux encore, interdit par la censure. Cette façon d'argumenter comporte quelque enfantillage. Elle trahit des sentiments

plutôt médiocres, et surtout un dépit mal dissimulé. Enfin, c'est un spectacle assez ridicule que celui de ces gens qui déclarent d'avance mépriser les juges auxquels ils s'adressent, et qui sollicitent le suffrage d'un public auquel ils dénient toute compétence. Et ils molestent ce pauvre public, et ils l'injurient, et ils lui appliquent des coups d'étrivières, et ils s'efforcent de le blesser, de l'agacer, de froisser ses habitudes et ses goûts héréditaires!... Le Français aime la gaîté et la clarté. Ils lui offrent des tableaux pessimistes, d'où déborde l'amertume. Et ils s'étonnent, et ils s'indignent quand le spectateur proteste par son absence et se détourne de ces choses qui ne sont point à son gré ! Ne serait-il pas plus spirituel de composer avec lui, au lieu de lui porter des défis stériles? Puisque le Français veut rire, donnez-lui de l'amusement, mais tâchez de rouler dans ce miel quelques grains d'observation et de philosophie vengeresse. Faites, en un mot, si vous le pouvez, comme a fait Molière. 11 eût été facile de tirer une pièce « cruelle » du Monde ou Von s'ennuie. Montrer l'égoïsme des psychologues mondains, les appétits qui se déchaînent autour des places du gouvernement et des fauteuils de l'Institut; l'adultère fleurissant dans les salons académiques; l'impitoyable vanité des hommes de lettres, la jalousie qui les dévore, leur nervosité maladive, leur âpre amour de l'argent; montrer Bellac subornant Suzanne avant d'épouser sa vieille Anglaise. Que d'abomination I Quel régal pour des

amateurs de « rosseries »!... La comédie, devenue drame, eût-elle plus puissamment agi sur les mœurs ?

... On Teût jouée trois fois, — puis oubliée... Et M. Caro n'en fût pas mort!...

La physionomie littéraire de M. G. de Porto-Riche échappe à la banalité. Le péché mignon des écrivains contemporains est une fécondité qui est presque toujours en raison directe de la renommée qu'ils ont acquise. Dès qu'ils sont célèbres, dès que les journaux ou les théâtres leur offrent un débouché facile et fructueux, ils s'abandonnent à l'ivresse de produire. Ils pourraient se recueillir, ne livrer à la foule que des œuvres sagement mûries : l'amour du lucre et, d'autre part, la crainte de se laisser oublier les précipitent au labeur. Ils besognent comme des maçons qui ne prennent pas le temps de respirer. Ils se croiraient déchus dans leur propre estime s'ils ne pondaient pas, bon an, mal an, deux ou trois volumes et SI leur nom ne figurait pas, en toutes saisons, sur l'affiche d'un théâtre parisien. Leur gloire est fondée sur la quantité. Celle de M. Porto-Riche se fonde sur la rareté de ses ouvrages. Il est considéré par ses

confrères et par le public intelligent comme un des plus fins psychologues que nous ayons, son tal ent est peut-être le plus original qui se soit révélé dans ces dernières années. Et M. de Porto-Riche n'a fait jouer que quelques pièces, dont deux pièces en un acte. Je ne parle pas de son ouvrage de début, Un drame sous Philippe II, représenté à l'Odéon en 1875; on n'y pouvait voir, et Ton n'y vit en effet, qu'une promesse. On complimenta l'auteur sur sa virtuosité, sur la belle sonorité de sa langue, et l'on attendit son second effort. M. de Porto-Riche avait à cette époque vingt-six ans (il naquit à Bordeaux en 1849). Treize années s'écoulèrent sans qu'il donnât signe de vie. Quels travaux poursuivit-il pendant cette retraite? Le poète qui est en lui s'endormit-il d'un long sommeil, ainsi que la Belle au bois dormant? Gonsacra-t-il son activité à des occupations sentimentales? Nous n'avons pas le droit de le rechercher. On l'avait complètement oublié lorsqu'il donna, en 1888, au Théâtre- Libre d'Antoine, une petite comédie, la Chance de Françoise, qui obtint un vif succès. Cela était aigu, pénétrant et plein de grâce; cela tranchait heureusement sur les brutalités du répertoire ordinaire de la maison. Notez que cette bluette n'était point un marivaudage à l'eau de rose, mais un cas emprunté à l'observation de la vie réelle, une étude de caractère, dont la cruauté se tempérait par des qualités très remarquables de tact et d'esprit... V Infidèle vint ensuite, dissertation psychologique enveloppée d'une

truculente fantaisie, comme une perle placée dans un écrin ciselé; puis Amoureuse^ Tceuvre maîtresse de l'écrivain, une des pièces les plus suggestives, les plus délicieusement immorales de notre littérature vieillissante; enfin le Passée où les mêmes qualités étaient poussées à l'outrance.

