M^ SARAH BERNHARDT
La France est là! (bis) Acclamons-la. (bis) Vive Sarah ! {bis) Hourrahî (bis)
La voilà! La voilà! La voilà!
La grande et sublime Sarah !
Français, la France est là.
Acclamons-la, acclamons-la, Et chaque écho nous répondra Hourrah î
muse des jours nouveaux, A ton charme qui se dérobe A tous les points du globe S'effacent tes rivaux; Le bruit seul de ta robe Soulève les bravos!
Cependant elle n'avait pas oublié Paris, et brûlait du désir de revenir s'y fixer. Mais elle y voulait rentrer en conquérante, et non en vassale. ïl ne lui plaisait pas de reprendre son rang dans la troupe de la Comédie-Française. Elle entendait ne relever de personne que d'elle-même — et de Dieu! Elle acheta la salle de la Renaissance, une salle moyenne, ni trop grande ni trop petite, jolie et féminine d'aspect. C'est aujourd'hui son royaume. Elle y a son trône, ses courtisans, ses sujets. Elle y rend la justice. Ses moindres désirs sont des lois devant lesquelles on s'incline. On l'aime et on la redoute. Elle est tout à la fois bonne et emportée, généreuse et vindicative. Elle est femme, quoiqu'elle ait l'énergie et le courage d'un homme. Et c'est par là qu'elle est vraiment
unique et incomparable. D'autres qu'elle ont joué Phèdre et la Dame aux Camélias et y ont révélé de ' grands talents. Nulle n'a possédé à ce degré le don de créer la vie, Tesprit d'audace, Tamour agissant et fervent de Tart. Et, tout en se livrant à ces travaux excessifs, elle a cpnservé son charme. Elle ne s'est pas virilisée. Cela est fort remarquable. A voir ce labeur énorme, cette fièvre de mouvement, cette perpétuelle agitation, on songe à une autre impératrice, qui fut une impératrice pour tout de bon, à la grande Catherine. En vérité, M"™^ Sarah Bernhardt serait de taille à gouverner la Russie. Elle est plus heureuse de n'avoir à gouverner que la Renaissance. Elle n'a pas à redouter les révolutions; et elle ne peut pas envoyer en Sibérie les gens qui ont le malheur de l'offenser! En somme. M™" Sarah Bernhardt a goûté les plus vives jouissances qu'il soil donné à une créature humaine d'éprouver. Mieux favorisée que Rachel, sa glorieuse devancière, là où celle-ci s'était brûlé les ailes, elle a bâti l'édifice de sa fortune et de sa réputation. Rien ne lui manque. Elle a accompli sa destinée... Gageons pourtant que si M™* Sarah Bernhardt écrit ses Mémoires (et elle les écrirai), elle osera s'y plaindre des rigueurs de la critique!
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C'est une histoire fort pittoresque que celle d'André Antoine, et qui mérite d'être contée ; elle est liée au mouvement littéraire le plus original de cette fin de siècle; elle témoigne d'une ténacité, d'un courage, d'une énergie remarquables. L'homme qui parvint avec ses seules ressources, qui étaient très médiocres, à fonder une œuvre, à secouer l'opinion publique, k créer un mouvement d'idées dont l'influence n'est pas éteinte, à donner l'essor à une génération de dramaturges et de comédiens, celui-là, quels que soient ses défauts, mérite d'être honoré. Il eut le goût de son art, il eut la foi qui soulève les montagnes.
