‹ Pointes sèches (physionomies littéraires)Chapitre 27 sur 37 · M. FRÉDÉRIC FEBVRE LITTÉRATEUR · texte numérisé non relu

M. FRÉDÉRIC FEBVRE LITTÉRATEUR

M. Frédéric Febvre, ex- vice-doyen de la Comédie - Française (tel est le titre officiel qu'il s'attribue), consacre aux belles-lettres les loisirs que lui a faits sa retraite. Il est encore dans la force de l'âge; il a des trésors d'énergie à dépenser; il court le monde et, pour se reposer, entre deux voyages, il rédige une page de mémoires ou, s'abandonnant aux caprices de son imagination, il trousse un proverbe de salon et compose des contes et des nouvelles. Or, M. Frédéric Febvre n'est pas un écrivain de profession. Il a mené une vie très laborieuse, tout entière consacrée aux multiples devoirs de son métier. Si j'en crois ses biographes, il monta sur les planches dès l'âge le plus tendre, n'ayant pas achevé ses humanités; il débuta dans des théâtres infimes, roula la province, mangea, comme on dit, de la vache enragée, et conquit ses galons à la force du poignet» C'est un enfant de la balle qui, avant d'entrer chez Molière, passa par

mille vicissitudes. Comme il avait du talent, un grand désir d'arriver, un physique avantageux, on ne tarda pas à l'apprécier. Il devint le jeune premier à la mode; on imita ses cravates et la coupe élégante de ses vestons ; les auteurs célèbres se le disputèrent. Il acquit, peu à peu, ce mystérieux prestige qu'on nomme Y autorité et qui en impose aux foules; puis Tâge venant, il quitta les amoureux pour incarner les rôles à caractères, les traîtres de haute allure (Don Salluste, de Ruy Blas), les généraux, les amiraux. En cet emploi, il fut incomparable. A le voir sur la scène, ses cheveux blancs en brosse, sa rude moustache, sa mine décidée, à écouter cette voix brève, habituée au commandement, l'illusion était complète. M. Febvre semblait avoir derrière lui vingt campagnes et autant de blessures; il était superbe, il était plus beau que nature. Et, à force de jouer les soldats et les seigneurs, il en avait gardé quelque chose; son existence intime était comme dorée par un reflet de ses personnages; il conservait dans le monde et dans la rue une raideur, une correction hautaine qui sentait d'une lieue son gentilhomme. Il n'aimait pas la canaille; il fréquentait de préférence parmi les gens de la haute. Ajoutons que ceux-ci lui témoignaient un empressement flatteur. Ce n'est un secret pour personne que le prince de Galles lui fit cadeau de plusieurs cannes, incrustées de diamants, et daigna, un jour, s'appuyer sur son bras pour descendre l'avenue des Champs-Elysées. D'autre part,

M""® la duchesse d'Uzès lui offrit plusieurs fois Thospitalité en l'un de ses châteaux, et recourut à son expérience pour organiser des représentations de charité. M. Febvre, chevalier de la Légion d'honneur, vice -doyen du Théâtre-Français, interprète favori d'Alexandre Dumas fils, confident d'un prince héritier, commensal d'une duchesse, put légitimement se croire devenu le roi des comédiens et le comédien des rois. Et quand, arrivé au point culminant de sa carrière, il jetait un regard sur l'humilité de ses débuts et la comparaît à l'épanouissement actuel de sa gloire, il devait éprouver le sentiment de TEmpereur se rappelant — tandis qu'on le couronnait à Notre-Dame — qu'il avait été lieutenant d'artillerie... M. Frédéric Febvre n'est donc pas un homme vulgaire; il a connu, en leurs extrémités^ la bonne et la mauvaise fortune. Et puisqu'il se mêle d'écrire, nous devons fatalement retrouver dans ses ouvrages un reflet de son âme. Ils ne sauraient ressembler aux productions d'un littérateur quelconque. Il y a certainement en eux des traits par où se trahit le pli professionnel de l'auteur. En lisant un chapitre de M. Frédéric Febvre, on doit, à des signes certains, reconnaître qu'il a été pensé et rédigé par M. Frédéric Febvre, c'est-à-dire par un acteur riche, considéré, décoré, modéré, appartenant aux classes dirigeantes, gonflé d'aspirations aristocratiques, lier d'étaler ses brillantes relations, remarquablement intelligent et imprégné du suc de sept ou huit cents pièces de

théâtre... Je convie le lecteur à cette petite vérification psychologique.

