LES FLÈCHES EMPOISONNÉES DES TRIBUS SAUVAGES
LE POISON d'Épreuve
L'art funeste de rempoisonnement est, pourrait-on dire, contemporain de la perversité humaine, et cette perversité est aussi ancienne que le monde.
Il faut remonter jusqu'à Tépoque préhistorique pour trouver Torigine et l'emploi des armes empoisonnées. Qu'il luttât pour sa défense ou pour sa subsistance, Ihomme primitif avait à combattre des adversaires qui lui étaient bien supérieurs sous le rapport de la force physique, à en juger par les vestiges d'animaux gigantesques que les fouilles ont mis et mettent tous les jours à découvert (i).
11 était naturel que pour suppléer à sa faiblesse l'homme se fabriquât des armes : elles furent, dans le principe, rudimentaires, — un silex taillé, que la main pouvait saisir et lancer ou un silex fixé au bout d'un roseau. Plus tard, il songea aies enduire d'un des poisons que la nature mettait à 'sa portée et dont le
(1) Pour la documentation de ce chapitre, nous avons consulté, outre les ouvrages mentionnés ci-dessous, les Bulletins de la Société. (V Anthropologie de Paris, 1883, pp. 205, 274; 1888, 194; 1889, 404; 1891, 706, 755; 1898, 294; la Revue de l'École d'Anthropologie, 1891, p. 97; 1892, 12; 1893, 301; 1897, 248; 1898, 323; 4900, 108, 167, 190; 1902, avril.
hasard ou rexpérience lui avait révélé les propriétés.
« Cette pratique d'empoisonner les armes se retrouve, e'crit le docteur Malbec,, chez presque tous les peuples primitifs, à toutes les époques, dans tous les pays, sous toutes les latitudes, et à peine modifiée dans la forme de l'arme ou la nature du poison ; et il semble que ce sont les traditions léguées d'âge en âge par les premiers ancêtres, que l'on retrouve encore aujourd'hui chez les peuples sauvages qui font usage d'armes empoisonnées, pour répondre aux mêmes besoins. »
L'homme quaternaire ne semble pas s'être muni d'armes empoisonnées ; les premières traces de l'usage de ces armes remontent à l'âge de la pierre polie.
En 4858, Geofïroy-Saint-Hilaire, en présentant à la Société d'Anthropologie des débris de flèches recueillis dans une grotte, en même temps que des ossements d'animaux appartenant à des espèces actuellement disparues, faisait observer que plusieurs pointes de ces flèches étaient creusées de rainures, destinées, selon toute apparence, à recevoir des substances vénéneuses (1).
Un peu plus tard, le professeur Parrot découvrait, dans une grotte de la Dordogne, une tête de flèche, qui offrait sur chaque face « une gouttière profonde » (2).
Depuis lors, les recherches se sont multipliées : il est amplement prouvé, par des témoignages nombreux, que les hommes fossiles ou paléolitiques empoisonnaient leurs armes ; on a trouvé, en ces dernières
(1) Comptes rendus de V Académie des Sciences, 10 novembre 1858,
(2) Comptes rendusde l'Association pour l'avancement des Sciences, session de Bordeaux (1872).
années, des pointes de sagaies en os et en corne de renne, avec de simples entailles situe'es les unes au-dessus des autres, à une distance à peu près égale, qui étaient, selon toute vraisemblance, destinées à loger et à retenir du poison.
Si nous passons aux temps historiques, nous retrouverons les poisons sagittaires en usage chez les peuples les plus divers.
Homère, le plus documenté des historiens, quand il n'est pas le plus inspiré des poètes, nous révèle qu'Ulysse va demander à llus, roi d'Épire, du poison, pour y tremper ses flèches. Par respectpour les Dieux, llus oppose un refus à Ulysse. Mais Minerve, c'est-àdire la réflexion et la sagesse, vient en aide à Ulysse et fait accorder par Jupiter à Tépoux de Pénélope ce que celui-ci n'a pu obtenir du roi d'Épire.
