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DES ANCIENS

La science des poisons et des venins fut, tout le démontre, très cultivée dans l'antiquité; la connaissance des toxiques ne devait pas tarder à entraîner celle de leurs remèdes.

De bonne heure on sut se prémunir contre le poison, soit par Tusage fréquent des antidotes, soit en absorbant journellement du poison à petites doses, qu'on augmentait par degrés, jusqu'à saturation. Sans doute les anciens ignoraient-ils l'explication des faits étranges qui se déroulaient sous leurs yeux, mais on ne peut leur dénier des connaissances, surtout en matière de chimie, qu'attestent suffisamment les mixtures plus ou moins alambiquées qui sont parvenues jusqu'à nous.

C'est surtout à l'étude des poisons qu'ils consacraient leurs veilles, et cette étude n'était pas une besogne vile, laissée à des mains inexpertes : les rois eux-mêmes ne dédaignaient pas de s'en occuper.

Les rois de Pergame, qui commencèrent à régner en l'an 283 avant notre ère, et dont les États se perdirent, après un siècle et demi, dans l'empire romain, les rois de Pergame, plus connus sous le nom d'Attales, ont fait une étude approfondie des

poisons (i). Ces recherches pouvaient bien être dictées par lintérêt personnel : dans la crainte du poison^ il était naturel que les rois cherchassent à s'en préserver, en prenant les mesures que leur dictait la simple prudence.

Une des plus répandues était celle que l'on pourrait appeler Y épreuve de la boisson, que Xénophon assure être de date fort ancienne : on la trouve déjà à la cour de l'aïeul maternel de Cyrus, Astyage.

L'échanson qui présentait la coupe au roi devait boire le premier, en versant dans sa main une portion du breuvage. L'usage si fréquent que l'on faisait du poison chez les Mèdes, avait inspiré aux princes cette sage précaution (2).

Les rois d'Egypte, de Syrie, de Pergame, de Pont, expérimentaient sur leurs proches, d'où les vocables euphoniquement sinistres à'Eupator, Philopator, Philométor, Philadelphe, accolés aux noms des rois Ptolémée, Antiochus, Eumène et Mithridate.

Mithridate n'a pas usurpé le renom quïl s'est acquis et qui à travers les siècles s'est conservé jusqu'à nous. Il n'était pas seulement très versé dans la toxicologie (3); il peut encore être considéré comme un précurseur de certaines découvertes dont on a trop vanté la nouveauté.

Un médecin grec, le D' Lambadarios, s'est attaché à démontrer que le père de l'immunisation artificielle et

(I) Galien, De antidolis, liv. I. Lipsi, 1827.

(t) XÉNOPHON, Cyropédie, liv, I, chap. iir, t. II, p. 12, édit. Lff.vre. Paris, 1842.

(3) Au temps où il combaltait les Romains, il avait empoisonné toutes les fontaines qui se trouvaient sur le passage des armées ennemies.

de la sérumthérapie n'était autre. . . que le roi Mithridate 1

Le royal praticien opérait^ en effet, de la façon suivante, et ici nous respectons le texte qui nous est soumis :

1° Il prenait du poison chaque jour à une dose telle que l'empoisonnement ne pouvait se produire dans son organisme ; ce faisant, il croyait qu'il se rendait réfractaire à ce poison.

2° S'il voyait que le poison qu'il allait prendre était bien fort, il prenait un antidote, soit avant, soit après avoir pris le poison, croyant qu il diminuait de la sorte dans l'estomac même la force virulente du poison ; et en agissant ainsi pour introduire dans son organisme le poison atténué, Mithridate ne faisait que ce que la science moderne fait pour provoquer l'immunisation artificielle.

3" Le procédé enfin que Mithridate employa plus tard pour perfectionner sa méthode d'immunisation artificielle consistait à réunir dans un antidote tous les poisons connus, avec lesquels il mêlait les substances aromatiques auxquelles il avait reconnu les propriétés d'atténuer la virulence du toxique.

C'est avec un pareil antidote que Mithridate expérimenta toute sa vie sur lui-même (1) et sur les condamnés, et qu'avec le temps « il avait pu acquérir une

(1) « Sa cruauté et ses passions violentes, qui lui suscitèrenti tant d'ennemis, l'avaient pénétré d'une telle crainte d'être empoisonné, qu'il fit d'étonnantes recherches pour connaître] tout ce qui se rapporte à la toxicologie; il faisait sur les criminels et sur lui-même l'essai de toutes les substances vénéneuses| et prenait journellement une certaine quantité de poison et de' contre-poison; il s'accoutuma tellement ainsi à l'usage des toxiques, qu'au moment de sa dernière défaite, voulant user du poison qu'il portait toujours avec lui, il ne put réussir par ce moyen à se donner la mort. » Philippe, Histoire des Apothicaires.

telle expérience et une telle réputation dans la préparation de l'antidote, que c'est à lui, comme à un autre Institut pastorien, que s'adressaient même des médecins, pour faire contrôler leurs préparations particulières d'antidote » .

Les expériences de Mithridate furent, dit-on, répétées par Attale, roi de Pergame, et aussi par Galien, qui nous confirme que le roi de Pont avait écrit un livre où il avait consigné sa manière d'opérer.

Mais le roi Mithridate ne s'en serait pas tenu à l'immunisation artificielle : il aurait également pressenti la sérumthérapie. Voici comment il s'y prenait : pour se rendre réfractaire au venin de la vipère, notre auguste confrère avait inventé un procédé assez semblable à celui dont on se sert aujourd'hui pour introduire dans l'organisme le sérum antitétanique et antidiphtérique : il avait songé à ajouter à l'anlidote dont nous venons de parler le sang des animaux qui se nourrissent de serpents venimeux, « pour en pouvoir ainsi prendre le venin atténué ou modifié^ car il croyait qu'ainsi pris, l'antidote non seulement ne provoque aucune manifestation d'empoisonnement, mais qu'il possède aussi une action préventive contre cet empoisonnement, par l'immunisation artificielle que par cela même il provoque. » En conséquence, il choisit^ poursuit notre auteur, les oies de la mer Noire qu'il croyait être réfractaires au venin de la vipère « à force de s'en nourrir » ; et, à l'appui de son opinion que les oies faisaient bien leur nourriture habituelle de toutes les vipères qu'elles rencontraient, le médecin de la patrie de Périclès invoque les témoignages de Cœlius Aurélianus et de Pline.