Il naquit à Limoges d'une famille très humble : d'une mère servante et d'un père cordonnier. Après avoir reçu à l'école primaire quelques éléments d'instruction, il s'en vint à Paris chercher les moyens de vivre. Il eût voulu achever ses études, mais, faute de ressources, il dut entrer chez un agent d'afiFaires de
la rue des Bons-Enfants. Il y apprit à frotter le parquet, à astiquer les plaques de cuivre {recouvrementscontentieux) et à flâner le long des rues, en colportant des feuilles de papier timbré. Il s'arrêtait de préférence devant les affiches de spectacle et rêvait d'être assez riche, un jour, pour se payer un fauteuil d'orchestre à la Comédie-Fi*ançais<e. Il confiait ses aspirations et ses regrets à un gamin de son âge appelé Wisteaux, dont il avait fait la connaissance chez un commerçant du voisinage, et qui devait plus tard se faire connaître sous le nom de Mévisto. « — Veux-tu venir au Théâtre-Français? lui dit Wisteaux. — Mais je n'ai pas le sou ! s'écria Antoine. — Il ne s'agit pas de donner de l'argent, mais d'en gagner. — Comment cela? — On a besoin de deux figurants pour la première de Jean Dacier\]Q connais le régisseur; nous allons nous présenter. — Tu crois qu'on nous prendra? — Pourquoi non? Nous ne sommes pas plus mal tournés que les autres. — Et nous verrons Coquelin? — Non seulement nous le verrons, mais nous pourrons lui parler. » C'est ainsi qu'Antoine fut admis à débuter chez Molière. Il n'en fallait pas tant pour éveiller sa vocation. Elle fut pendant longtemps contrariée. Il échoua au Conservatoire; il dût partir pendant cinq ans sous les drapeaux, et se montra soldat modèle — à tel point que le général Deffis et le général Philibert le choisirent comme secrétaire. A son retour, il entra chez Firmin-Didot, et à la Compagnie du gaz, où il devint commis, aux appoin-
tements de 150 francs par mois. 11 ne songeait plus au théâtre, ses idées avaient pris un autre cours : il comptait suivre honnêtement la filière administrative et conquérir, au bout de beaucoup d'années, le rond de cuir de chef de bureau, et terminer sa vie dans une maisonnette à volets verts, en péchant à la ligne le long de la Marne. Mais, certain soir, quelques camarades ramenèrent dans un Cercle d'amateurs, le Cercle Gaulois^ composé de jeunes gens qui s'amusaient à jouer la comédie... Antoine reçut le coup de foudre. C'en était fait de sa destinée.
Le Cercle Gaulois donnait ses représentations dans un édicule en planches, qui s'intitulait pompeusement Théâtre de l'Elysée des beaux-arts. Il montait de vieilles pièces de Labiche et d'Alexandre Dumas. « — Pourquoi ne cherchons-nous pas des œuvres nouvelles? demanda Antoine à ses compagnons. — Dame! Si vous en connaissez! »... Il se mit en campagne. Il se fit présenter à Paul Alexis, à Emile Bergerat, à Léon Hennique, à Théodore de Banville ; son enthousiasme les séduisit; ils promirent leur concours. Antoine arrêta le programme de la première séance, qui comprenait : la Cocarde, par Jules Vidal; Un Préfet, par Arthur Byl ; Mademoiselle Pomme, par Paul Alexis, et Jacques Damour, par Léon Hennique, d'après Emile Zola. Antoine avait choisi la date du 31 mars 1887, le dernier jour du mois, car il comptait user de ses appointements pour payer la location de la salle. Il avait envoyé des invitations à tout
ce que Paris compte de gloires. Très peu d'hommes illustres répondirent à son appel. La critique était représentée par Henry Fouquier, Lapommeraye et Maurice Drack. Par une noire malchance, Francisque Sarcey se trouvait à Bruxelles, et ne put assister à cette inauguration. Avant le lever du rideau, Antoine décida que le Cercle Gaulois changerait son titre et s'appellerait désormais le Théâtre en Liberté. Dans ce berceau naquit le Théâtre-Libre, dont les destinées devaient être si bruyantes...