Il y a dans Homère un autre épisode, qui nous éclaire mieux encore sur ce sujet. Les flèches d'Hercule (1) ont été trempées dans la bile de l'hydre de Lerne, pour les rendre plus meurtrières. L'oracle a déclaré que, sans elles, jamais Troie ne serait prise par les Grecs. Frappé mortellement de l'une de ces flèches, le centaure Nessus n'eut quà rougir sa tunique de sang, pour la rendre fatale à qui la revêtirait. Héritier de ces flèches terribles, Philoctète, pour en avoir eu le pied seulement effleuré, fut atteint d'une plaie incurable et devint un objet d'horreur pour ses compa-
(1) Ce serait avec des flèches empoisonnées qu'Hercule aurait blessé par mégarde le centaure Chiron, et frappé mortellement le centaure IS'essus, lors de l'eDlèvement de Déjanire.
Dans VOdyssée, Homèhe parle d'un poison mortel pour l'homme, extrait d'une herbe, et servant à tremper les flèches de bronze. (Elie.n, liv. V, 56.)
gnons, qui l'abandonnèrent dans une île déserte.
Quelque légendaires que soient ces récits, ils comportent une part de vérité, et il convient de ne pas les rejeter sans examen ; nous pouvons au moins en induire que les Grecs savaient à coup sûr tirer parti du poison des flèches.
De même, chez les Celtes, au rapport d'Aristote, il existait un poison, qu'ils appelaient eux-mêmes toxique ; poison qui déterminait une décomposition si prompte, que les chasseurs, lorsqu'ils avaient frappé d'une flèche un cerf ou quelque autre animal, couraient rapidement exciser la partie blessée, avant que le poison n'eût pénétré, afln que l'animal pût servir de nourriture, et aussi pour quïl ne se putréfiât pas (1).
Les Celtes employaient, pour enduire leurs traits, le fruit d'un arbre assez analogue comme forme aux chapiteaux des colonnes corinthiennes, et dont le suc était mortel (2).
Ovide a dépeint quelque part les G êtes indomptés (au miheu desquels il passa une partie de sa vie), toujours à cheval, lare en main, et sur l'épaule un carquois rempli de flèches trempées dans le fiel de la vipère (3). En un autre endroit, il rapporte que ce n'était pas seulement le fiel du reptile qui servait à cet usage, mais bien son sang (4); ce qui rendait,
(1) De mirabilibus consultationibus, lxxxvi du tome IV, p. collection Didot.
(2) Strabon, Géographie, liv. IV, chap. iv, | 6.
Omnia viperco spicula telle linunt.
Nec qun vipereo tela cruore madent.
dit le poète, ces flèches doublement mortelles (1).
Sans doute, les Gètes tenaient-ils leur recette des Scythes, qui préparaient leur poison de la manière qui suit (2) : « Les Scythes gardent les vipères femelles, portant déjà des petits, et les font macérer quelques jours. Lorsque le tout leur paraît suffisamment putréfié, ils versent du sang d'homme dans une petite marmite qui, fermée avec un couvercle, est enfouie dans le fumier. Lorsque ce sang est également putréfié, le hquide séreux qui reste à la surface est mêlé au putrilage de la vipère, et ainsi ils font un poison mortel (3). »
Les Daces et les Dalmates, les premiers, riverains du Danube, les seconds, habitants des bords de l'Adria. tique, au nord-ouest de la Grèce, enduisaient les dards avec deux substances, Vhelenium, et le ninum, dont nous reparlerons plus loin, substances qui, mises en contact avec le sang des blessés, les tuent, mais qui, mangées, ne font aucun mal (4).
A part le venin de la vipère, tous les poisons qui viennent d'être mentionnés appartiennent aux espèces végétales; ils devaient être, quelle que fût leur provenance, d'une virulence particulière, à en juger par la sûreté et la promptitude de leurs effets.
Pour ce qui est du venin de la vipère, on est aujourd'hui fixé sur son action : une statistique (5) soigneusement édifiée établit une proportion de léthaUté de
(1) Memère, Éludes médicales sur les poètes latins.
(2) De mirabilibus comull., chap. cxli du t. IV.
(3) Elien, loe. cit., liv. IX, chap. xv.
(4) Paul d'Egine (édit. Briau), liv. XXXVIII, p. 355.
(5) Viaud-Grand-Marais, Élude médicale sur les serpents de la Vendée et de la Loire- Inférieure.