Le principal ouvrage littéraire de M. Febvre est intitulé YHéntage de M'^^Naudin. Ouvrons-le à la table des matières. Nous y trouverons une première indication. Sur les neuf nouvelles dont se compose le volume, quatre portent des titres significatifs : JUen sans Dieu! Tante Marie y Sœur Marthe, Cœur français. Quoique ces mots n'aient par eux-mêmes qu'une signification vague, il s'en exhale je ne sais quoi d'ému et d'édifiant; l'auteur est bon chrétien et bon Français : cela est de toute évidence. Si nous tournons les feuillets, nous voyons que chaque conte est dédié à des personnalités illustres : à Henri Meilhac, à Jules Claretie, à Alexandre Dumas, à M"*® la baronne de Rothschild. Mais il n'y a rien là qui puisse nous offusquer, M. Frédéric Febvre ayant le droit, ainsi que les poètes lyriques,, de faire: hommage à qui bon . lui semble dé ses productions... C'est dans ces productions mêmes, dans l'esprit qui les pénètre, qu'il faut aller puiser des renseignements; et, pour ne pas étendre outre mesure mon champ d'expérience, je prendrai, comme type, un des récits notés plus haut : Bien sans Dieu! Il nous suggérera des observations qui s'appliqueront à tous les autres.

M. Febvre nous transporte au temps de la guerre, de cette terrible guerre de 1870 (je cite ses propres termes) «. qui enveloppe encore d'un long voile de deuil les armes de nos soldats »... Dans une tranchée,

un soir de bataille, deux blessés sont étendus, deux frères d'armes, un lieutenant, un simple troupier. Le lieutenant se meurt de soif; son compagnon saisit une gourde à demi pleine qu'il arrache à la ceinture d'un ennemi mort, et lui fait avaler une gorgée de rhum. Les deux hommes, appuyés l'un sur l'autre, gagnent péniblement une maison voisine qui se trouve être un couvent. Ils y sont merveilleusement soignés. Le lieutenant siîbit l'amputation du bras et succombe après quelques jours d'agonie; le soldat, plus robuste, guérit; il s'en va, le cœur pénétré de reconnaissance, et porte un dernier adieu à la fiancée du pauvre officier... Cette anecdote, sèchement résumée, est la banalité même. Vous allez voir ce qu'elle devient grâce à d'ingénieuses amplifications. D*abord le lieutenant appartient à une noble famille; il se nomme Georges de Blagny; il doit prochainement épouser M'*® Hélène de Seilhac; et cette jeune fille habite avec la comtesse de Coudray, près de Nantes, aux confins de la Bretagne. Le petit troupier qui l'accompagne est son frère de lait, il se nomme Lazare. Il lui est dévoué comme un caniche, mais il ne partage pas ses opinions, il est anticatholique, il n'aime pas les curés... D'où un contraste éminemment dramatique entre les deux hommes. Ils pénètrent au couvent. Georges, brisé de fatigue, s'appuie au bras d'une religieuse. Et l'imagination de M. Febvre évoque une image grandiose : « On eût dit le Courage s' appuyant sur la Foi »... Cependant le lieutenant