Ce fut une étrange soirée que cette soirée de début. Rien n'était prêt; il semblait qu'un mauvais sort voulût faire sombrer la tentative dans le ridicule. Un jeune élève du Conservatoire, M. Burguet, est chargé de dire le prologue d'ouverture; il se trouble, balbutie et reste bouche bée devant l'auditoire, qui commence à ricaner. Antoine découvre au dernier moment qu'on a oublié d'installer sur la scène un fauteuil, — accessoire essentiel. Il court chez un brocanteur du boulevard de Clichy, loue pour deux francs un horrible siège recouvert de reps bleu et l'apporte lui-même sur la tête, en courant à perdre haleine. Enfin, tant bien que mal, la représentation s'achève. Le public, d'abord gouailleur, se laisse prendre à la flamme de ces artistes improvisés. Jacques Damour obtient un succès de larmes. M. Porel, qui avait refusé la pièce, la redemande. Et le surlendemain, Emile Bergerat annonce aux lecteurs du Figaro la fondation de ce théâtre, qu'il baptise,
d'ores et déjà, le Petit Odéon. Antoine contractait envers le chroniqueur-poète une dette de reconnaissance dont il s'acquitta plus tard en donnant l'hospitalité au Capitaine Fracasse,
Je ne suivrai pas tous les errements du Théâtre- Libre. Ceci m'entraînerait trop loin. On sait l'importance considérable qu'il a prise. Pendant cinq ou six ans, il a été le foyer où s'est renouvelée notre littérature dramatique. Il a produit peu d'ouvrages parfaits; il en a peu révélé d'indififérents. Réellement, les auteurs, qu'il a groupés, avaient à dire quelque chose de nouveau; leurs paroles ne ressemblaient pas exactement à celles que nous avions coutume d'entendre. Ils avaient une autre façon de concevoir la vie, d'exprimer leurs idées et leurs sentiments. Cette amertume dans l'observation, cette brutalité qui allait jusqu'au cynisme, secouèrent violemment le public. II n'en fut pas rebuté. Il y goûta même du plaisir; et sans doute, dans ses applaudissements, il entrait bien un certain parti pris d'engouement et de paradoxe. Ces spectateurs, qui appartenaient aux classes privilégiées de la société, éprouvaient une joie délicieuse à voir bafouer leurs préjugés les plus chers, à écouter des doctrines subversives que, partout ailleurs, ils eussent repoussées avec la plus véhémente indignation. Enfin, l'extrême vivacité des peintures qu'on leur servait chatouillait leurs sens blasés et excitait en eux des curiosités malaisées à définir. Mais cela n'eût pas suffi à expliquer la vogue prolongée du
Théâtre-Libre. S'il a duré, s'il a laissé une empreinte, c'est qu'il répondait à un besoin réel, et non pas factice; si M. Antoine a réussi dans son entreprise, c'est qu'il arrivait à l'heure exacte où il pouvait être utile... Il y a des moments, en art comme en histoire, où l'on attend l'avènement d'un Messie. Vers 1887, le théâtre languissait et se traînait péniblement dans les ornières du drame et du vaudeville. Les maîtres s'étaient retirés. Emile Augier n'écrivait plus; Alexandre Dumas avait déposé la plume après le triomphe de Francillon-, Eug. Labiche moissonnait ses blés en Sologne; Edouard Pailleron continuait de palper les droits du Monde ou Von s'ennuie. Et c'était tout. Les scènes de genre étaient exploitées par un syndicat d'auteurs dramatiques de troisième ordre, affiliés à quelques grands journaux parisiens et qui, en bons commerçants, faisaient le vide autour d'eux et éloignaient la concurrence... Toute pièce qui n'était pas signée Albert Millaud ou Jules Prével, ou Gondinet, ou W. Busnach, ou Albert Wolff, ne pouvait espérer franchir le seuil des Variétés, du Palais-Royal, ou du Gymnase. Les manuscrits s'empilaient contre ces portes fermées. Lorsque Antoine parut et s'écria : « Place aux jeunes! » un immense cri d'allégresse et de reconnaissance monta vers lui. D'autre part, les deux ou trois mille dilettantes qui font et défont à Paris les réputations et qui étaient un peu fatigués de voir Gaston s'unir invariablement à Caroline au der- .nier acte des comédies se jetèrent avec gourmandise.
