‹ Poisons et sortilègesChapitre 13 sur 32 · LIVIE ET LA MORT DES CÉSARS CAÏUS ET LUCIUS · texte numérisé non relu

LIVIE ET LA MORT DES CÉSARS CAÏUS ET LUCIUS

C'est beaucoup sur un passage de Tite-Live et aussi sur les affirmations, plus passionnées que véridiques, de Tacite, qu'on s'est appuyé, pour porter des accusations qui ne sont pas toujours justifiées. C'est ainsi qu'on a accusé Livie d'avoir empoisonné Auguste et d'avoir supprimé, par le môme moyen violent tous les Césarions qui barraient le trône à son fils Tibère. Nous allons tenter de faire bonne justice de ces insinuations.

Quœ Veneris formam, mores Junonis habendo (1). Elle (Livie) unissait à la beauté de Vénus la vertu de Junon.

Flatteurs sont les poètes, mais l'éloge ne va pas^ en la circonstance, jusqu'à l'hyperbole. C'est un concert, où pas une note discordante ne se relève (2). Entendez qu'il s'agit de l'épouse de Tibère-Claude Néron, ancien partisan de Sextus Pompée, laquelle n'est pas encore devenue Livie, l'épouse d'Auguste.

(1) Omde, Pont., Epist., I, v. Ho ; cité par Jacoby, Études sur la sélection, p. 83, n.

(2) Cf. Vklleius Paterculus, Tacite, etc.

On sait comment elle gravit les degrés du trône impérial. Auguste avait répudié successivement trois femmes. Pour se rapprocher de Marc-Antoine, il avait épousé sa belle-fille, cette Clodia que la femme du triumvir avait eue de son premier mari; il l'avait renvoyée sans avoir effleuré même sa virginité,, pour s'allier à Scribonia, déjà veuve de deux personnages consulaires.

Scribonia donna à Auguste une fille, Julie, qui portera, selon l'expression énergique de l'historien latin (1), t l'extravagance et le dérèglement au delà des bornes de l'impudence, mesurant la licence à la hauteur suprême de son rang. »

Livie a eu le malheur de plaire au maître : elle sera la concubine avant d'être l'épouse. Que ce soit contrainte ou de bonne grâce, elle se pliera au caprice du despote. Le mobile qui toujours la guidera, une ambition sans limites, est de c-eux qui délient les scrupules les plus fermes. C'est « Ulysse en robe de femme », et l'on ne saurait mieux dire. Cette matrone qui aspire à jouer les Vestales cache sous des dehors de grâce décente un passion de l'intrigue qui ne connaît pas d'obstacle. Elle a de l'esprit, mais elle a aussi du sang- froid, ce calme de l'esprit. Insensible aux émotions vulgaires, elle ne se laissera distraire du but qu'elle rêve d'atteindre par aucune emprise des sens : ce sont là passetemps de favorites occupées à chasser l'humeur morose du maître; mais elle, c'est la femme forte, la femme pure de souillures, pour qui le spectacle d'un homme nu n'a pas d'autre attrait que celui d'une statue.

(1) Velleius Paterculus.

On chuchote -- cette mauvaise langue de Tacite, il e vrai! — que Livie est Vuxor facilis, l'épouse accommodante, qui ferme les yeux sur les frasques de l'époux, qui lui sert au besoin de proxénète ! La Pompadour n'a rien inventé et Louis XY a plagié Auguste. Celui-ci a des goûts pervers : il a l'appétit du fruit pas encore parvenu à maturité, et la docile Livie se prête à ses caprices. Ses efforts se bornent à conserver l'ascendant qu'elle a conquis sur l'autocrate, qui s'inspire d'elle et ne prend d'avis que de sa prudente sagesse.

Ennemie du faste et de l'ostentation, n'ayant que le souci de commander partout et à tous, elle poursuit avec ténacité ce but unique : acquérir la toute-puissance, en supprimant tout ce qui se dresse devant elle.

Ici l'historien devient attentif, et avant de prononcer son réquisitoire, un instant se recueille : Livie est-elle le monstre que d'aucuns nous assurent? Doit-elle compte à ses justiciers de tous les crimes qu'ils lui imputent ?

Le plan de Livie apparaît nettement : tant qu'elle a pu espérer que son union avec Auguste ne resterait pas inféconde, elle a caressé le rêve d'un fils issu de l'empereur. Mais l'âge est venu. La déesse Lucine est restée sourde à ses supplications. Alors elle a songé à l'enfant du premier lit, à ce Tibère, qu'elle portait dans ses flancs quand Auguste l'a introduite dans la couche impériale.

On a énuméré les neuf obstacles qui tenaient Tibère, et, derrière Tibère, Livie éloignée du trône. Neuf obstacles, neuf chefs d'accusation I Dans le procès que nous instruisons, il convient de procéder avec méthode.

Auguste, dont le cœur n'est pas sujet aux débordements, a deux êtres qu'il entoure d'une affection réelle : sa sœur, Octavie, et le fils de sa sœur, Marcellus.

