M™" SARAH BERNHARDT
Les événements qui se pressent dans la vie de M"® Sarah Bernhardt tiennent du prodige. Il semble qu'elle ait vécu plusieurs existences, tant, en ce demi-siècle, il y a de sensations, d'aventures et de triomphes accumulés. Je voudrais essayer, non de retracer tous les errements de cette carrière tumultueuse (un volume n'y suffirait pas), mais d'en marquer les phases essentielles, et de montrer par quels côtés la physionomie de M"* Sarah Bernhardt s'impose à l'admiration publique.
Dès ses débuts, l'artiste montre ce qu'elle sera plus tard. Son tempérament s'affirme. Elle est nerveuse, inquiète, capricieuse, enthousiaste. Née d'un père israélite converti au catholicisme, elle est élevée chrétiennement, et s'abandonne aux transports d'une exaltation mystique. Elle songe à prendre le voile. Des circonstances qu'elle n'a pas prévues l'arrachent, heureusement pour elle et pour nous, à cette fausse
vocation. Ne pouvant se faire nonne, elle se fait comédienne; elle traverse le Conservatoire, elle est engagée en 1862 au Théâtre-Français, et le quitte presque aussitôt pour entrer au Gymnase, puis à la Porte-Saint-Martin, où on lui confie un rôle dans la Biche au bois; de là elle se transporte à TOdéon, où elle interprète Cordélia daus le Roi Lear^ et Zanetto dans le Passant, Cette création la met hors de pair. On l'ignorait la veille, et le lendemain elle est célèbre. Tout Paris passe les ponts pour applaudir ce joli page, dont la voix est si douce, le regard si expressif, et qui traduit, avec un charme incomparable, le rêve du poète. La Reine de Ruy Blas vaut à M"*® Sara h Bernhardt un nouveau succès . Emile Perrin se décide à la rappeler rue de Richelieu. Elle y gagne rapidement ses galons de sociétaire, joue à côté de M. Mounet-Sully la Fille de Roland^ la Posthumia de Rome vaincue^ et le répertoire de Racine et de Corneille.
Ce qu'était à cette époque M"® Sarah Bernhardt, nul des contemporains n'en perdra le souvenir. On n'a qu'à lire, pour s'en rendre compte, les feuilletons de M. Francisque Sarcey... Ce critique, que M™® Sarah Bernhardt se plaît à accuser de malveillance, la suivit pas à pas avec une sympathie attentive et un ravissement qui ne demandait qu'à s'épancher. Et, de fait, en la louant, il ne faisait que traduire le sentiment général. Les habitués de la Comédie lui durent des émotions ineffables. Elle et Mounet-Sully for-