4 pour 100. Mais les serpents de l'antiquité n'avaientils pas un venin plus violent que ceux qu'on rencontre de nos jours? Le fait, sans être facile à déterminer, n'est pas improbable. Le poison était^ en tout cas^ fourni par différentes espèces de vipères; ce qui explique son activité variable, activité plus ou moins grande^ du reste, suivant diverses circonstances de temps, de température, etc. Le venin, même desséché, conservait son action toxique.
Dans les pays où la vipère est actuellement très commune, elle restait toujours relativement peu abondante. Outre que chaque animal ne fournissait qu'une quantité minime de poison, les grands froids qu'il a dû subir aux époques primitives ne favorisaient pas sa propagation; force fut donc à nos ancêtres de recourir aux poisons végétaux.
Les principales plantes vénéneuses employées paraissent avoir été le gouet ou pied-de-veau, la clématite ou herbe aux gueux, qui tire son nom de l'emploi qu'en font certains mendiants pour simuler des plaies ulcéreuses sur les membres; les euphorbes, purgatives; les renoncules, acres et irritantes ; les anémones, dont se servent encore les habitants du Kamtschatka ; les ellébores, les ciguës, la jusquiame noire, la digitale pourprée, vulgairement appelée berlue, parce qu'elle trouble les sens et l'esprit ; la belladone et la stramoine, et surtout les aconits : c'est un aconit qui fournit, encore de nos jours, dans les montagnes de l'Inde, le plus redoutable poison pour empoisonner les armes. La détermination botanique des autres plantes vénéneuses est restée incertaine, et on ne peut faire que des conjectures à leur endroit.
Le végétal dont parle Strabon (1), et dont le fruit avait la forme d'un chapiteau corinthien, était-il un figuier ou un pavot? Les fruits des différentes espèces de figuiers de notre pays ne paraissent pas avoir cette forme de volute renversée. Et si la capsule du pavot peut très imparfaitement rappeler un chapiteau, le pavot ne saurait être considéré comme un arbre. Or, Strabon parle positivement d'un arbre et non d'un arbuste ou d'une plante, dont le suc aurait eu un pouvoir toxique (2).
Le poison obtenu avec le limeum était connu des Gaulois sous le nom de poison des cerfs, venenum cervarium. Ce limeum paraît être une espèce végétale disparue. Littré a émis l'opinion que cette plante devait être une renoncule (3) et cette opinion est partagée par l'éminent botaniste Bâillon.
(i) Les Orites, peuples voisins de l'Indus, dit encore Strabon, étaient dans l'usage de frotter de poisons mortels leurs flèches, faites d'un bois durci au feu. C'est d'un pareil trait que Ptolémée fut atteint, et il serait mort des suites de sa blessure, s'il n'eût été secouru par Alexandre.
Ce prince crut voir en songe un homme qui lui montra une racine avec sa tige et ses feuilles et qui lui conseilla de la piler et de l'apphquer sur la blessure de Ptolémée. Dès qu'il fut éveillé, se rappelant la figure de la plante, il la chercha, la trouva en grande quantité, et s'en servit pour toute son armée. Les barbares, étonnés d'un pareil remède, se soumirent volontairement à Alexandre. » Strabon, liv. XV, p. 725, édit. grecque; t. V, p. 101 et suiv. del'édit. de l'an XIII.
Strabon n'adopte pas la fable du songe. II est plus naturel de penser, dit-il, qu'Aleitandre fut instruit de la vertu du végétal par quelqu'un du pays, et que les flatteur» du prince inventèrent le reste.
(2) Cf. un travail de Lagneau, lu à l'Institut (Acad. des Inscript ), le 2 novembre 1877.
(3) Le Raniinculus Ihora ou le Doricum pardalianches (Cf. Pline, liv. XXVII, chap. lxxvi, p. 240 et n» 39, p. 248, texte et traduction de Littré, collection Nisard; article Renoncule, du Dictionnaire encyclopédique det Sciences médicales; 1876).
Quant à Vhelenium et au ninum, ils se rapprocheraient par leurs effets du curare, dont la plus remarquable propriété est d'être un poison des plus violents^ quand on l'introduit dans une plaie, tandis qu'il est inoffensif quand on l'ingère dans le canal intestinal (1).
