U POINTES SÈCHES
fils avait seize ans. Longtemps après, comme ce dernier venait d'être nommé sociétaire à la Comédie- Française, il rencontra dans le monde le duc d'Aumale, qui Taccueillit avec son ordinaire afTabilité.
« Est-ce que votre père n'a pas servi en Afriqueau 33« de ligne? lui demanda-t-il.
— Si fait, Monseigneur.
— Je Tai beaucoup connu. Et j'ai conservé sa silhouette, dessinée par Raffet.
— Vous êtes plus heureux que moi, Monseigneur; je ne possède aucun portrait de mon père... »
La semaine suivante, Silvain était tout étonné de recevoir un présent dont il fut profondément touché.. C'était une copie du crayon de Raffet, accompagnée d'un billet affectueux. Le duc d'Aumale se montra en cette circonstance, comme il fut toujours, le plus délicat des gentilshommes.
Notre futur tragédien était tout jeune quand so» père le conduisit au prytanée de la Flèche. Le capitaine considérait qu'il n'est pas de plus beau métier que celui des armes et l'idée ne lui -fût pas venue qu'un garçon issu de son sang en pût exercer un autre. Lorsqu'ils arrivèrent au collège, ils le trouvèrent tout frémissant d'enthousiasme et d'ardeur patriotique. Nos récentes victoires avaient enflammé le cœur des écoliers qui se formaient en deux camps, pendant les récréations, et renouvelaient à coups de pied et à coups de poing les exploits de nos troupes d'Italie. Silvain fut entraîné, bon gré, mal gré, dans la
bagarre. Il défendit du mieux qu'il put Thonneurdu drapeau français. Mais, son audace ayant été jugée insuffisante, on lui décerna le surnom de « pomme cuite », qui était d'un bien mauvais présage pour la -carrière qu'il devait choisir plus tard. Sa vocation lui fut bientôt révélée. L'étude des sciences ne lui plaisait qu'à demi : il lui préférait celle des lettres. Il apprenait par cœur de longues tirades de Corneille et les déclamait avec une chaleur qui lui attirait les compliments ironiques de ses maîtres; un seul l'encourageait. C'était un fin poète, républicain convaincu et fougueux voltairien, qu'on avait envoyé en disgrâce à la Flèche pour ses idées subversives. 11 s'appelait Dyonis Ordinaire; il avait été le camarade d'About, de Taine, de Sarcey, et devait devenir l'ami de Gambetta; il composait, pour charmer ses ennuis, des vers spirituels, qui avaient, avec plus de lyrisme, la franchise et le tour classique de ceux de Boileau. Il les communiquait à son élève, qui s'en ornait la mémoire et qui s'en souvient encore après trente ans écoulés. Il n'en fallait pas tant pour achever de tourner la tête d'un adolescent qui rêvait d'atteindre À la gloire de Talma. La guerre de 1870, à laquelle il prit part comme lieutenant de francs-tireurs, ne le détourna pas, bien au contraire, de son idée. Se voyant en 1871 orphelin et sans ressources, sur le pavé, il accepta à Marseille un modeste emploi dans les bureaux de son oncle, et, chaque soir, sa besogne ierminée, il se répandit dans les cafés de la ville,
récitant la Grève des Forgerons, mêlant le grave au doux, et s'essayant même à chanter la chansonnette. Un jour, il assista, comme « romain » (et il avait des battoirs solides), à une représentation de M^^ Agar. Ce fut le coup de grâce. Il s'embaucha dans une troupe de hasard, courut se faire siffler à Nîmes, à Arles et en d'autres lieux, puis il passa les mers, visita l'Algérie, mal payé, mal nourri, et cependant heureux, car il jouait, sans concurrence possible, les premiers rôles du répertoire. Après quelques mois de cette existence vagabonde, il débarqua à Paris, en plein hiver, n'ayant sur soi, pour toute garde-robe, qu'un pantalon de nankin et une veste d'alpaga un peu usée. Il se fit admettre au Conservatoire et réussit à forcer les portes du théâtre Beaumarchais et du théâtre Déjazet. Ce dernier avait été décoré par son directeur, M. Ballande, d'une étiquette plus solennelle. Il s'appelait le Troisième Théâtre-Français; et l'on avait l'impression, en y pénétrant, que ce n'était pas un lieu frivole. Des bustes de plâtre en ornaient l'entrée, et ces bustes étaient ceux de nos grands classiques. On défilait, pour gagner son fauteuil, sous Tœil désabusé de Molière et sous le fier regard de Rotrou. M"° Ballande siégeait avec dignité au bureau de location et M. Ballande accueillait d'un bienveillant sourire les gens de goût qui venaient dans son établissement se saturer d'une saine littérature. Ce brave homme, qu'on a beaucoup raillé, avait eu le mérite de fonder une institution qui devait enri-
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•chir ses successeurs. Il avait créé les matinées dominicales avec conférence. Notre oncle Sarcey, Taimable et chevelu Henri de Lapommeraye, Ernest Legouvé, Auguste Vitu, Paul Féval, lui prêtaient un concours -désintéressé, et les potaches et les étudiants se pressaient à ces fêtes de l'esprit. Les bonnes heures que Ton passait là! La mise en scène était médiocre, les ■costumes défraîchis, Tinterprétation inégale. On s'amusait tout de même. Parmi les acteurs économiques qu*avait recrutés Ballande, Silvain paraissait un astre. On appréciait en lui, déjà, cette simplicité, cette maîtrise, cette ampleur de diction, ce goût de vérité, qui sont les traits distinctifs de son talent. Emile Perrin remarqua ces qualités, il s'attacha le jeune artiste, qui, eut enfin la joie, après tant de déboires, de toucher au port. Il débuta à la Comédie- Française dans Mithridate^ qui est peut-être son plus beau rôle, celui qu'il a joué avec le plus de puissance •et de perfection.