Pour ce dernier auteur au moins, il nous a été aisé de contrôler les assertions qu'on lui prête. A défaut du texte original, nous avons eu recours à l'excellente traduction, due à la plume doublement compétente de Littré, et voici le passage que nous avons relevé :

« Mithridate,, écrit Pline, le plus puissant des rois de son époque, et dont Pompée acheva la défaite, fut, plus qu'aucun des hommes qui l'avaient précédé, curieux des faits de médecine; nous en avons des preuves certaines, indépendamment de la réputation qu'il s'est faite; lui seul s'est avisé d'avaler, après avoir pris des préservatifs, chaque jour du poison, afin d'en neutraliser par habitude les effets malfaisants. Il est l'inventeur d'antidotes, dont l'un conserve encore son nom. On croit qu'il imagina le premier de mêler aux antidotes le sang des canards du Pont, parce qu'ils vivent d'animaux venimeux (1). »

Premier point à noter : les oies de Mithridate n'étaient que de vulgaires canards.

Est-ce à dire que Mithridate ne se soit point occupé de recherches toxicologiques ? Qu'il se soit montré, dès l'âge de maturité, et peut-être auparavant, ardent à tout apprendre et à tout connaître? le fait ne semble plus douteux aujourd'hui : « Les sciences, écrit M. Théodore Reinach (2), se partageaient, avec les lettres, l'intérêt de Mithridate; mais, dans les sciences, il poursuivait surtout les résultats pratiques : l'étude de la nature n'était pour lui que la préface de la médecine, et la médecine, c'était surtout la toxicologie. »

(1) Œuvres de Pline, t. II, liv. XXV, p. 165-166 (édit. Littré).

(2) Th. Reinach, Mithridate, roi de Pont.

S'il faut en croire le même biographe, Mithridate aurait cherché autre chose qu'un délassement dans ses travaux de laboratoire. Pour ce monarque soupçonneux et défiant, « la nature était une vaste officine^ à laquelle, dès son enfance, il avait demandé des armes et des remèdes : remèdes contre les embûches dont il était entouré, armes secrètes et terribles pour servir d'instruments à sa vengeance. » •

De la sorte, il se débarrassa de Laodices, d'Alcée, de Sardes et de son fils Ariarathe. 11 gardait, d'ailleurs, des provisions de poisons, avec les mêmes soins que ses plus précieux trésors, et il en portait toujours sur lui, en cas de besoin, enfermé dans la poignée de son cimeterre.

Pline prétend qu'après la défaite de Mithridate, Pompée trouva, dans les archives secrètes du monarque vaincu, entre autres recettes, celle de son antidote (i). M. Th. Reinach croit à l'existence de toute une bibliothèque sur la science des poisons, que Pompée fit traduire et mettre en ordre par son affranchi Lénée. « C'était, dit-il, un curieux mélange d'observations ridicules. Toutes les contrées de l'empire avaient été interrogées, tous les règnes de la nature mis à contribution : le règne minéral fournissait certaines pierres précieuses; le règne animal, le sang des canards pontiques, que Ton croyait vaccinés par les herbes vénéneuses dont ils faisaient leur nourriture habituelle; quant aux végétaux, on sait coml>ien la riche flore pontique était célèbre par son abondance en poisons et en remèdes (2). »

(1) Cf. L'Esprit des journaux, t. XII. 35o

(2) Th. Reinach, loe. cit.

En quoi donc consistait ce préservatif fameux, dont la réputation est venue jusqu'à nous ?

On a beaucoup disserté sur la composition autant que sur les vertus de l'antidote de Mithridate, et il ne semble pas qu'on soit près de tomber d'accord sur ce point si sujet à controverses. Pline, auquel il faut toujours recourir, toutes réserves faites, nous donne la formule suivante : « Prenez, écrit-il, deux noix sèches, deux figues, vingt feuilles de rue, broyez le tout ensemble, après avoir ajouté un grain de sel : celui qui prendra ce mélange à jeun sera pour un jour à l'abri de tout poison (1). »

Est-ce bien là le produit que les pharmacopées ont si longtemps désigné sous le nom d'électuaire de Mithridate; ou devons-nous établir une distinction entre cette préparation jadis si vantée et l'antidote universel attribué au même auteur?

Ce que l'on appelle Vélectuaire de Mithridate comprenait quarante-six substances — d'autres disent cinquante-quatre (2), — que l'on retrouve presque toutes, coïncidence bizarre, dans la thériaque d' Andromaque ; mais a-t-on la preuve que c'est bien à Mithridate que revient la paternité de cette préparation complexe? Et, comme nous venons de le dire, ne se serait-il pas, à travers les siècles, établi une confusion entre le médicament et le poison?

(1) Histoire naturelle de Pline, t. II, liv. XXIII, p. 128.

(2) « L'électuaire de Mithridrate se composait de 54 substances; c'était le plus compliqué de tous les antidotes alors connus. On sait que la célébrité de cette composition a traversé près de vingt siècles; elle n'a cessé que depuis peu d'années de faire partie de nos dispensaires pharmaceutiques, et figure encore dans quelques pharmacopées étrangères. » Philippe, Histoire des Apothicaires.

Un écrivain qui vivait en l'an 200, et qui fut tué par Caracalla pendant un repas, Quintus Sérénus Sammonicus, avait laissé à son fils une bibliothèque composée de soixante-deux mille volumes et d'un poème sur les médecins et les remèdes, en vers assez plats (1).

