‹ Pointes sèches (physionomies littéraires)Chapitre 29 sur 37 · W*^ SEGOND-WEBER · texte numérisé non relu

W*^ SEGOND-WEBER

seuse, où elle travaillait dix heures par jour pour gagner un maigre salaire. En attendant Tâge de l'apprentissage, on renvoya à Técole communale, rue des Taillandiers; elle étonna ses professeurs par la précocité de son esprit, par la richesse de sa mémoire, par Tétrangeté de son regard et de saphysionomie. Ils donnaient à apprendre des fables, que les camarades de la petite Weber ânonnaient à qui mieux mieux ; mais elle, d'instinct, y mettait le ton, tâchait de pénétrer le sens du poème, variait ses intonations selon les personnages mis en scène, ne faisait pas parler Tagneau comme le loup, ne prétait pas la même voix au renard et au corbeau. On remarqua cet effort ingénieux, on encouragea Tenfant, on lui fit des compliments. Sa jeune vanité s'éveilla, elle entrevit le moyen de briller, de s'élever au-dessus de sa condition. Elle ne songeait pas encore au théâtre, car elle ne savait guère ce que c'était; elle se mit â travailler, uniquement pour mériter les louanges de ses maîtres.

Trois ans se passèrent, La petite Weber récitait supérieurement les vers; elle était l'honneur de sa classe, et passait dans son quartier pour un phénomène d'intelligence. Sur ces entrefaites, la Ville organisa un concours de déclamation. Un prix de cent •francs devait être décerné. L'école de la rue des Taillandiers envoya naturellement sa meilleure élève. Weber avait choisi comme morceau de concours la Conscience de Victor Hugo. Voyez-vous cette fillette

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de treize ans récitant la Conscience, s'appliquant à rouler des yeux terribles et lançant de sa voix grêle le vers farouche :

L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.

Elle eut le prix; elle revint triomphante dans sa pauvre maison de la rue de la Roquette et y apporta un premier rayon de gloire. C'est alors qu'elle conçut Tespérance de devenir comédienne. En effet, son succès à THôtel de Ville avait attiré l'attention sur elle ; on la recherchait, on lui offrait de réciter des poésies dans des matinées à bénéfice. La petite acceptait avec beaucoup d'émotion et de joie ces occasions de se produire en public ; et elle rentrait toute grisée de ce qu'elle avait vu, des costumes, des décors, des lumières; son amour-propre d'enfant s'épanouissait sous les louanges dont on la comblait, et ce n'était jamais sans un serrement de cœur qu'elle regagnait, ë. la nuit tombante, les hauteurs de son faubourg. Que ce retour était triste! Quelle mélancolie, quand il lui fallait quitter sa robe blanche — son unique robe des dimranches — et revêtir le pauvre costume de tous les jours, le corsage en alpaga usé au coude et le tablier d'indienne!... L'enfant demeurait pendant des heures songeuse, les yeux vagues, poursuivant un rêve, puis elle ouvrait un livre, le dévorait fiévreusement, s'empHssait la mémoire de vers et de prose, et s'en allait parles rues, ou plus loin sur les remparts, ou encore dans les allées solitaires du Père-Lachaise,

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et déclamait avec une ardeur désespérée ces pages qu'elle venait d'apprendre par cœur. Elle les criait aux nuages, aux oiseaux, aux petits chiens. Un jour, elle attrapa un malheureux toutou qui trottinait devant elle, le coucha sur ses gei^oux et lui débita

d'une voix passionnée le, premier acte d'Esther

Peu à peu, dans son esprit, le désir d'entrer au théâtre, l'obsession de la scène prit l'intensité d'une idée fixe; ou ne tarda pas à le remarquer autour .d'elle, on s'en alarma. Sa mère opposa une résistance désespérée à cette impérieuse vocation. C'était une brave ouvrière pleine de bon sens et de préjugés, qui ne pouvait deviner le futur talent de sa fille et ne voyait dans la carrière dramatique que des dangers, des hontes.

<< Tu seras blanchisseuse.

— Je serai tragédienne... »

Ce fut un point résolu. Weber comptait à peine seize ans; elle avait travaillé beaucoup, conquis son premier brevet, elle quitta l'école, courut le cachet, donna des leçons de grammaire; elle passait ses jours à trotter, ses nuits à apprendre et â réciter des vers classiques. Un an plus tard elle se présentait au Conservatoire,. elle y était reçue, entrait, non dans la classe de M. Worms, ce qu'elle eût souhaité, mais dans celle de M. Got, qui l'effarouchait par ses brusqueries, et au concours de fin d'année elle remportait de haute lutte un premier prix. Ses qualités et ses défauts avaient frappé tout le monde, le jury, le

public et les directeurs des théâtres subventionnés. M. Porel, entre autres, qui cherchait une tragédienne pour créer les Jacobites, de François Coppée, fut transporté de joie. M"*» Weber avait Tâge et le physique du rôle, une voix superbe et frémissante, des yeux ensorceleurs, qui par moments devenaient durs et sauvages. L'engagement fut signé tout de suite et, le 21 novembre 1885, la jeune artiste débutait à rOdéon. Ce fut un triomphe, presque sans précédent, dans Thistoire du théâtre. On cria au miracle, on évoqua l'ombre de Rachel, tous les journaux illustrés donnèrent le portrait de la débutante, orné par le poète de dédicaces flatteuses. Pendant plusieurs semaines, il ne fut question que de Weber. Tout Paris défila aux fauteuils de FOdéon. Ce qu'elle reçut de lettres, de billets, de fleurs, de témoignages d'admiration est inimaginable. Un souverain étranger, de passage chez nous, alla jusqu'à lui ofl'rir un trône en Asie. Il y avait, dans ces hommages, de quoi troubler une tête de dix-huit ans, une tête déjà exaltée et un peu folle. M"« Weber se forma une haute opinion de ses mérites'; elle se crut arrivée au premier plan; elle travailla avec plus d'insouciance et de mollesse : elle ne tarda pas à s'en repentir.

Il est très glorieux de débuter par un coup d'éclat, de conquérir en un soir une renommée presque européenne, mais ces succès foudroyants sont fatalement suivis d'un retour d'opinion. Après avoir fêté le nouveau venu, on lui garde rancune de sa trop

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