Mais les Celtes et les Gaulois (2) se servaient surtout de poisons extraits de Vellébore et de Vif : le suc de l'ellébore blanc^ dont on extrait la vératrine, est, en effet, d'après les recherches modernes,, un poison des plus actifs.
Pour ce qui est de Vif, ou plutôt de ce que les Gaulois (3) désignaient sous le nom de taxus, le principe
(1) Claude Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses.
Les Daces et les Dalmates enduisaient les dards avec ce qu'on appelait autrefois Vhelenium (aunée) (P. d'ÉGiNE, trad. Briau, liv. XXXVIII, p. 355).
(2) D'après Pline, les Gaulois trempaient leurs flèches de chasse dans l'ellébore {Hist. natur., liv. XXV, chap. xxv, p. 175, édit. Littré); d'autres fois, ils les enduisaient d'une préparation qu'ils appelaient le poison des cerfs (op. cit., liv. XXVI, p. 240).
(3) Les Franks de Germanie, de môme que les Gaulois, se servaient certainement de flèches empoisonnées, selon la formule des Indiens d'Amérique, ou une recette qui s'en rapprochait.
Sulpice Alexandre, cité par Grégoire de Tours, conte que, lorsque, vers 388 après Jésus-Christ, Quintilien, lieutenant de Maxime, eut à combattre les Franks transrhénans, les Germains se servirent de flèches trempées dans le suc d'herbes vénéneuses, de sorte que les blessures même les plus superficielles déterminaient fatalement la mort.
Grégoire de Tours relate que Sigebert fut frappé, en 573, au miheu de son armée, par deux émissaires de Frédégonde, « avec de grands couteaux, vulgairement appelés scramaxes, enduits de poison. » (Grég. de Tours, Op. omnia, t. II, p. 157, édit. de 1836.)
Les Vandales, d'après Sidoine Apollinaire, se servaient également de javelots empoisonnés (Panég. de Majorien, t. III, p. 86.)
L'usage des flèches empoisonnées fut sévèrement puni par la
vénéneux en est signalé, dès la plus haute antiquité, par les historiens, les naturahstes, voiré par les poètes (1). Pris en boisson, au dire de Dioscoride (2) il détermine un refroidissement, étouffe et enfin tue. 11 suffisait d'avoir bu du vin conservé dans des barils en bois d'if; mieux encore, d'avoir mangé, de s'être assis et endormi à l'ombre de cet arbuste, pour en ressentir des effets mortels (3) . Des expériences récentes ont permis d'établir l'exagération de ces récits.
Le principe toxique de l'if est très inégalement répandu dans les différentes parties du végétal et réside principalement dans les feuilles, dont les préparations ont parfois déterminé la mort (4). On a encore extrait, tant des feuilles que des semences ou amandes des fruits de l'if, un alcaloïde, la taxine. dont quinze centigrammes, introduits dans la veine jugulaire d'un chien, ont suffi pour le tuer en une demi-heure (5),
Bien que la plupart des substances (6) employées
loi salique, chez les Franks, vers le commencement du cinquième siècle : « Celui qui aura voulu frapper autrui, énonçait le texte de loi, avec une flèche empoisonnée... sera condamné à payer deux mille cinq cents deniers, qui font soixante-deux sous et demi. »
Deux giècles environ plus tard, les prescriptions légales s'étaient fort adoucies : celui qui avait répandu le sang d'autrui avec un dard empoisonné payait une indemnité de douze sous.
(1) Virgile, Bucoliques, églogue IX, vers 30.
(2) Mal. médicale, t. II, et De venenis, chap. xii.
(3) Pli.ne, Hist. natur., t. XVI, chap. xx, texte et trad. de Littré.
(4) Annales d'hygiène, 2« série, t. IV.
(5) Revue de Hayem, i" année, t. VII (1876) et Gazette hebd. des Sciences médic. (6 oct. 1876;.
(6) Une des substances les plus communément employées comme poison des flèches était Vaconit, que Pline considérait comme un toxique des plus violents : au seizième siècle, Ambroiso Paré faisait la remarque, à propos de l'aconit tue-loup (luparia),
pour empoisonner les flèches soient reconnues comme douées de propriétés toxiques, il en est un certain nombre qui nous paraissent d'une bénignité relative et dont on ne s'explique guère aujourd'hui les effets qu'on nous en rapporte. Nous sommes, il est vrai, restés ignorants de leur mode de préparation et de la manipulation qu'on leur faisait subir ; or rien ne nous dit que ce ne fût pas là que résidait le secret de leur puissance. Au surplus, les botanistes, aidés des physiologistes, arriveront-ils peut-être un jour à déterminer d'une manière plus précise la composition de ces poisons, dont la formule, si elle est à jamais perdue, pourrait néanmoins être à peu près reconstituée.
