‹ Pointes sèches (physionomies littéraires)Chapitre 25 sur 37 · MME SARAH BERNHARDT · texte numérisé non relu

MME SARAH BERNHARDT

M"° Sarah Bernhardt n*aime pas les journalistes; elle ne se gêne pas pour exhaler Taversion qu'ils lui inspirent. Et vraiment elle est ingrate envers eux, car si elle ne leur doit point son génie, elle leur doit, tout au moins, une grosse part de sa popularité. L'imprésario qui, en 1880, lui proposa de Temmener en Amérique était assurément séduit par ses succès de comédienne; il Tétait plus encore par les légendes retentissantes qui circulaient autour d'elle, et dont le bruit avait passé l'Océan. Il lui offrit des conditions inouïes : 2 500 fr. par représentation, un tiers sur la recette brute, au-dessous de 15000 fr. ; la moitié de l'excédent, si la recette dépassait ce chiffre, le remboursement de ses frais, l'entretien de trois personnes composant sa suite... Comment résister à de telles tentations? M"® Sarah Bernhardt secoua la poussière de ses sandales au seuil de la maison de Racine. Elle partit... Sa première tournée fut un enivrement. Partout accueillie avec une vive curiosité, voyageant dans un train spécial somptueusement aménagé, elle fut traitée en souveraine. On n'aurait pas eu plus d'égards pour Cléopâtre ou Sémiramis que pour cette reine de théâtre. Je n'ose affirmer que les Yankees fussent bien en état d'apprécier les qualités délicates et françaises de la tragédienne^ l'exquise mesure et l'art raffiné de sa diction; ils furent surtout sensibles à ses qualités plastiques, à la splendeur de ses altitudes, à la pompe royale de ses costumes, et aussi à la violence nerveuse et pas-

sionnée de son jeu. M"® Sarah Bernhardt, qui a Tintelligence fort déliée, comprit qu'il ne fallait pas donner en pâture à ces barbares les beautés par trop subtiles de nos classiques, mais des mets plus épicés. Elle s'adressa à M. Victorien Sardou, qui lui fabriqua des pièces d'exportation, vivement enluminées, tout en action et remplies de catastrophes, susceptibles d'être facilement comprises dans les cinq parties du monde. Ces ouvrages étaient attachants, pittoresques; ils avaient le mérite d'être exactement adaptés aux qualités de la principale interprète et même, dans une certaine mesure, à ses défauts. Elle y manœuvrait à l'aise, elle s'y montrait tout à fait supérieure. Elle emporta de la sorte, dans ses malles, jusqu'aux antipodes Fœdora, Theodora^ la Tosca..,

Je ne conterai pas ce qui lui advint au cours de ces tournées fantastiques. Elle reçut les hommages des peuples les plus divers. On détela sa voiture, on chanta des sérénades sous son balcon, les princes d'Asie et les grands charcutiers de Cincinnati lui baisèrent la main. Les Canadiens composèrent à sa louange un chant national (!) dont je me contenterai de détacher une strophe, qui donnera une idée du reste :

Dorant l'horizon vermeil,

Qui de ses doux reflets s'inonde,

Quelle est l'étoile blonde

Qui comme le soleil

Ramène autour du monde

Son éclat sans pareil ?

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