Et maintenant, les mauvais jours sont passés. Lorsqu'un acteur bien doué et ayant Tamour de son art pénètre dans la maison de Molière, il n'a plus à «'inquiéter de Tavenir. C'est comme un bon officier sorti des écoles. Il suit sa carrière méthodiquement, il franchit les étapes qui le conduisent au grade suprême; le maréchalat pour le comédien est le sociétariat à part entière. Des actions d'éclat, c'est-àdire de brillantes créations, peuvent l'y mener plus rapidement. Mais il est assuré d'y parvenir, même si
ses services sont d'un ordre secondaire. Eugène Silvain avait un trop grand talent pour demeurer longtemps dans une situation subalterne : la retraite de Maubant le mit en possession des premiers rôles tragiques. Il est devenu chef d'emploi, il a pris sa place au Comité; on lui a confié une chaire au Conservatoire; il a reçu la croix, comme son père, sur le champ de bataille; on Ta décoré dans le Théâtre antique d'Orange, au sortir d'une représentation des Erinnyes. Il est prospère, il n'a rien à souhaiter. Sa plus belle victoire fut de se vaincre lui-même et de dompter un certain penchant qui lui faisait rechercher les émotions des jeux de hasard. Il n'a plus désormais qu'un vice, qui est le canotage et la pêche. Son bateau est un noble bateau qui s'est appelé successivement le Mithrldate^ le Gannelon et qui porte présentement le nom gracieux de Griselidis. Avec quelle magnificence Silvain jette l'épervier, je ne le saurais décrire. La physionomie est redoutable, le geste auguste : les poissons, par avance médusés, se laissent envelopper sans résistance dans les mailles du filet. Ayant vaincu les en-fants de l'onde, Silvain charme les enfants de Tair. II. possède des grandsducs, objets d'effroi, auxquels il prodigue de tendres caresses. Et quand il invite ses amis Armand Silvestre, Frémine, François Fabié, et qu'ils récitent leurs derniers ouvrages autour de la table hospitalière, la musique des vers se mêle au gazouillis des oiseaux. Et cela forme un concert charmant et dont
la nature est réjouie. On s'interpelle, on se répQnd, on échange des pensées dans le style d'Homère, quelquefois on s'invective après boire, puis aussitôt après, la paix est scellée. Le pauvre Paul Arène prenait une part active à ces jeux, et, dans des strophes empreintes d'une subtile ironie, il a raillé les aptitudes nautiques du bon Silvain.
Quand le sociétaire Silvain Sur son bateau s'en va-t-en Seine, L'avertisseur crîrait en vain :
• « Monsieur le sociétaire, en scène ! -
Quand Mithridate, roi du Pont, Drapant son épervier en toge, Tourne autour des piles du pont, Mons Thaunus ferait son éloge.
Mais quand rêvant aux martins bleus, Il naufrage sur quelque pierre, Silvain pousse un tel •« nom de Zeus »
Qu'il en scandalise saint Pierre !
On assure que Silvain médita, pour se venger, d'organiser une catastrophe où Paul Arène, François Fabié et Ch. Frémine eussent péri. Il s'en tint heureusement à l'intention, ne voulant pas priver la France de ces excellents poètes.