Depuis que les armes à feu ont presque partout remplacé les armes de jet, l'étude des flèches empoisonnées ne présente plus guère qu'un intérêt ethnologique et historique; cependant on trouve toujours en usage de pareilles armes parmi les peuples où la civilisation moderne n'a pas encore pénétré, et il importe de bien connaître la nature des poisons employés, afin d'y porter remède, si l'occasion s'offre d'en observer les effets.
Les tribus indiennes du nord et du sud de l'Amérique furent, à une certaine époque, très expertes dans
que « les flèches trempées dedans son jus, leurs blessures sont mortelles. » (Œuvres, in-fol., 1652, p. 505).
Les Espagnols, à l'imitation des Gaulois, faisaient plutùt usage de la racine d'ellébore. Claude Bernard rappelle (loc. cit.) qu'un porte-arquebuse de Philippe III usa d'un poison de flèches fabriqué avec cette substance.
l'art de préparer des flèches empoisonnées. Le mode de préparation auquel ces peuples avaient recours variait suivant les endroits. Il s'est conservé, sans modification, en certaines régions.
Dans l'Amérique du Sud, c'est le curare qui est surtout employé : il a pour base de sa préparation une strychnée, mais d'autres plantes lui sont parfois ajoutées ; du reste, le curare des Galibis, par exemple, n'est pas le même que celui des Roucouyennes ; celui des Roucouyennes diffère de celui des Marpuros, etc.
La récolte de la liane à poison donne lieu à de grandes fêtes, que de Humboldt a tout au long décrites et pendant lesquelles l'ivresse de ceux qui y prennent part est obligatoire.
On recueille le curare et on le conserve dans des pots de terre et des calebasses.
Dans l'Amérique du Nord, on semble avoir renoncé à l'usage des flèches empoisonnées, jadis fort en honneur dans certaines régions : c'est ainsi que les Comanches se servaient de la « baïonnette espagnole » , un végétal particulier dont ils perçaient simplement la gousse encore verte, avec la pointe des flèches qu'ils voulaient rendre toxiques.
Les Apachea Coyoteros préparaient leurs poisons en écrasant les têtes de plusieurs serpents à sonnettes avec des fragments de foie de cerf; ils laissaient le mélange se putréfier, trempaient alors dans le liquide la pointe de leurs dards et le laissaient se dessécher lentement.
La mort doit-elle être attribuée, en ce cas, à la matière septique du sang ou des substances animales décomposées, ou bien seulement au venin du ser-
pent, à la crotaline ou vipérine ? La première hypothèse nous paraît la plus probable.
D'autres tribus^ les Moquis de l'Arizona, préparent le poison de leurs flèches de diverses façons : ils prennent un serpent à sonnettes^, qu'ils irritent jusqu'à ce qu'il se soit mordu lui-même; puis le prêtre de l'ordre du serpent plonge la pointe des flèches et une partie du bois dans le sang de l'animal que l'on fait couler. La personne blessée par une de ces flèches meurt ordinairement en trois ou quatrejours; mais si le blessé a subi au préalable un jeûne prolongé, l'action du poison est bien plus rapide.
Un procédé tout différent, mais reposant sur le même principe, consiste à secouer un nid d'abeilles, et, quand elles sont très excitées, à les abattre avec de petites branches liées en faisceau. On écrase les insectes tués dans un mortier de pierre et on trempe les flèches dans cette sorte de pâte animale. Il doit se former, en pareil cas, surtout de l'acide formique, qui n'est pas mortel, mais seulement très vésicant.
Au lieu d'abeilles, les Indiens ont recours aux fourmis rouges, dont les blessures sont pour le moins très douloureuses et déterminent une inflammation considérable au niveau de la partie atteinte.
