‹ Pointes sèches (physionomies littéraires)Chapitre 31 sur 37 · M»«E SEGOND-WEBER · texte numérisé non relu

M»«E SEGOND-WEBER

lage, joua sans jamais se plaindre tous les rôles qu'on lui confia, peina sans relâche, atténua sans parvenir à le corriger ce terrible défaut de prononciation dont la nature Tavait affligée, agrandit sa position, acquit de Fautorité, se fit apprécier du public, et finit, après six ans de luttes obscures, par sMmposer. Cette royauté lentement conquise, M"® Dudlay ne la devait ni à sa beauté, qui est ordinaire, ni à son jeu, qui manque d'éclat, mais à son invincible, à son admirable volonté. M"' Weber a reçu des dieux tous les dons que peut ambitionner une tragédienne. Elle possède la plus belle voix qui soit au théâtre, une taille de déesse, un profil de statue, une vive intelligence, des instincts et des goûts d'artiste. Le seul don qui lui manque, le seul que la bonne fée qui fut sa marraine ait omis d'épancher sur son berceau, c'est la persévérance; l'opiniâtreté, l'égalité dans l'eflFort.

Elle déconcerte ses plus fervents admirateurs. Un jour elle les ravit et le lendemain elle les navre. En tout, elle manque d'ordre et de mesure. M™** Weber a du génie. Quand consentira-t-elle à n'avoir que du talent?

« Mon cher Silvain, lui dis-je, vous êtes un homme heureux!... »

Et, en effet, ce jour-là, Texcellent tragédien présentait l'apparence d'une complète félicité. Il était assis dans son jardin, sous une tente de coutil gris et rose, et achevait de déjeuner. Sa charmante femme, sa petite fille (qui dit déjà les vers comme père et mère)et quelques vieux amis se pressaient à ses côtés. Autour de nous s'élevait un gai babil de volières. Les innombrables oiseaux de Silvain exhalaient la joie qu'ils avaient de voir leur maître par de tumultueux gazouillements. Les rossignols, les aras, les huppes, les marlins-pêcheurs, les faisans, les coucous, les pies-grièches et les colibris mêlaient leurs ramages et leurs plumages. L'un de ces volatiles, un toucan de l'Amérique du Sud, s'était posé gravement sur la table et picorait des grappes de raisin. Il faut vous dire que Silvain a une grande tendresse pour ce

toucan, auquel il a donné le nom de François. Il le traite avec familiarité et l'admet à Thonneur de partager ses repas. Ainsi Mithridate, roi de Pont, avait il à sa cour des favoris qui excitaient par leur insolente fortune la jalousie des princes.

Un tiède soleil d'automne éclairait cette scène biblique. Le moka fumait dans les tasses; l'heure était propice aux confidences. Silvain nous conta sa vie, dont le début fut traversé de dures épreuves. Je voudrais pouvoir reproduire Taccent qu'il mit dans son récit. Les comédiens, quand ils sont intelligents et lettrés, sont des narrateurs incomparables. Ils joignent au verbe l'action, la mimique, la physionomie; ils montrent les choses et les font vivre.

« Si jamais vous parlez de moi, rappelez ce que je dois à mon père, qui fut un héros. »

Il était capitaine aux armées d'Afrique, sous le commandement du duc d'Aumale. Son régiment, le 33« de ligne, prit part à d'innombrables combats et s'en alla plus tard, en Italie, guerroyer contre les Autrichiens. Le capitaine Silvain reçut la rosette d'officier sur le champ de bataille; il n'avait échappé que par miracle à la mort vingt fois affrontée. Il a retracé lui-même les épisodes de cette journée, dans une lettre que son fils a conservée pieusement. Le vieux soldat s'y peint tout entier. Ce ne sont pas de longs discours, mais des phrases brèves et qui ont Tair de marcher au pas de charge. On ne saurait joindre plus de courage à plus de simplicité :

« Ce pauvre 33% qui n'a assisté qu'à une seule affaire, a été bien étrillé. Mon pauvre commandant, M. Desarbes, le capitaine Combes, le lieutenant Carbussier, les sous-lieutenants Bonnet et André ont été tués raide. Le lieutenant-colonel Rey, le capitaine Kîffer sont morts par suite de leurs blessures. Onze ont été blessés plus ou moins grièvement. Quant à moi, je l'ai échappé belle; car, me trouvant à cheval en tête de colonne, à côté du colonel, du lieutenantcolonel et de mon commandant quand ils furent tués ou blessés, je pris le commandement de cette portion de colonne et la portai en avant pour déloger les Autrichiens des positions avantageuses qu'ils occupaient; je restais donc à cheval, exposé aux plus grands dangers, quand, tout k coup, mon cheval fut ^littéralement criblé : il reçut trois balles dans la figure, dont deux se logèrent dans les mâchoires. La troisième, passant en travers dans la bouche, lui coupa la moitié de la langue; une quatrième lui laboura le poitrail; une cinquième vint se loger dans mon caban, roulé en portemanteau, pendant que je cherchais k mettre pied à terre. A mes côtés, c'était rempli de tués et de blessés. Enfin j'eus la chance de ne point être touché. Maintenant c'est une affaire terminée. -Au mois d'avril prochain j'aurai trente et un ans de service et douze ans de grade; je demanderai ma retraite, qui sera de 2400 francs. »

Le capitaine ne jouit pas de sa retraite. Il succomba aux suites de ses campagnes. Quand il mourut, son

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