songe à sa mère, à sa fiancée, il demande à la sœur Marie-Louise de leur écrire, puisqu'il ne peut plus s'acquitter de ce devoir. Il rompt les engagements qui le liaient à Hélène, ne voulant pas qu'elle sacrifie sa jeunesse à un époux infirme et mutilé, et il lui renouvelle l'expression de son inaltérable tendresse. Marie-Louise rougit à l'idée d'écrire une lettre d'amour, mais elle se rappelle qu'elle aima jadis et fut aimée, avant d'entrer dans les ordres, et une larme d'attendrissement lui vient aux paupières... La réponse d'Hélène arrive et elle est telle qu'on la pouvait pressentir, venant d'une jeune personne parfaitement élevée et appartenant à la plus haute lignée. M^^ Hélène est suffisamment émue — pas trop, — elle exprime sa ferme résolution de se dévouer à celui qui a « payé de son jsang la dette sacrée à la patrie ». Elle n'oublie pas, en finissant, d'envoyer une « modeste offrande » à la supérieure du couvent; et elle souhaite que Lazare, dont l'impiété Ta si souvent attristée, s'amende au contact de cette sainte demeure... La prière d'Hélène est entendue. Les yeux de Lazare se dessillent. Il se confesse, il demande à communier, et un autre sentiment se glisse en son sein; la bonne grâce, la douceur de Marie-Louise lui ont inspiré un profond amour. Lazare cache ce secret à tout le monde; il n'ose se l'avouer à lui-même. Et après la mort de son lieutenant, il entre comme novice chez les moines de Saint-Julien-du-Bois, emportant une chère relique,

la médaille que Marie-Louise lui a donnée. Ajoutons que la mère de Georges n*a pu survivre à tant de secousses, elle est morte à Vheure même où mourait son fils... « Leurs âmes, ajoute M. Febvre, allaient audevant Vune de Vautre. »

Admirez Tarrangement de cette narration, comme tout y est théâtral et artificiel. Les personnages qu'elle met en scène ne donnent pas l'impression d'être des hommes éprouvant des sentiments simples et forts; ce sont des silhouettes de comédie. On les croirait éclairés, en dessous, par la lumière de la rampe. Ils éveillent de confuses réminiscences. Nous connaissons cet incrédule converti, pour l'avoir aperçu dans les vaudevilles de Tancien Gymnase. « Le lieutenant blessé et sa fiancée » ont traîné dans les romans-feuilletons au rez-de-chaussée des gazettes populaires; quant à la sœur ambulancière, tous les peintres, depuis vingt ans, nous ont montré son front angélique et ses yeux bleus. Pas une ombre sur ces figures, pas une ride. Elles sont toutes idéales, exquises, confîtes en vertus. Elles ne vivent point, hélas* elles sont figées en des attitudes qui semblent appeler l'objectif du photographe. Le récit pourrait se diviser en tableaux comme une pièce bien faite et chacun de ces tableaux trahit l'expérience d'un habile régisseur. Premier tableau : Après la bataille. (Lazare verse entre les lèvres de son chef quelques gouttes de cordial.) Second tableau : Le courage et la foi. (Le lieutenant s'avance, soutenu

par la religieuse, et lui jette un regard de reconnaissance.) Troisième tableau : La lettre... (Sœur Marie- Louise, assise près du lit du moribond, écrit à sa fiancée. Charmante expression de physionomie, l'embarras se mêlant à la pudeur), etc., etc. Je crois inutile de poursuivre. Vous voyez comment une histoire qui, sous la plume de Guy de Maupassant, eût pu être poignante (il en a écrit d'aussi banales et qui arrachent des larmes), arrive à perdre tout caractère d'humanité. M. Febvre a trop appris de phrases de mélodrames, il a trop vécu dans l'atmosphère des planches. Trop de poncifs l^antent sa mémoire.