vers ce répertoire qui leur procurait des impressions singulières. Le directeur du Théâtre-Libre sut tirer parti de ce double « état d'âme » ; il tint en haleine la curiosité de son public: il lui révéla les œuvres les plus célèbres des littératures étrangères; il contribua à développer le tolstoïsme^ il fournit à Vibsénisme l'occasion de naître. On était sûr de trouver chez lui de l'inédit. Il en donnait tout au moins l'illusion. On a souvent raillé les singularités de sa mise en scène, son aftectation à jouer le dos à la rampe : c'était, de sa part, le dernier mot de l'habileté ou, si vous aimez mieux, de la roublardise. En prenant résolument le contre-pied de ce qui se faisait ailleurs, il avait l'air de faire autre chose. Et ce fut le génie de M. Antoine de pénétrer le snobisme contemporain et de le faire servir au progrès des lettres.
LES COQUELINS
C'est une dynastie...
Les Coquelins ont pour eux la gloire; ils ont aussi l'argent; ils sont mieux dotés et mieux rentes que ne le furent les Talma, les Lekain, et Poquelin lui-même, — leur maître. Mais, en plus de ces avantages, ils possèdent ce que n'avaient leurs prédécesseurs : ils sont entourés de la considération publique. M. Coquelin aîné et M. Coquelin cadet comptent parmi les plus importants citoyens de ce pays.
S. M. Coquelin aîné fût demeuré tranquillement au Théâtre-Français, il serait aujourd'hui doyen de la maison, professeur au Conservatoire et décoré; — c'est-à-dire qu'il occuperait un des échelons les plus élevés de la hiérarchie sociale. Il a mieux aimé recouvrer son indépendance et devenir, à l'exemple de sa camarade M""® Sarah Bernhardt, un artiste cosmopolite. S'imagine-t-on ce qu'est au juste l'existence d'une étoile (mâle ou femelle) en tournée? Quelques
livres ont paru, qui nous renseignent sur ce chapitre. Et nous avons, par ailleurs, les confidences plus ou moins véridiques des intéressés qui achèvent d'éclairer notre religion. Ce serait, pour un psychologue, un incomparable sujet d'étude et une mine inépuisable d'observations, que de tenir avec exactitude le journal d'un de ces voyages. Il y verrait s'épanouir dans toute leur force la vanité, l'ostentation, la jalousie et quelques autres passions qui appartiennent à l'humanité et qui se concentrent avec une force particulière, chez le comédien. Il y verrait, par contre, briller des qualités remarquables : l'énergie, l'activité, l'endurance à la fatigue, l'entrain, la présence d'esprit, qui font que M. Coquelin, quand il circule autour du monde, ressemble à un général d'armée menant ses troupes à la bataille. Il lui faut penser à tout et veiller sur tout. L'imprésario qui l'accompagne et qui est pécuniairement responsable de l'expédition, s'occupe du détail. Mais la direction et l'orientation incombent au capitaine. C'est à ce dernier qu'on s'en prend au cas de non-réussite; c'est lui que l'on exalte après la victoire. Il est sans cesse en représentation et non pas seulement lorsqu'il joue son rôle. Dès que sa présence est signalée dans une ville, il est assailli par le flot des gazetiers; il est obligé de répondre à leurs fiévreuses interrogations et de peser ses paroles, qui vont être imprimées et commentées; s'il a le goût de la politique, il peut dire son mot sur les affaires courantes, sur la question
LES COQUELINS 283
d'Orient, toujours pendante, ou sur le panslavisme ou sur l'expansion coloniale. Il ne saurait circuler dans les rues sans apercevoir le long des murs son image coloriée et enjolivée de flatteuses épithètes; il saisit les murmures dont on salue son passage. Il arrive même, chez de certains peuples, où l'admiration revêt une forme démonstrative, que les spectateurs détellent sa voiture et le portent en triomphe jusqu'en son hôtel. Ce suprême hommage est plus ordinairement dévolu aux femmes qu'aux hommes.