Ce Quintus Sérénus,, homme très instruit, prétend, comme Phne, que Pompée découvrit dans le palais de Mithridate la formule véritable du contre-poison dont faisait usage le souverain ; or, cette formule se trouve être absolument analogue à celle que le compilateur latin nous a laissée.

Il y a donc, comme on voit, une très grande différence entre celte composition, dans laquelle n'entraient que trois ou quatre substances, et Télectuaire que l'on attribue au roi de Pont.

Mithridate aurait-il inventé l'un et l'autre produit ou l'antidote mérite-t-il plus de porter son nom que l'électuaire (2)? Nous n'oserions en décider (3), mais faute de pouvoir établir ces origines incertaines, nous avons cru devoir rapporter l'opinion d'un écrivain, qui corrobore celle, toujours si sujette à caution, de l'agréable brodeur qu'est le naturaliste Pline.

Peut-être sesera-t-on demandé comment un souverain aussi préoccupé du souci de gouverner et de guerroyer

(1) Cet ouvrage a été imprimé en 1581 (in-l»), à Paris et en 1662 (in-8»), à Amsterdam.

(2) V. Bulletin de Pharmacie, première série, t. IV, p. 506-507, art. de Cadet.

(3) Philippe, dans son Hixtoire des Apothicaires, ne crainl pas de se montrer plus affirmatif : « Indépendamment de la formule du célèbre élecluairo, on en trouva une autre que l'on regarda comme celle de son véritable contre-poison : elle se coniposait de feuilles de rue pilécs avec du sel, des amandes de noix et des figues grasses {loc. cit., p. 3i).

que l'était le rival implacable et si longtemps heureux de la puissance romaine (1), a pu trouver les loisirs nécessaires pour des travaux de laboratoire? On aura surtout quelque lieu de s'étonner qu'il se soit si rapidement initié à des sciences qui exigent un long et laborieux apprentissage. Cet étonnement cessera quand on saura comment Mithridate s'instruisait de ce qu'il ignorait.

Au cours de ses recherches, Mithridate était entré en correspondance avec les plus illustres médecins de son temps. Zachalias, de Babylone, lui adressa un traité sur la médecine, où il signalait notamment les vertus miraculeuses de Vhématite, pierre souveraine contre les maladies des yeux et du foie, contre les blessures causées par les armes blanches^, et dont la possession assurait aux plaideurs le gain de leurs procès, aux pétitionnaires le succès de leurs requêtes.

Un savant plus célèbre, mais tout aussi charlatan, était Asclépiades^ de Prusias en Bythinie, établi à Rome et créateur d'un nouveau système médical, fondé sur les propriétés curatives du vin. Celui-ci refusa les offres séduisantes de Mithridate, qui voulait l'attirer à sa cour; au lieu de sa personne, le nouvel Hippocrate n'envoya à cet autre Artaxercès qu'un traité sur la médecine, rédigé d'ailleurs dans une langue très élégante (2).

(1) Philippe, loc. cit.

(2) Nous avons des ouvrages d'Asclépiades, fameux médecin, adressés à ce prince, et que lui envoya l'auteur, sollicité de quitter Rome pour sa cour. Il « (Mithridate) est le seul homme, cela est certain, qui ait parlé vingt-deux langues (VII, 24) et pendant les cinquante-six ans qu'il régna, il ne se servit jamais d'interprètes avec les peuples qui lui étaient soumis. » (Histoire 7iat2irelle de Pline, t. II, liv. XXV, p. 165-166.)

Au reste, il ne manquait pas de médecins à la cour de Mithridate. Comme à la cour des Ptolémées et des Séleucides, ils formaient une sorte de hiérarchie, dont le chef portait le titre d'archidtre ou médecin en chef. Nous connaissons déjà un de ces archiâtres^ Papias d'Amisos, fils de Ménophile, qui comptait « parmi les premiers amis du roi ». et cumulait ses fonctions médicales avec celle de « préposé aux appels »; trait de ressemblance de plus avec les médecins des Ptolémées, qu'on employait souvent à des missions politiques et confidentielles.

Un autre médecin de Mithridate fut l'habile chirurgien Timothée, qui le guérit un jour d'une blessure à la cuisse avec une rapidité merveilleuse. Enfin, dans les derniers temps, le roi se confiait à de vulgaires empiriques (1), comme ces Scythes Agariens qui traitaient les blessures par le venin des serpents (2).

Pline ne nous avait-il pas dit, de son côté, que Mithridate avait un goût si vif pour la médecine, qu'il sollicitait des renseignements auprès de tous ses sujets, qui occupaient une partie considérable de la terre (3)?

Grâce à ces moyens multiples d'informations, le roi de Pont avait acquis des connaissances presque encyclopédiques : il n'était pas seulement versé dans la

(1) « On assure qu'ayant été blessé dans une bataille, les Agares, peuples de la Scytliie, l'avaient guéri avec des médicamonts dans lesquels entrait du venin de serpent. C'est là probablement la source de l'intérêt qu'il attachait à l'étude des toxiques et des animaux venimeux. » Philippe, op. cit.

(i) Tu. Rbinacu, Mithridate Eupator, roi de Pont.

(3) Pli>e, loc. cit.

science des poisons, la botanique lui était aussi familière (1).

Combien la gloire de Mithiidate eût été plus pure, s'il eût su mettre à profit les vertus bienfaisantes des plantes qu'il étudiait, au lieu d'en faire les instruments complaisants de ses passions criminelles 1

(1) Cratevas a attribué à Mithridate la découverte d'une plante appelée Milhridatia (Erythronium dens canis, L.)

Linnœus lui attribue pareillement une seconde plante, le scordotis ou scordion {Nepeta scordutis, L.), qui aurait été décrite par ce prince lui-même.

Ces deux plantes ont isolément de nombreux usages, et mêlées à d'autres ingrédients, elles entrent dans la composition d'antidotes. (V. Pline, t. II, liv. XXVI, p. 175.)

