‹ Pointes sèches (physionomies littéraires)Chapitre 24 sur 37 · M^E SARAH BERNHARDT · texte numérisé non relu

M^E SARAH BERNHARDT

maient un couple idéal, pétri par la main des Dieux. Andromaque, Maria de Neubourg, Zaïre, Dona Sol, et, dans une note plus souriante, Alcmène, furent ses rôles de prédilection. Elle en exprimait à miracle les nuances et en dessinait la ligne avec une sûreté magistrale; elle prétait son âme à ces héroïnes, et Ton eût dit que leur âme palpitait en elle. C'était la perfection dans l'harmonie et la grâce. Elle avait moins de force que de charme, et rendait avec moins de bonheur les fureurs de Phèdre que ses langueurs. Mais quand elle consentait à ne pas tendre jusqu'à la briser la corde d'or de sa voix, quelle suavité et quel délice!...

A ce moment, M™® Sarah Bernhardt, se trouvant en pleine possession de sa renommée, était maîtresse de son avenir. Elle pouvait consacrer son talent à la maison qui avait contribué à la former, rester liée à ce Théâtre-Français dont elle était devenue une des gloires, ou bien, prêtresse infidèle, déserter le temple et fonder au dehors une religion nouvelle. Ce fut cette résolution qu'elle adopta. Personne n'en fut surpris : on y était préparé. Les allures de M°® Sarah Bernhardt révélaient une indépendance de caractère, un bouillonnement de caprices, qui cadraient mal avec la règle d'une institution d'État. Voyez-vous Napoléon obligé d'obéir, de subordonner sa volonté à des volontés rivales? M"® Sarah Bernhardt est de la race de Napoléon : elle est, comme lui, autoritaire, créée pour exercer le commandement. Il faut

qu'elle soit la première, que dis-jel la seule... Et puis, sa merveilleuse activité languissait dans les calmes besognes de la Comédie-Française. Elle s'épandait en mille occupations à côté, dont quelques-unes n'avaient que de lointains rapports avec la profession dramatique. Elle sculptait, elle peignait, elle montait en ballon, elle écrivait des relations de voyages que M. Georges Clairin illustrait de croquis spirituels; elle goûtait un vif plaisir, entre temps, à dormir dans un cercueil, se rappelant qu'elle avait failli entrer au couvent des Carmélites. Il est vrai que son cercueil était garni de satin blanc et moelleusement capitonné. La presse boulevardière ne se lassait pas de commenter ces fantaisies et de les porter à la connaissance des populations. Quand un chroniqueur était à court de sujet, il prenait Sarah Bernhardt, et en tirait toujours deux cents lignes amusantes. On ne pouvait ouvrir les gazetteç sans y trouver des articles sur le cercueil de Sarah, sur latelier de Sarah, sur la maigreur de Sarah. Cette maigreur phénoménale, et que l'on s'ingéniait à exagérer, était un thème à plaisanteries faciles. « Lorsque Sarah Bernhardt entre dans son bain, écrivait Albert Millaud, l'eau baisse. » Il publiait dans le Figaro un plan topographique de Sarah Bernhardt où son anatomie était figurée par des angles aigus et des lignes géométriques; à l'endroit de la gorge il traçait le mot désert, le désert de Sarah I Vous saisissez l'allusion ! Les lecteurs du Figaro s'en égayèrent pendant huit jours I

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