Enfin, il est des moments critiques où l'Étoile incarne, aux yeux des étrangers, l'âme de la patrie absente. Elle met son amour-propre à ne pas être inférieure à ce grand devoir. On me citait, à ce propos, un trait caractéristique qu'il serait fâcheux de laisser perdre. Il y a quelques années, le bruit se répandit à Munich de la prochaine arrivée de M. Coquehn aîné. Ce fut un émoi dans la ville. La colonie française résolut de l'accueillir chaudement et de se trouver au premier rang, le jour de ses débuts, pour l'acclamer. Par malheur, la température était, en cette saison, caniculaire, et, comme on avait triplé le prix des places, M. Coquelin fut obligé de jouer les Précieuses ridicules devant une salle qui n'était qu'à demi pleine. Il exhala son mécontentement, qu'une gazette locale s'empressa d'enregistrer, en y joignant des réflexions aigres-douces. La feuille teutonne s'étonnait lourdement que l'on n'eût pas jeté sur la scène une couronne tricolore aux armes de l'Alsace et
de la Lorraine. Les étudiants français de Munich ne lurent pas sans dépit cette diatribe, et ils résolurent de se conformer à ce conseil ironique. Leurs cervelles s'échauffèrent. Ah ! Ton portait un défi à leurs sentiments chauvins! Immédiatement, ils se cotisèrent; ils achetèrent un superbe bouquet qu'ils enveloppèrent dans un immense ruban bleu-blanc-rouge, et, le lendemain, à l'heure du spectacle, ils l'allèrent porter au concierge du théâtre, qui s'engagea, moyennant une honnête récompense, à le déposer entre les mains de M. Coquelin après le troisième acte du Gendre de M, Poirier. Dès que le rideau se lèverait pour le rappel, il remettrait son trophée à l'artiste, devant le « Tout-Munich des premières » et devant la presse munichoise au grand complet. Ce plan bien arrêté, nos conjurés regagnèrent leurs fauteuils. L'avouerai-je? Ils avaient le cœur serré. Si le public prenait de travers cette manifestation? Si seulement un coup de sifflet s'élevait du parterre? Si nos chères couleurs étaient insultées? Quelle émotion et quelle responsabilité!...
Le moment solennel arrive. Le troisième acte s'achève... La toile tombe... Applaudissements... Elle se relève... Coquelin s'avance et salue... Une porte s'ouvre... (Ohl que nos petits Français étaient troublés!)... Le portier apparaît, chargé du fameux bouquet; et, derrière le portier, traînant jusqu'à terre, le large ruban, semblable à un drapeau déployé, avec un large nœud de velours noir... Coquelin saisit les
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fleurs, les presse sur sa poitrine. Et alors, se sont des ovations sans fin, des cris, des trépignements. Ajoutons que la presse munichoise prit galamment son parti de Tincident et couvrit de louanges le comédien patriote. Concevez-vous les sensations qu'il dut éprouver en cette occasion, et dans vingt autres semblables? Les artistes qui arrivent à ce degré où Ton peut dire que leur renommée est universelle ont des jouissances infiniment vives. Ils ne peuvent se résoudre à y renoncer, quand une fois ils les ont goûtées... L'existence qu'ils mènent à Paris, y fussent-ils royalement traités, leur paraît fade et monotone. Ils ont besoin de changer d'atmosphère, de contempler d'autres horizons. Le mal de mer ne leur déplaît pas; ils y découvrent un élément de pittoresque. Et leur joie la plus raffinée est de faire applaudir les vers de Racine par des nègres qui n'entendent pas le français. C'est ce qu'ils appellent travailler « à la diffusion de notre littérature ». Telles sont les voluptés que M. Coquelin aîné a savourées. Il a été le Napoléon de ces tournées théâtrales dont M™o Sarah Bernhard est la Sémiramis et M"" Réjane la Cléopâtre. Un jugement le condamne à reprendre sa place dans les rangs de la Comédie-Française. Autant lui proposer l'exil sur le rocher de Sainte-Hélène. Il ne reviendra chez Molière que pour y mourir — lé jour où ses nerfs ne pourront plus endurer la trépidation de l'express-européen.