A l'exemple de Mithridate, les rois d'Egypte auraient connu et expérimente' plusieurs poisons, dont les formules sont à peu près toutes perdues.

L'Egypte est la terre classique du poison. La fille de Jupiter (Hélène) possédait des poisons composés avec art, qu'elle tenait de lÉgyptienne Polydamna, femme de Thon (1). Dans le célèbre papyrus d'Ebers, mis au jour par MM. Maspéro et Ghabas, il n'est question que de baumes, depomma'les ou d'onguents; mais ce ne sont là que des fragments très incomplets de la science égyptienne.

Il poussait certainement sur la terre des Pharaons des herbes toxiques, que savait utiliser la fameuse secte de Toth, caste sacerdotale, dont le pouvoir était immense, et n'aurait pu se maintenir, s'il n'avait eu recours à des pratiques plus ou moins mystérieuses, où le poison jouait son rôle.

C'est, d'ailleurs, des Égyptiens que les Grecs apprirent l'art de préparer les poisons.

Sur les peuples de l'Inde et de l'Assyrie, y compris la Médie et la Perse, il nous reste des coutumes et des lois qui ont un sens précis, donné par les historiens eux-mêmes.

(1) Odystée, chant IV, v. 227 et silir.

Dans l'Inde, il existait une loi, portant la peine de mort contre celui qui avait fait connaître un poison, sans indiquer l'antidote. Avait-on, au contraire, découvert l'un et l'autre, on était récompensé parles rois.

Les Gathéens, autre peuple de l'Inde, avaient une loi qui forçait les femmes veuves à se brûler sur le bûcher de leurs maris.

« Cette loi;, dit Strabon (1), avait été rendue pour arrêter les empoisonnements commis par les femmes qui prenaient déjeunes amants, et abandonnaient leurs maris. » Avec Strabon, Diodore de Sicile attribue cette coutume au même peuple des Gathéens; mais il remarque qu'on n'exigeait point ce sacrifice des épouses enceintes ou qui avaient des enfants du défunt : ce qui a, été confirmé par des voyageurs du seizième siècle.

La même loi subsiste encore chez les Gatry ou Katry, qui représentent les anciens Gathéens, ainsi que chez quelques autres tribus indiennes (2). Ges empoisonnements sont très fréquents dans l'Inde, sous l'influence

(1) Strabon, liv. XV, p. 699, édit. grecque; t. V, p. 39, édit. de l'an XIII.

(2) Une coutume plus monstrueuse s'est enracinée dans l'ile de Madagascar; on la connaît sous le nom d'épreuve du Tanghen. Le tanghen est un poison tiré du règne végétal, et préparé avec l'extrait du Tanguinia venenifera, qui croit en abondance à Madagascar. 11 suffit d'être suspect au prince ou à ses agents» pour être accusé de sacrilège ou de tout autre crime, et, en conséquence, être soumis à l'épreuve du Tanghen. Selon les effets qu'il produit, le poison décide du jugement à porter sur l'accusé. Le Tanghen est-il rejeté, l'accusé n'est point coupable : est-il digéré ou absorbé, justice est faite : la victime expire dans les plus affreux tourments.

Durant l'épreuve, le bourreau interpelle le poison et l'excite à manifester la vérité (CI". Guilain, Documents inédils sur la partie occidentale de Madagascar, 1846; Leconïe, Mémoires pittoresques d'un officier de marine, 1851, etc.)

des mêmes causes qui les déterminent dans d'autres régions. Une catégorie de criminels y pratiquent le dntgging : on entend par ce mot la narcotisation par Topium ou la stramoine. On endort plus ou moins complètement la victime désignée afin de la dépouiller plus facilement. C'est une femme qui sert généralement d'appât : elle attire le voyageur, l'invite à boire et glisse dans son breuvage le poison narcotique. L'homme intervient alors et termine l'afi'aire sans courir aucun risque.

L'empoisonnement criminel est d'autant plus aisé à accomplir dans l'Inde, que les espèces végétales douées de propriétés vénéneuses sont en grand nombre et à la portée de tous; les substances les plus actives, comme l'arsenic, y sont vendues au poids commercial, en dépit de tous les règlements et de la surveillance exercée par les autorités (i). Il existe du reste de gros approvisionnements d'arsenic dans les habitations sucrières, pour la destruction des rats, très friands de la canne à sucre.

De même que chez les Indiens, l'arsenic est le poison vulgaire des habitants du Céleste Empire. Voici ce qu'écrivait, en i845, un délégué du commerce auprès de notre ambassadeur, M. Lagrenée :

« L'arsenic est parfaitement connu ici sous différentes formes : on l'emploie en agriculture, pour faire périr les vers et les mollusques qui rongent les jeunes

(1) Le seul fait de fabriquer ou de posséder des préparations vénéneuses susceptibles de causer la mort, d'en commander la fabrication, peut rendre passible d'une peine capitale, alors même qu'il n'a pas été suivi de l'emploi de ces mati«'rcs. (GonitR, Elhnofjraphie criminelle.)

pousses du riz. Le Ce'leste Empire a aussi^, comme nous, ses Brinvilliers. 11 y a quatre jours on a procédé, sur la grève de Canton, située au bord du Tchonking, au supplice d'une jeune Chinoise, de dix-huit à vingt ans, qui avait empoisonné, avec de l'arsenic^ son père, sa belle-mère et sa belle-sœur... »

A notre époque, l'arsenic est encore en usage dans le Céleste Empire, mais il n'est pas le seul poison auquel aient recours les habitants de ces régions.

Tout comme les Européens, les Chinois connaissent les effets de certains toxiques qu'ils ont à leur portée : les allumettes phosphorées, par exemple, dont ils pétrissent les bouts dans de l'eau, et qu'ils avalent, quand ils ont fait le projet de quitter cette vallée de larmes.

Il n'ignorent pas davantage les propriétés des sels de mercure, mais ils les emploient rarement.

