LES EMPOISONNEMENTS SOUS LA RÉPUBLIQUE
Les Grecs désignaient les empoisonneurs sous des appellations différentes, suivant les divers genres de maléfices auxquels ils se livraient. Ils distinguaient Tenchanteur du devin et celui qui se servait de poisons de celui qui trompait les yeux par des prestiges.
Les Latins leur ont aussi donné différents noms, comme ceux : d'empoisonneurs, venenarii, et veneficii, parce qu'ils savaient préparer les poisons et qu'ils en faisaient usage ; Thessali, et Chaldœi, du nom des pays d'où sortaient ces magiciens; genethliaci et mathematici, parce qu'ils tiraient des horoscopes, et employaient le calcul pour prédire l'avenir; arioli, augures, aruspices, des difrents genres de divinations auxquels ils s'adonnaient.
Au temps de Rome républicaine, le crime d'empoisonnement était à ce point commun, qu'on dut décréter des lois de circonstance.
Dès l'an 300 de la fondation de Rome, la loi des Douze Tables taxait déjà de crime l'empoisonnement.
Plus tard, sous le consulat de V. Flaccus et de M. G. Marcellus, fut découverte une association clandestine de matrones qui se livraient aux pires débauches. Ges nobles dames avaient juré de se débarrasser par le poison des citoyens les plus vertueux du Sénat, qui avaient osé édicter des lois contre leurs agissements. Les prévenues protestèrent vivement contre les soupçons dont elles se disaient injustement atteintes. Leur
défense, on la devine : ce n'étaient pas des poisons, mais des remèdes, qu'elles distribuaient aux malheureux.
Elles (i) s'offraient, du reste, pour des expériences in anima vili. Cette expérience leur coûta la vie : l'épreuve était décisive. A défaut de coupables, on se saisitdes complices, qui, au nombre de cent soixante-dix (2), furent enfermées, pour le restant de leurs jours, dans les cachots Tiburtins : il n'était point raffinement de supplice pire que cette mort en cellule.
L'histoire est muette pendant près de deux siècles; les tragédies sont suivies de ces accalmies.
Avec la corruption, le poison fera de nouveau son apparition. L'édit de Sylla, le dictateur prévoyant, mettra-t-il une digue à ce flot débordant? La loi Cornelia, qui vient d'être promulguée, est d'une rigueur qui
(1) On appelait les magicieDnes tantôt lamiœ, du nom de cette nymphe cruelle qui, dit-on, dévorait tous ses enfants; sagœ, terme qui, dans l'origine, désignait une personne prévoyante, et qui devint ensuite odieux et affecté aux femmes qui faisaient profession de prédire l'avenir; striges, mot qui veut dire proprement oiseaux nocturnes, de mauvais présage, et qu'on appliqua, par métaphore, aux magiciennes qui faisaient leurt enchantements la nuit. On les trouve encore appelées, dans les auteur de bonne latinité, veratrices, veraculœ, simulalrices et fictriceg, etc.
Dans les lois des Lombards, elles sont nommées nascœ, à cause de leurs figures hideuses et semblables à des masques, dit Debrio.
En Espagne, on appelle saludatores certains sorciers qui fon métier de guérir les maladies à l'aide de paroles.
Enfin on trouve, dans Hincmar de Reims, et depuis, fréquemment, dans les nombreux auteurs qui ont traité de la magie, les mots de tortiarii et sorliarœ, d'où nous avons fait sorciers et sorcières (V. les articles de Jaucocrt et Diderot qui ont trait à ce sujet.)
(2] il est curieux de remarquer que les grands artistes en poisons sont généralement des femmes. On connaît le proverbe latin : Adultéra, ergo venefica. «
peut être salutaire : elle punit de mort l'empoisonneur, qu'elle déclare plus coupable que l'assassin môme : plus est hominem extinguere veneno quant occidere gladio. Mêmes peines sont applicables aux marchands de drogues, aux charlatans de toute espèce qui pullulaient en ce temps-là.
Ces pénalités atteignirent-elles leur but? Il est permis d'en douter (1). La mort prématurée de bon nombre de Romains, et non des moins illustres, témoigne que les empoisonneurs avaient encore beau jeu. C'est l'époque où Scipion Émilien, surnommé le second Africain, était trouvé mort dans son lit, empoisonné, dit-on, par sa femme Sempronie, sœur des Gracques, aidée peut-être de Cornélius Gracchus. Plus tard, Catilina, éperdument amoureux d'Aurelia Orestilla, et voyant que le fils qu'il avait d'une autre femme était un obstacle à son mariage avec elle, n'hésita pas à se débarrasser de celui-ci par le poison. « Ce fut à son bûcher même qu'il alluma le flambeau de l'hyménée et il offrit comme présent de noces à sa nouvelle épouse le crime qui anéantissait sa paternité (2). »
Un historien raconte un fait curieux, dont malheureusement la preuve ne nous est pas fournie : il dil que, sous les premiers Césars, des hommes se prome-
(1) « L'an 423, rapporte Tite Live, un grand nombre de morta subites, toutes avec les mêmes symptômes, jetèrent tout à couj l'effroi dans la société romaine. On ne savait à quelle caust attribuer de si nombreux décè.s, c'était comme une épidémie^ lorsqu'une esclave dénonça le complot formé par vingt dames' romaines qui se livraient à la composition de breuvages empoisonnés, pour se défaire de ceux qui leur déplaisaient ou dont elles voulaient recueillir la succession. Elles soutinrent pour leur défense que ces breuvages étc^ient des remèdes. »
(2) Valère Maxime, liv. IX, chap. i.
naient sur le forum^ tenant à la main des aiguilles dont ils piquaient les passants, et que ceux-ci tombaient aussitôt foudroyés parle poison subtil dont ces aiguilles étaient imprégnées.
Un dernier témoignage enfin de l'usage fréquent que les Romains faisaient du poison, soit pour les autres, soit pour eux-mêmes, ce sont ces bagues qu'on peut voir à Xaples, parmi les antiquités retrouvées à Pompéi. La plupart ont dénormes chatons, dans lesquels on renfermait du poison, précieuse ressource pour ceux qui ne voulaient pas tomber vivants entre les mains de leur» ennemis.