M"* SEGOND-WEBER
Regardez-la, quand, dans les ErinnyeSy elle descend les degrés du palais d'Agamemnon... Son corps mince et flexible ondule lentement sous ses voiles noirs; elle avance tristement vers la tombe du héros; son profil se détache sur Thorizon clair — profil admirable, d'une pureté, d'une fierté souveraines. Elle lève vers le ciel ses yeux noyés de mélancolie; et, d'une voix profonde, dont les accents vous frappent au cœur, elle laisse échapper la divine plainte du poète :
Femmes de la maison, douces à ma jeunesse, Conseillez mon cher cœur amèrement troublé.
Ce n'est pas une fille de théâtre, ce n'est pas une tragédienne qui marche devant nous, c'est une figure antique ressuscitée en pleine jeunesse; c'est une statue toute palpitante de vie et de passion, c'est une évocation des siècles passés.
Et, maintenant, causez avec elle, si vous avez la bonne fortune de la rencontrer dans un cercle d'inlimes ou dans un salon anii. Vous serez tout surpris de sa vivacité, de sa grâce, de la malice de ses paroles, de Texubérance de ses gestes. Electre, Hermione ou Phèdre auront disparu et feront place à une petite Parisienne spirituelle, intelligente et écervelée, descendue de Belleville dès Tàge le plus tendre, et ayant gardé dans Tallure, dans Taccent, dans la façon d'être un je ne sais quoi qui rappelle le faubourg. La métamorphose est complète. Cette voix, qui déclamait tout à rheure des alexandrins, prend des inflexions gamines; ces grands yeux où luisait la flamme tragique vous dévisagent d'un air moqueur; ce corps qui portait noblement la tunique à longs plis s'agite et se trémousse avec drôlerie. Autant j^me Weber est belle à la scène, autant elle est jolie à la ville; elle est plus que jolie, elle est piquante; cette princesse de Racine vous a, par instants, des vivacités de grisette... Il faut l'entendre raconter ses débuts, l'histoire de son enfance, de ses premières misères, des luttes opiniâtres qu'elle dut soutenir pour suivre sa vocation. Elle naquit rue de la Roquette, elle fut élevée dans une obscure maison, entre sa mère et son grand-père. Elle avait froid l'hiver, elle avait faim quelquefois; l'argent était rare... L'enfant grandit ainsi au hasard, vivant au jour le jour, sans s'inquiéter de l'avenir... L'avenir? C'était pour elle un atelier de fleuriste ou une boutique de blanchis-