Un genre de suicide qui est très spécial à ce pays est « le suicide par les feuilles dor ». Certains ont contesté ce mode de suicide qui, à les entendre, ne serait quune sorte de métaphore emphatique, employée par les Chinois pour désigner la mort violente des personnages riches. Le D^ Matignon (1) qui a fait, à ce sujet, une enquête tant auprès des lettrés que des médecins indigènes^, a pu se convaincre que ce genre de suicide existait réellement.

Lorsque les hauts dignitaires de l'empire ont encouru la peine capitale, le souverain, afin de leur éviter l'humiliation de la décapitation sur la place pubUque et leur permettre de rejoindre leurs ancêtres, le corps

(1) Cf, D' J.-J Matignon, Superstition, erimt 9t miién en Chine,

intact, leur envoie l'un des trois cadeaux précieux : une feuille d'or, un sachet de poison, une corde de soie jaune.

La feuille d'or est un morceau de ce métal, finement laminé, que le patient dépose dans le creux de la main ou sur la bouche, et qu'il doit aspirer bruyamment. La feuille d'or, entraînée par le mouvement d'aspiration, vient oblite'rer l'ouverture de la glotte, et l'asphyxie s'ensuit. Plusieurs tentatives sont quelquefois nécessaires, les premières n'étant pas toujours suivies de succès.

A côté de ces suicides par ordre, nous devons mentionner ceux, beaucoup plus nombreux, qui ne sont l'objet d'aucune délibération du pouvoir, et sont accomplis en toute liberté d'esprit. Ceux-là reconnaissent les mobiles les plus variés. Pour nous en tenir aux empoisonnements volontaires, ils s'accomplissent surtout à l'aide de l'opium; nous en citerons quelques exemples, empruntés à la source où nous avons puisé plus haut (1), qui donneront une suffisante idée des mœurs de ce pays encore barbare.

Là où la polygamie est pour ainsi dire officiellement consacrée, il semblerait quil ne puisse survenir de querelles intestines; ce serait mal connaître les femmes. La concubine arrivant souvent à acquérir une situation prépondérante dans la famille, les femmes légitimes en prennent ombrage : des discussions plus ou moins aigres en résultent, qui se terminent par le suicide; la femme outragée se jette dans un puits ou avale une boulette d'opium.

(1) D' Mati6»oî»» op, du

La jalousie, cause si fréquente de suicide chez les femmes, entraîne parfois l'homme dans la même voie. Notre distingué confrère Matignon a rapporté un cas de ce genre, qui excitera tout au moins la curiosité.

Une demi-mondaine de Pékin avait deux amants; la chose se voit en Chine comme en Europe. L un d'eux devint un jour horriblement jaloux de l'autre et prit de l'opium en quantité suffisante pour passer de vie à trépas et laisser la place à son heureux rival. Celui-ci ne se montra nullement satisfait de cette délicate attention; il escomptait déjà les tracas qui allaient en résulter; il redoutait surtout d'avoir maille à partir avec la justice, qui ne manquerait d'informer et peutêtre de l'impliquer dans les poursuites. Pour simplifier la procédure, il prit à son tour le même poison que son rival.

Chez nous, le suicide de deux adorateurs n'aurait pu qu'accroître la notoriété de l'intéressée. Les « tarifées » chinoises raisonnent tout autrement. Loin de se réjouir de ce dénouement tragique, elles ne songent qu'aux ennuis qu'il peut leur causer.

Dans le cas particuHer, notre demi-mondaine ne trouva rien de mieux que d'imiter l'exemple de ses deux protecteurs : elle se hâta de les aller rejoindre dans un monde meilleur, en avalant le poison dont ils avaient fait choix, l'opium.

C'est encore l'opium qu'absorbent les petits garçons et surtout les petites filles qui peuplent les « bateaux de fleurs » , pour échapper aux mauvais traitements que leur font subir les négriers qui les exploitent...

Perdre la face est une expression que tout le monde comprend et emploie en Chine, mais dont il est dificile

de donner une définition exacte, tant sont nombreuses les situations auxquelles on l'applique, tant elle dépeint d'états d'àme variés.

Perdre la face correspond à toutes les blessures .1 amour-propre, à tous les froissements du point d'honneur. Le suicide par point d'honneur est, on le pressent, très fréquent; il a lieu pour les motifs les plus futiles. Une situation ridicule, quelle qu'elle soit, est toujours une perte de face. La suivante est particulièrement pénible aux jeunes mariés et peut les déterminer au suicide.

La virginité de la fille qui se marie est une question très importante pour les Chinois. Le jour où ont lieu les premiers rapports, la belle-mère remet à sa bru un morceau de soie blanche, qui, quelques heures après, doit être rendu maculé de sang; cet intéressant oripeau est montré par la belle-mère à toute la famille, et les parents se congratulent mutuellement.

Mais si l'hémorragie attendue ne se produit pas, c'est un concert de récriminations, et la malheureuse, honnie et bafouée par tous, n'a plus que la ressource suprême d'échapper à la honte par le châtiment, qu'elle s'inflige elle-même, en s'empoisonnant.

D'autres fois, c'est le mari qui, après avoir expérimenté tous les philtres réconfortants de la pharmacopée chinoise, appréhendant de ne pas faire honneur à sa signature, se donne la mort, pour échapper au ridicule; ou c'est 1 inverse qui se produit : c'est la femme qui, honteuse d'avoir tiré à la loterie du mariage un si mauvais numéro, expie son erreur en se suici-

int.

Le suicide par fidélité conjugale s'observe néanmoins,

surtout dans le midi de la Chine. Parfois les veuves se suicident pour ne pas survivre au mari qu'elles viennent de perdre. G est encore le poison qui les aide à rompre les liens terrestres; lopium est une fois de plus l'agent d'exécution des dernières volontés.