... M. Coquelin cadet a connu, lui aussi, la dou-
ceur des triomphes exotiques. Mais il en a usé avec prudence et discrétion. Sa vie est un modèle de sagesse. Lorsqu'il entra au théâtre, son frère y était déjà célèbre... Tandis que Constant Coquelin déclamait devant la bourgeoisie boulonnaise les tirades de Victor Hugo, ce cher Cadet, petit mitron vêtu d'hermine, trimballait dans sa manne le baba de M"'^ la Colonelle et le vol-au-vent de M. le Receveur des contributions... Il se décida, malgré Toposition de son père, qui préférait la pâtisserie, à embrasser la carrière dramatique. Il y avança péniblement et n'y remporta pas de victoires immédiates; il se tint dans la pénombre, gêné par le truculent voisinage de son frère, qu'il aimait, du reste, tendrement, car aucune rivalité de métier n'altéra jamais leur affection réciproque. Il eut médiocrement à se louer de M. Emile Perrin, qui le confinait, de parti pris, dans les silhouettes, dans les seconds rôles, où il était incomparable. Et, peu à peu, sa personnalité se dégagea.
On s'amusa à comparer les deux Coquelin et l'on finit par les traiter avec la même faveur. L'un avait le rire en large et l'autre le rire en long. Coquelin aîné était l'homme de Molière, de Regnard, le valet effronté, au nez court, aux grosses lèvres, à la voix impudente et claironnante. Coquelin cadet avait le comique anglais, étrange et flegmatique. Avec de la gymnastique, il eût fait un clown délicieux. Le monologue, qu'il éleva à la hauteur d'une
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institution nationale, consacra sa popularité et faillit consommer sa perte. Pendant dix ans, M. Cadet fut rincarnation de ce fléau, qui sévit sur toutes les maisons de France, sur les palais et sur les chaumières. Il était le premier monologuiste du monde, mais ce n'était qu'un monologuiste. Il se dégagea. Dieu merci, de cette ornière; et, ne pouvant décider son frère à demeurer au bercail, il se résigna à Ty remplacer et à prendre possession de son emploi. Il y fait aujourd'hui grande figure. Son jeu et sa diction ont acquis de l'ampleur. Il a toujours l'oreille des foules. Dès qu'il entre en scène, un frémissement d'allégresse court de l'orchestre aux loges. Mais s'il continue d'exciter la joie, il se mêle à ce sentiment une nuance, non pas de vénération — ce serait aller trop loin, — mais d'estime pour la dignité de sa vie et la persévérance de son labeur... Bref, on sait que M. Cadet, chevalier de la Légion d'honneur, sociétaire à part entière, membre du comité est digne, par ses vertus, non moins que par ses talents, de servir d'exemple à la jeunesse...
Ainsi, en suivant des voies dififérentes, les fils du boulanger de Boulogne sont parvenus à la fortune. L'aîné, conquérant intrépide, monte à l'assaut de la toison d'or, le cadet, plus modéré dans son ambition, ne gagne tous les ans que cent mille livres de rente.
Que nous voilà loin de Ragotin et des héros besogneux du Roman comique l MM. Coquelin frères n'ont
rien de commun avec ces faméliques personnages. Ils ne leur ressemblent que par un côté, qui suffirait à les rendre sympathiques : ils sentent le charme des beaux vers, et s'honorent de vivre dans la familiarité des poètes.