Des tribus voisines préfèrent se servir du sang menstruel, qu'ils considèrent comme doué de propriétés éminemment nocives; les notions que l'on a acquises en ces derniers temps sur les leucomaïnes (ou poisons des matières organiques) ne sont pas pour infirmer cette conjecture empirique.
Les Esquimaux perdus dans les vastes régions polaires du nord de l'Asie et de l'Amérique empoisonneraient,
croit-on, la pointe des flèches dont ils se servent avec de Taconit.
Les Thibétains de la Tartarie utiliseraient, semblet-il, l'opium brut.
Les indigènes de Java et de Cochinchine fabriquent leur poison avec de Vupas antiar ou avec Técorce de la racine d'une grande liane des forêts vierges, dont ils retirent un extrait ronge, connu sous le nom à'upas tieuté, dont le principe actif est de la strychnine, mêlée de brucine.
En Océanie, les javelots sont empoisonnés avec de la chair en putréfaction. Aux Nouvelles-Hébrides, les pointes des flèches sont presque toujours enduites d'une pâte, formée avec de la terre prise spécialement dans des trous creusés au bord de la mer par des crabes et pétrie avec le suc d'un euphorbe extrêmement vénéneux; aussi les blessures faites par les armes empoisonnées des Néo-Hébridais sont-elles des plus dangereuses. Les blessés succombent rapidement, en proie à des accidents tétaniques.
Dans le continent noir africain, on fait grand usage de traits venimeux (i). Les Somalis empoisonnent leurs dards avec le suc du bois (ïouabaïo : on en a retiré un glucoside cristallisé, Vonabaïne, qui tue un chien
(1) Nous nous demandions, écrit Stanley, en quoi consistait le produit homicide inoculé par les armes des Africains. Or, en revenant de Nyanza, pour aller porter secours au major Bartlielot, nous trouvâmes dans les cabanes des paquets de fourmis rouges ; nous apprîmes alors que les corps de ces insectes, sécliés et réduits en poudre, cuits ensuite dans de l'huile de palme, servaient à frotter la pointe des flèches.
Stanley raconte, en outre, que c'est en enveloppant de feuilles fraîches le bout du dard, que les sauvages évitent de s'empoisonner eux-mêmes pai* le contact de leurs terribles armes.
de volume moyen à la dose de deux milligrammes!
Dans la vallée du Niger, au Gabon, au Dahomey, les tribus ont plutôt recours à une apocynée, la graine de Yinée, plus connue sous le nom de strophantus.
D'autres peuplades emploient la fève de calabar, des euphorbes, des solanées, des asclépiadées, etc.
Certains Peaux-Rouges trempent leurs flèches dans une macération de tabac concentrée.
Un naturaliste qui a séjourné pendant plusieurs années sur les bords de l'Orénoque, vers 1825, a rapporté une coutume des indigènes, qu'il importe de mentionner, dans une histoire des poisons.
Après la saison des pluies, vers le mois d'avril, lorsque le fleuve a débordé de chaque côté, à une distance de vingt à trente kilomètres, et lorsqu'il est revenu dans son lit, il laisse un terrain très humide où les crapauds abondent.
Les indigènes, munis d'un sac et d'un bâton pointu, partent à la nouvelle lune, ramassent les crapauds, qu'ils embrochent, et mettent au fur et à mesure chaque brochette dans un sac. Le soir, lorsque leur récolte est jugée suffisante, ils allument des feux et mettent au-dessus chaque brochette, fixée à ses extrémités sur deux bâtons fourchus. Le feu fait exsuder un venin, qu'on recueille dans un vase, dans lequel on fait tremper les pointes des flèches, pour les imprégner du suc vénéneux; on les implante ensuite, du côté opposé à la pointe, dans un gâteau de terre glaise afin de les dessécher.
Pour en faire usage, le chasseur est armé d'une sarbacane, de six à huit pieds de long, c'est-à-dire de plus de deux mètres, dans laquelle il souffle pour en-
LES POISONS AUX TP:MPS primitifs 33
voyer les traits empoisonnés aux petits animaux, et même à des mammifères de la grosseur des singes; la blessure serait toujours mortelle. Le poison du crapaud ne serait donc pas, comme certains l'ont cru, un vain mythe.