Orphée, médecin et poète, est le premier auteur de l'antiquité grecque qui, sans la nommer, se soit occupé de la science toxicologique. 11 parle, en effet, des différents poisons tirés des règnes végétal et animal.

Le poème d'Orphée, De lapidibus, a surtout pour but de démontrer l'utilité des antidotes; il cite les pierres précieuses réputées comme telles; il recommande toujours de les donner en poudre dans un vin généreux.

Dans ce poème, Théodomas, fils de Priam, explique à Orphée les propriétés des pierres. Il énumère celles, entre autres, de la topaze, de l'opale, de Témeraude, de l'aimant, du chrysolite, du rubis (1).

Hippocrate garde un silence presque absolu sur les poisons; c'est avec une sorte de pudeur qu'il en pro- [lonce le nom dans son admirable Serment : « Je ne remettrai de poisons à personne; je tairai ce qui ne doit jamais être divulgué... » S il eût connu un contrepoison, il n'eût pas manqué de nous en conserver la formule.

Le? lois de Platon interdisaient, sous peine de mort, aux médecins, de prescrire des poisons ou même d'en

(1) Gilbert, Et$ai historique tur len poUons; Coup d'œil mr les poi»ons et les sciences occultes.

parler, sous quelque prétexte que ce fût (1); on voulait éviter que le vulgaire n'arrivât à connaître la composition des substances dangereuses, et la connaissant^ n'en fit abus.

D'IIippocrate à Dioscoride, les auteurs grecs n'ont à peu près rien écrit qui puisse se rapporter à la toxicologie. Le père de la médecine n'ignorait pas cependant le parti qu'on pouvait tirer de certains toxiques au point de vue pharmacothérapique; c'est ainsi qu'il conseillait;, entre autres, l'arsenic contre le catarrhe chronique, l'asthme et la phtisie; et en fumigations, contre les affections organiques de la matrice (2).

Il faut arriver à Nicandre pour trouver quelque notion précise sur la science des poisons. Son poème, paru trente ans après Hippocrate, sous le titre de De theriaca et alexiphartnacis^ a été justement considéré comme un chef-d'œuvre de toxicologie. On est étonné, écrit un de nos modernes chimistes (3), de rencontrer dans cet ouvrage des idées si avancées sur la physiologie et la thérapeutique. Chose singulière, l'auteur ne s'occupe spécialement que des poisons végétaux et animaux; quant aux minéraux, il en mentionne quelquesuns, surtout les mercuriaux et les composés saturnins, mais il ne parle aucunement de l'arsenic.

Les anciens empruntaient, comme nous, leurs toxiques aux trois règnes de la nature : au règne animal ils demandaient les cantharides, ou plutôt les

(1) Plato, De legibiis, liv. XII, trad. Ficini; Francfort, 1602, p. 976; de Bepublica, liv. II.

(2) MuRRAY, Appar. med., art. Arsenic.

(3) RoGNETTA, Noucelle méthode de traitement de Vempoiionnemtnt par l'arsenic.

buprestes, insectes auxquels ils attribuaient les mêmes propriétés quauxcantharides. La sangsue, avalée dans une boisson, amenait, croyaient-ils, la mort, par le sang qu'elle suçait dans Testomac (4).

Les Athéniens avaient foi dans la vertu toxique du sang de bœuf : c'est ainsi que Médée aurait empoisonné Jason. En se putréfiant, le sang acquérait des propriétés septiques assez puissantes pour produire un empoisonnement; avec notre conception moderne des ptomaïnes, il n'y a rien là qui doive nous surprendre.

Certains historiens ont prétendu que Britannicus avait succombé de la même façon : telle n'est pas l'opinion de Littré, que nous aurons à discuter plus tard, et qui explique tout autrement la fin foudroyante du frère de Néron.

Les salamandres, le crapaud, le lièvre de mer (f) auraient pareillement été employés dans un but criminel. Sans doute faisait-on subir à ces animaux une préparation restée inconnue, car nous ne sachions pas que par ellesmêmes, ces bêtes soient douées de propriétés nocives.

Il faudrait remonter très haut dans l'histoire pour trouver le premier usage des poisons végétaux. Nicandre, que nous avons cité, et qui vivait au deuxième siècle avant notre ère, a décrit avec précision les effets de V opium.

Chez les Athéniens, la mort par la ciguë était le supplice ordinaire des condamnés. Le bourreau de Socrate avait acquis une telle expérience en cette matière, qu'il prescrivit au philosophe de ne pas trop se promener

(1) Plato, Phœdo,

dans la prison, après avoir bu le contenu de sa coupe^ car la marche, disait-il, développe le calorique, et le calorique, étant contraire à l'action de la ciguë, pouvait empêcher celle-ci d'arriver promptement au cœur et retarder la mort.

Le peuple d'Athènes savait d'ailleurs que le vin était le contre-poison de la ciguë; de là cet adage : « Sicut cicuta homini venenum est, sicut cicutee vinum. » (Mercurialis.) Il savait, en outre, que les poisons passent dans le sang : aussi les lois prescrivaient-elles de donner la ciguë dans une petite quantité de vin, afin de la faire pénétrer plus promptement jusqu'au cœur, et le bourreau avait ordre de ne pas mettre trop de vin, dans la crainte de neutraliser l'effet du poison.

l'état de la science toxicologique chez les romains

De qui les Romains tenaient-ils leurs connaissances toxicologiques?

Les Perse»,, a-t-on prétendu, leur auraient appris l'usage du poison ; il est plus probable qu'ils héritèrent des Grecs cette science criminelle.

Il fut un temps où, redoutant d'exciter une curiosité malsaine, en dévoilant certaines recettes^ on garda le silence sur leur composition. Mais bientôt on estima qu'il n'était pas si coupable d'en traiter, puisqu'en en faisant connaître le danger, on enseignait le moyen de s'en garder. Tout en affirmant qu'il était imprudent de vulgariser ces matières, on ne se fit pas scrupule d'indiquer des procédés et des formules que purent mettre à profit les intéressés.