Ne croyez pas que j'aie choisi à dessein sa plus médiocre nouvelle pour en tirer d'affligeantes déductions. Je pourrais noter, un peu partout, dans le volume, des traits semblables... M.' Febvre n'est pas un conteur ennuyeux et gauche. Il est plutôt trop adroit; il arrange, il prépare, il tire de longueur ses « effets » ; il enjolive l'émotion, ce qui équivaut à l'abolir. Il superpose les mots d'auteur aux mots de nature. Par exemple, il conte l'aventure d'une malheureuse paysanne qui a perdu ses trois fils à la bataille et qui vient exposer ses doléances au général. Que dit cette pauvre vieille? Elle pleure? Elle pousse des cris inarticulés? Elle s'emporte contre les horreurs de la guerre?... Vous n'y êtes point... Elle s'écrie (sur le ton de M"® Marie Laurent dans les Ery unies) : « Ce qui est affreux, c'est de penser que je n'ai plus d'enfants à donner à la patriel»... Ces

choses se débitent en alexandrins dans les tragédies de Corneille. Encore le vieux poète, qui connaissait le cœur huniain, a-t-il soin d'opposer les furieux regrets de Camille à la barbarie d'Horace. En réalité, une paysanne ne parle pas en ces termes de la Patrie qui lui a pris ce qu'elle avait de plus cher. C'est là un mot de théâtre, auquel succède un g^e de théâtre. En effet, le général, enthousiasmé par ce langage héroïque, donne Tordre de battre au champ, fait ranger les troupes devant son logis, offre le bras à la paysanne et paraît avec elle sur le seuil, criant : Portez armes I présentez armes I... Voyez-vous, dans ce rôle, M. Frédéric Febvre, se redressant, cambrant la taille, s'avançant à la cantonade et montrant aux «oldats enthousiasmés sa camarade. M"® Pauline Granger, déguisée en vieille ramasseuse de fagots... Quelle scène I Et quel succès!

Dans la langue même de M. Frédéric Febvre nous discernons l'influence d'un demi-siècle de tripatouillage dramatique. Des phrases de mélo se glissent sous sa plume, sans qu'il en ait conscience : « Comme on est heureux dans ce petit coin où Dieu, tout en les bénissant, permettait que la mort les oubliât »... Et çà et là nous notons des manières de voir, de sentir, des préférences et des habitudes spéciales aux comédiens. M. Frédéric Febvre, comme tous ceux qui en ont été longtemps privés, adore la campagne, et il l'aime d'un amour immodéré ; il y a, du moins, quelque emphase dans la façon dont il définit cet

engouement : « Les nerfs sont calmés, on se recueille, on se reprend à vivre d'une vie nouvelle, la vi^aie^ la seule, » La seule,.. Ce qui n'empêche qu'au bout d'un mois de retraite le comédien le plus campagnard s'ennuie, et brûle de reparaître aux chandelles 1 D'autre part, M. Frédéric Febvre s'est si souvent insinué dans la peau des vieux généraux et des gentilshommes à particules qu'il en arrive à penser et à parler comme eux. L'armée lui inspire une vénération sans bornes. Il ne se sent pas d*aise, quand le hasard, ou la prévoyance, ou la malice d'une maîtresse de maison le place auprès d'un officier supérieur... Il l'interroge avidement, il couche dévotement par écrit ce qu'il en obtient. Mais jugez de sa joie quand cet officier supérieur est en même temps un grand seigneur, un marquisL... Et il s'oublie k prendre des airs de marquis, il traite avec une commisération non dépourvue de morgue, les humbles, les deshérités. Il prête à un de ces personnages cette surprenante réflexion : « La douleur d'un restaurateur n'est pas aussi touchante que celle d'un artiste. » Tout cela sent l'apprêt, le mot répété devant la glace, la pirouette étudiée, la patte de lièvre, la poudre de riz...

Lorsque M. Frédéric Febvre consent à être simple et sincère (il l'est quelquefois), il est charmant. Il réussit mieux dans l'anecdote que dans la longue nouvelle, — il la trousse comme pas un : vous en avez des exemples dans certains petits chapitres qui

sont des modèles de bonne grâce. Il a, du reste, beaucoup d'esprit. Sa verve est intarissable et mordante... Les fureteurs du prochain siècle puiseront dans ses souvenirs des traits piquants, comme nous en cherchons aujourd'hui dans les Ji^moir^^deFleury.

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