MM. Laborde et Rondeau, entre autres, ont eu, ei\ ces derniers temps^ la curiosité de rechercher la composition des poisons servant à enduire les traits. Bien que ces recherches n'aient pas abouti à des résultats très positifs — ce qui tient, sans doute, à la modification des substances" actives sous l'influence du temps, — ils sont parvenus cependant à isoler certains principes, tels que la strophantine. On a également constaté que certaines tribus, et pour n'en citer qu'une, les Indiens du haut Amazone, font usage de divers stnjchnos, parmi lesquels celui d'où provient le curare.
Il est, en tout cas, prouvé que le poison des flèches est, avant tout, un poison bulbaire. Comme l'observe le docteur Rondeau, il est remarquable que les peuplades sauvages, par un instinct merveilleux, soient toutes arrivées à des procédés semblables, dont on a p^ine à comprendre les premières applications ; appli-
itions qui ont été, chez les premiers qui en ont fait usage, le fruit d'une observation sagace, qui a fort lieu de surprendre chez des peuplades barbares, à moins 'le ne considérer le phénomène que comme le résultat •lu pur hasard.
N'est-il pas également remarquable que le poison que provoque la piqûre anatomique des étudiants modernes, selon une juste réflexion du professeur Bordier (de Grenoble), fit partie, à ces époques lointaines, de Tarmement national; et ne peut-on dire que dans ces
primitifs et inconscients laboratoires de bactériologie, on cultivait couramment les microbes que nous étudions aujourd'hui?
Certes, aucun des peuples qui empoisonnaient leurs flèches, en les laissant séjourner dans la terre fangeuse et la vase, ne savait par quel mécanisme se produisaient les accidents consécutifs aux blessures; mais l'expérience leur avait montré la nocuité de pareilles armes, que les découvertes toutes récentes des microorganismes ont confirmée d'une manière si éclatante.
Quoi qu'il en soit, la science, selon l'observation judicieuse de MM. Malbec et Bourgeois, a retiré de l'étude des armes empoisonnées un bienfait pour l'humanité, puisqu'elle a trouvé, dans les poisons destinés seulement à tuer, quelques substances qui sont aujourd'hui devenues de précieux auxiliaires dans l'art de guérir.
Mais le poison n'a pas seulement servi, dans les âges primitifs, à la pêche, à la chasse et à la guerre ; on l'a encore utilisé comme épreuve judiciaire, comme exorcisme, destiné à reconnaître et à confondre Tesprit du mal. Ainsi que l'a écrit M. Bordier, alors que partout l'idée de possession diabolique évoque dans l'esprit du primitif l'idée de convulsion, partout aussi on a, pour dépister l'esprit du mal, choisi un poison convulsivant; si l'accusé meurt dans les convulsions, c'est qu'il était sorcier; s'il survit, l'accusateur est vendu comme esclave. Cependant, à Madagascar, on se sert d'une apocynée> le célèbre tanghin (tanghina venenifera) qui>
par exception, n'est pas un convulsivant, mais un poison paralysant.
Depuis loccupation française, nous ne saurions dire -i les grandes assises judiciaires, connues sous le nom d'ordaiies, sont encore en vigueur. Toujours est-il que, pendant longtemps, elles ont fait de nombreuses victimes, parmi ces peuples, dans les basses classes principalement. Les riches pouvaient, eux, se libérer à Faide d'une certaine somme dargent; quant aux esclaves, l'opérateur les portait comme morts et les faisait disparaître, pour aller les revendre plus loin.
Dans les procès ordinaires, les plaideurs avaient pris Ihabitude de se faire représenter par des chiens, sur lesquels le poison ne manquait pas son effet ; c'était tout bénéfice, puisqu'une existence humaine était épargnée.
Dans l'Amérique du Nord, pour châtier la femme adultère, on la contraignait à avaler une forte dose de piment; si sa figure ne se contractait pas, elle était tenue pour innocente ; venait-elle à faire la grimace, elle était considérée comme coupable et la justice suivait son cours.
Au surplus, conclut M. Bordier, les e'preuves par le poison n'étaient pas plus sottes que le jugement de Dieu au moyen âge et que le duel à notre époque.
Quelque effort qu'il fasse, quelque importance qu'il se donne, le civilisé aura toujours de la peine à faire oublier le sauvage.
LES CONNAISSANCES TOXICOLOGIQUES