Galien, et plus tard Dioscoride, établirent une classification des substances qu'ils jugeaient à leur point de vue vénéneuses. Ils renouaient, du reste, la tradition grecque, en reprenant la division en poisons animaux, poisons végétaux et poisons minéraux (1).

(1) Kicandrc range parmi les animaux vcDimeux, outre le

Galien se flattait de pouvoir distinguer l'empoisonnement d'avec la maladie qui le pouvait simuler, mais la plupart des signes qu'il indique nous paraissent aujourd'hui dénués de toute certitude : c'est ainsi qu'il avait noté, comme symptôme de l'empoisonnement par le lièvre marin (î), la difficulté de respirer, la toux, le crachement de sang, et aussi^ — n'est-ce pas à faire frémir ? — l'horreur qu'inspirait au malade la vue et l'odeur du lièvre marin et de tout autre poisson (1) ?

On prescrivait, en pareil cas, des remèdes empiriques, qui réussissaient d'autant mieux que l'intoxication était douteuse.

On était moins armé quand il s'agissait de poisons végétaux : la thériaque et le mithridate, ces droguespanacées^ en dépit de tout leur prestige, échouaient le plus souvent en telle occurrence. Et l'on s'en remettait à une inspiration venue d'en haut : on se prenait à invoquer Apollon ou Esculape^ quand le poison déconcertait par la soudaineté et la brutalité de ses effets.

Quel antidote^ par exemple, conseiller contre Topium, quand c'était réellement le suc, obtenu par des incisions longitudinales pratiquées sur la tête des pavots, qui avait déterminé des accidents?

On cultivait l'opium à Rome dans les jardins : à preuve l'anecdote bien connue de Tarquin le Superbe, faisant abattre les têtes de pavots de son jardin, en présence des ambassadeurs que son fils lui avait envoyés. C'est au moyen de V opium que Cécina, ancêtre de Mécène, se donna la mort : les Romains connaislièvre marin, le crapaud, la salamandre, la sangsue, le bupreste, la cantharide, etc.

(1) Flàndix, Traité des poisons.

saient donc bien la puissance toxique de cet ai?ent. Ils savaient aussi le distinguer d'autres produits, tirés du même végétal, le méconion et le diacodion (1) notamment, d'une activité bien moindre.

Presque aussi fréquemment que Topium était employée la, jiisquiame, dont la graine principalement servait de poison. On en distinguait deux sortes : la blanche et la noire. La graine de jusquiame passait pour déterminer une altération d'esprit passagère ; de même, trois à quatre feuilles de la même plante suffisaient à provoquer un dérangement cérébral.

La mandragore était un narcotique grâce auquel on obtenait une anesthésie momentanée.

La belladone jouit longtemps d'une triste vogue : c'est, on le sait, avec la belladone que Médée obtenait ces hallucinations de la vue qu'elle savait si bien exploiter. Elle se servait aussi de colchique pour opérer ses sortilèges.

Les propriétés toxiques du bois d'if étaient également connues des Anciens : c'est avec ce poison que Gativolk, roi des Éburons (Belges), se serait donné la mort.

La mort de Gativolk soulève une question de linguistique et d'histoire naturelle. « Taxo se examinavit », dit César (^2) ; on traduit ordinairement qu'il s'empoi-

(1) Hérodote parle du méconion, et indique la maDière de le préparer. Le méconion des anciens n'est pas notre opium; il a beaucoup moins de force (multum opio ignavior).

Le diacodion se préparait en faisant bouillir les têtes de pavots sauvages dans l'eau; on passait la décoction à travers un linge, on reprenait la colature avec du miel et l'on évaporait à réduction de moitié; c'était à peu près le sirop diacode de nos pharmacies (Gilbert, Phillrex, charmen et poisont).

(2) CcsAK, De Dello Gullico, t. VI, cli. xX.vi.

sonna avec de l'if (1) ; mais ceux qui n'admettent pas que l'if soit véne'neux, comprennent que Cativolk se pendit à un if (2).

L'aconit^ que les anciens appelaient le tiœ-panthère, et que la mythologie fait naître de l'écume de Cerbère^, était déjà considéré comme un poison d une efficacité reconnue : Calpurnius Bestia, conjuré de Catilina, faisait mourir ses femmes avec des philtres préparés avec de l'aconit (3).

Le smilax, connu des Romains, était le daphne mezereum de nos pharmaciens : c'était un poison acre dont les propriétés sont bien connues (4).

Les Romains avaient encore recours d^wn renoncules ^ aux champignons^ que Nicandre désigne sous le nom de mauvais ferment de la terre, etc.

La racine à' ellébore, broyée et délayée dans du lait et de la farine, était employée pour tuer les rats ! On la croyait aussi souveraine dans le traitement de la folie. La Fontaine s'est souvenu, chacun le sait, de cette propriété :

Ma commère, il faut vous purger Avec quatre grains d'ellébore...

Si nous en croyons Pline et Vitruve^ les Grecs, et à leur suite les Romains, connaissaient l'arsenic ; mais ce

(1) Iniermrdiaire des chercheurs et curieux, 1870-1873.

(2) On pourrait encore se demMnder si le mot taxus ne s'appliquait pas aassi à d'autres plantes que l'if; ou si taxo no pourrait pas êlie une mauvaise leçon pour toxico\ ou s'il n'aurait pas le même sens que, selon Noël, il prend dans Silius Italicus, celui de pique.

(3) Pline:, liv. Il, ch. xvii.

(4) Ë, GiLBBRT, op. eit.

n'était pas l'arsenic blanc ou acide arse'nieux ; les Grecs n'ont connu que la sandaracha et l'auripigmentum, cest-à-dire les deux sulfures d'arsenic, le rou^^e et le jaune. Ce sont les seuls, du moins, que Dioscoride (1), qui vivait au temps d'Auguste, décrit avec quelque précision. Ils savaient cependant qu'en le torréfiant dans un vase de terre neuf (2), jusqu'à ce qu'il change de couleur^ il acquiert des propriétés nouvelles, plus énergiques (3).