Je louais tout à l'heure la continence de M. de Porto-Riche. Je sais des gens qui l'attribuent à sa paresse naturelle plutôt qu'à l'effort de sa raison. M. de Porto -Riche est un artiste; mais c'est un dilettante; il a une intelligence toute virile, et des nerfs de femme. Son tempérament se reflète en sa personne extérieure. Mince, petit, élancé, l'œil pénétrant et mobile avec un soupçon d'inquiétude dans le regard; la voix douce au timbre caressant et quelquefois agressif, il donne à ceux qui l'approchent l'impression d'un être complexe, malaisé à pénétrer et à définir. On le sent faible et cependant énergique. Son caractère dominant est peut-être un amour passionné de l'élégance, le mot étant pris dans sa plus large acception, élégance de pensée, élégance de forme. Il accepte tout, il va lui-même aux extrêmes limites de l'audace, mais a horreur du mot grossier. Je serais étonné s'il aimait la verve scatologique de Rabelais et de Molière ; en revanche, il doit se plaire aux grivoiseries musquées du dernier siècle. 11 est, tout à la fois, voluptueux et dégoûté. Et ce mélange de sensualité, de raffinement, de coquetterie; cette perversité souriante, ce scepticisme que corrige le lyrisme ou le

charme du discours, enfin une impitoyable lucidité, une singulière aptitude à sonder les replis de Tâme humaine, me paraissent être les traits saillants de M. de Porto-Riche, envisagé comme homme et comme écrivain.

... Joignez qu'il est médiocrement doué sous le rapport de Timagination créatrice. Je le crois incapable de composer un récit d'aventures à la façon du père Dumas, ou une histoire romanesque située à. mi-chemin de la réalité et de la fiction. Il ne peut travailler que d'après des documents directement recueillis. Et ceci nous explique la lenteur de son travail. On a dit qu'il s'était mis en scène dans chacun de ses ouvi'ages. Sans nous rallier à cette hypothèse, nous remarquerons qu'il n'a pqint jusqu'à présent queTles sentiments qu'il a été à même d'éprouver, de par son expérience mondaine et professionnelle. Ils se ramènent tous à l'amour. Qu'est-ce que le mari de Françoise? C'est l'homme à bonnes fortunes, qui ne peut s'empêcher de tromper sa femme et qui cependant l'aime avec tendresse, et qui goûte un plaisir exquis et malsain à lui confesser ses fautes et à exciter sa jalousie. Il sait qu'elle l'adore; il est sûr de son cœur; il la fait souffrir, il avive tour à tour et panse ses blessures... Et les nuances des deux caractères sont saisies et fixées avec une merveilleuse pénétration. Le dialogue abonde en mots de nature : « — Je veux que tu sois heureuse, dit l'époux volage à la pauvre Françoise; tu le seras malgré tout. —

Même si tu me trompais? — Je t'aimerai toujours. Tu as le bonheur, tu n'as pas le plaisir. — Hélas ! répond Françoise, on se passe plus volontiers de bonheur que de plaisir I » Le Renato de V Infidèle est encore un « homme à' femmes », mais compliqué d'un homme de lettres; autre variété de Tespèce, type particulièrement redoutable... Renato est incapable de ressentir une passion sincère, il s'analyse sans cesse, et il ne cherche dans ses émotions que des motifs à sonnets. Il donne son corps à l'amour; sa pensée reste froide et maîtresse d'elle-même. Cette impassibilité le rend orgueilleux; il s'en vante, il l'exalte devant l'infortunée Vanina, qui lui est attachée par des liens plus, forts que sa volonté :

L'art seul m'occupe enfant...

Les femmes n'ont jamais embrassé ma pensée ; Et près d'elles souvent maître de mon cerveau, En devisant d'amour, je cherche un vers nouveau.

En vain, le sage Lazzaro cherche-t-il à guérir Vanina en lui montrant à nu l'exécrable égoïsme du poète. Il le connaît, il le juge, et il juge avec lui tous ceux de sa race, les cérébraux, dont l'âme est inaccessible aux élans irréfléchis :

Ce n'est pas à la maîtresse aimée

Que pensent les rimeurs, c'est à la renommée. Vous n'êtes, ô beautés! sous leurs embrassements, Que matière à sonnets et que cha^r à romans.

Vos paroles d'amour sont vite ramassées, Ce sont les chiffonniers de toutes vos pensées.

Vous ôtez votre robe, ils ôlent leur pourpoint. Mais quand vous soupirez, ils ne soupirent point. Conviens-en, toi qui sais comme le tien manœuvre, Il faut toute la nuit parler de leurs chefs-d'œuvre, Et le plus amoureux de ces faiseurs de vers.

Pour mendier deux mots de FArétin pervers, A l'heure du berger vous fausse compagnie.

Vanina n*ignore point ces vérités cruelles. Mais elle subit la fatalité qui Tentraîne vers son bourreau. Et elle meurt de sa main. Le héros d'Amoureuse est proche parent de Renato. C'est Renato vieilli, fatigué, qui est las des passions et des complications qu'elles comportent. Il a espéré trouver le repos dans le mariage ; mais son destin est d'inspirer des inclinations violentes. Sa femme Taime immodérément et goulûment. Elle Taffole et l'exaspère par ses tendresses. Quand il se ressaisit, il arrive à la haïr. Dans un moment de colère il la jette aux bras d'un autre. La séparation accomplie, il est tout étonné d'en souffrir. L'habitude est la plus forte. Il ne peut plus se passer de ces baisers qu'il a voulu fuir. Il rappelle l'épouse qu'il a chassée, il la reprend, quoique indigne, et les deux forçats de l'amour rivent de nouveau leur chaîne...

Il est à remarquer que ces divers personnages que je viens d'analyser ont l'âme basse, qu'ils commettent des actions féroces ou répugnantes. Dépouillez-les du vêtement de jolies phrases dont l'auteur les a parés, et vous avez eu eux d'odieux spécimens d'humanité. M. G. de Porto-Riche est pro-

fondement pessimiste. Et il a trouvé le moyen d'imposer son pessimisme aux mêmes spectateurs qui s'attendrissaient à l'optimisme béat du Maître de forges.,. Il n'est pas de miracle que Tart ne puisse accomplir.

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