(1) Depuis Dioscoride jusqu'au seizième siècle, on ne trouve que peu de chose sur l'empoisonnetnent par l'arsenic; les autours n'ont fait que copier Dioscoride.

Oribase, «pii écrivait trois ou quatre cents ans après Dioscoride, coiisa«re un «hapitre du livre XIII* à l'orpiment, à l'arsenic et au suadiirach. (Oribasii, CoUtct. vied.)

Un peu plus tard vint Aetius. Cet auteur a consacré un livre aux poisons: il s'étend assez longuement sur les ellets de l'arsenic, de l'orpiment et du san'Iarach. Il donne une formule pour la composition des pastilles arsenicales, qui a de la ressemblance avec celle de Galien; mais il prescrit l'usage de ces pastilles en solution, pour être prises en lavement contre les flux de sang et le cancer du rectum. Nous voyons donc ici, pour la première fois, l'arsenic employé comme médicament par le rectum.

Au septième siècle parait Paul d'Egine, qui écrit à son tour un livre sur les poisons {De Re mcdica, lib. De venenis.) Il copie presque mot à mot Dioscoride, sans le citer.

Au treizième siècle, Avicenne publia son grand ouvrage; il n'a pas négligé l'arsenic, et il recommande de ne pas confondre l'acide arséuieux avec les sulfures.

(2) Pli.ne, liv. XXXIV, ch. xvii.

(3) « En d.'hors des deux sulfures naturels d'arsenic, dit Ogier, produits naturels (ju'on appelait sandaraque et arsenic, il est certain que l'on a su de bonne lieure isoler l'acide arsénieux et même larsenic métallique, soit par l'action de divers réactifs, soit par lo grillage. » C'est ce qui ré.sulto de la description détaillée qui fut donnée par Olympiodore au cinquième siècle et dont M Berilidot a publié le résumé.

« L'arsenic (sulfuré) e.st une espèce de soufre qui se volatilise promplement : prenant de l'arsenic lamelleux couleur d'or, 14 onces, tu le coupes en morceaux, tu le porphyrlses, puis tu fait ir«mp«r dani du vioaigre pendant deux ou trois jours et

On peut dire que l'historique de l'intoxication arsenicale ne commence en réalité qu'à Dioscoride. Cet auteur est effectivement le premier à employer le mot arsenic. Ce n'était pas, à vrai dire, l'arsenic mais bien le sulfure d'arsenic que Dioscoride connaissait.

« Pris en breuvage^ écrivait-il, il cause de violentes douleurs dans les intestins qui sont vivement corrodés. C'est pourquoi il faut y apporter en remède tout ce qui peut adoucir le corrosif. » Et il recommandait à cet effet la décoction de graines de lin, le suc de mauve, etc.

Avant Dioscoride, Galien avait bien fait allusion à l'orpiment (sulfure d'arsenic), mais il n'avait vu dans cette substance qu'un caustique et un épilatoire. On sait qu'autrefois les dames romaines s'en servaient pour détruire les poils follets qui duvetaient désagréablement leur gracieux visage; mais elles avaient la sage précaution d'exposer aussitôt leur figure à la vapeur du soufre, qui, tout en blanchissant la peau, corrigeait l'action mordante de la poudre galénique.

Les dames romaines ne firent pas toujours un usage aussi inoffensif des poudres arsenicales.

Dioscoride et Galien ont mentionné les propriétés vénéneuses des sels de plomb. La céruse, ou carbonate de plomb, était employée dans ce but. Nicandre dit

autant de nuits, la matière enfermée dans un vase à col étroit afin qu'elle ne se dissipe pas; puis décante et lave avec de l'eau pure, jusqu'à ce que l'odeur de vinaigre ait disparu... Laisse la masse se dessécher et se contracter à l'air; mélange et broie avec 5 onces de sel de Cappadoce... On opère ensuite avec dans un vase de verre luté, afin que l'arsenic ne se dissipe pas. Faislo donc brûler à diverses reprises et pulvérise-le jusqu'à ce qu'il soit devenu blanc. On obtiendra ainsi de l'alun blanc et compact (acide arsénieux) ». Berthelot, Collection des alchimistes grecs, 1887, p. 82; Bulledii de la Société chimique, t. XLIX, p. 961.

qu'elle possède la propriété de rendre l'eau laiteuse. On administrait comme contre-poison de l'huile dolives et du lait.

La chaux et le gypse, sans doute confondus ensemble, étaient aussi sur la liste des poisons. Pline raconte, dans son Histoire naturelle (lib. LV, cap. xxiv) que Gains Proculeius, lié de la plus grande intimité avec Auguste, s'empoisonna en buvant de leau chargée de gypse.

Schenckius rapporte, d'autre part, à l'article gypse (Observât. 222, p. 839), qu'Emmanuel, empereur de Byzance, tendit un piège terrible à Conrad III, qui assiégeait Konich, capitale de laLycaonie.

Conrad, à sa prière, fit vivement marcher son armée du Bosphore sur l'ennemi, tandis que le perfide empereur envoyait de Byzance, à ses troupes et dans les camps, du gypse en poudre mélangé à de la farine. Cette nourriture fit périr quantité de soldats ; l'expédition ne put se terminer, le siège cessa, et le roi, abattu par sa défaite, abandonna l'Asie et s'en retourna chez lui, en passant par la Thrace.

Les auteurs latins parlent encore du mercure et indiquent la manière de l'extraire du cinabre ; cette opération est fort bien décrite par eux. Vitruve nous fait connaître à ce propos des procédés ingénieux pour l'époque.

C'était le cinabre (sulfure rouge de mercure) qui était réputé poison. On ne voit pas que les anciens aient parlé du sublimé ni d'un composé mercuriel autre que le sulfure naturel (1).

(1) E. Gilbert, Esftai historique sur les poisons.

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