Octavie est la véritable matrone romaine, parée de tous les charmes de la séduction^ mais sur qui la calomnie n"a jamais eu de prise. Épouse en premières noces de Cl. Marcellus, elle a consenti à s'unir, une fois veuve, au triumvir Marc-Antoine, que son père lui a imposé. Répudiée par Antoine, qui lui a fait auparavant subir 1 humiliation de lui préférer Gléopâtre, elle s'est retirée à Rome, oh elle jouit de tous les honneurs et prérogatives attachés à son titre de sœur de Vhnperator.

Elle a repris goût à la vie, quand un malheur terrible est venu interrompre sa félicité. Son fils Marcellus, toute sa joie, toute son ambition, tombe malade brusquement et succombe avec une soudaineté déconcertante, à peine âgé de vingt et un ans. De ce jour, elle fuit le monde, « vivant, dit Sénèque, au milieu de ses filles et de leurs enfants, refusant plaisirs, honneurs, fêtes familiales... passant le reste de sa vie à pleurer son fils, dans la solitude, ne voulant pas accepter de consolations, ni se laisser distraire même de son chagrin. Elle eût cru perdre encore une fois ce fils, si elle cessait de le pleurer (1). »

Une mort aussi brutale devait paraftre inexplicable. Marcellus, si nous nous en rapportons à la statue qu'on prétend le représenter (2), était un jeune homme plutôt fort, solidement constitué. Il avait été soigné par le premier médecin de l'empire, cet Antonius Musa dont

(1) Sexeca, Consol. ad Marc, II.

(2) Beclé, Auguste, sa famille et ses amii.

une cure retentissante — celle de l'empereur lui-môme

— avait consolidé la réputation. Musa croyait avoir découvert avec l'hydrothérapie une panacée; il voulut appliquer au neveu le traitement qu'il avait fait suivre à l'oncle^, mais le résultat fut tout autre, soit que le médecin ait tué le malade, soit que la maladie ait hâté sa fin.

Il y a une troisième hypothèse^ qu'il nous faut bien discuter, puisqu'elle a trouvé créance auprès de ceux qui voient toujours dans l'ombre les poignards s'affî- 1er ou dans les antres d'alchimistes les poisons sélaborer.

La mort de Marcellus fut^ on le sait^ un événement considérable au moment où il se produisit. La ville et surtout la cour n'eurent pendant quelques jours d'autre sujet de conversation. Comment expliquer dès lors que l'annaliste Tacite se borne à le mentionner sur ses tablettes,, comme un fait-divers sans importance; que Suétone, l'anecdotier bavard, ne cherche pas à en pénétrer les causes? Seul, Dion Gassius a bien quelques soupçons^ mais il n'insiste pas. « Au surplus, écrit-il, cette année et celle qui suivit comptèrent parmi les plus insalubres; nombre de gens furent enlevés. »

La mort de Marcellus, qu'on reproche à Livie — et nous allons voir combien l'accusation est peu fondée

— fut très probablement naturelle. L'héritier présomptif du trône dut succomber, selon toute vraisemblance, à la fièvre typhoïde, maladie qui régnait alors à Rome, et dont Auguste fut atteint (1).

Est-il possible d'être plus affirmatif ? A ne s'en rap-

(1) D' Beaujbu, Psychologie des premiers Césars.

porter qu'à l'adage Is fecit cui prodest, on nommera bien vite la coupable. Accusation inconsidérée, si nous nous rangeons à Tavis fortement motivé dont la teneur suit : « On accuse positivement Livie de la mort de Marcellus, écrit Dubois (d'Amiens) ; ce prince étant tombé malade, on nous dit qu'il se mit entre les mains dAntonius Musa, et que celui-ci le soumit au traitement qui lui avait si bien réussi pour Auguste, c'est-àdire à l'hydrothérapie, mais avec si peu de succès que Marcellus meurt entre ses mains ; ce qui d'abord n'est pas exact. Marcellus n'est point mort à Uome^ mais à Baies, où il était allé prendre les bains de mer, ce qui n'a pas empêché nos biographes de maintenir leur accusation contre Livie et de soutenir qu'Antonius Musa, qui était son médecin, se serait entendu avec elle pour empoisonner Marcellus ; ceci encore, on le voit, n'a pas besoin d'être réfuté, puisque tout se réduit à une simple assertion (i). »

C'est une remarque judicieuse que les panégyriques hyperboliques ne sont point « les seuls courants par où s'épanche la douleur des peuples : le livre de nos mécomptes est en partie double, et l'éloge du héros défunt n'obtient tout son effet que lorsqu'il renferme un acte d'accusation contre celui des survivants auquel l'événement profite ou semble profiter (2). »

Déchargeons donc Livie de ce premier soupçon; admettons au besoin que les preuves ne sdht pas suffisantes, et accordons-lui le bénéfice du doute. Elle

(1) Revue de» cours littéraires de la France et de l'étranger, ^0 octobre 1869.

2) II. Blaze de Burt, l'Impératrice Licie et la fille d'Auguste, j\>. cit.

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aura d'ailleurs à répondre de charges autrement lourdes (1).

Les cendres de Marcellus étaient à peine refroidies qu'Auguste contraignait Agrippa à devenir l'époux de sa fille Julie, à qui pourrait s'appliquer le vers du poète :

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.

Le choix de l'empereur avait été raisonné. Ce n'était pas seulement le vainqueur d'Actium qu'Auguste prenait pour gendre, c'était un membre de sa propre

(1) Nous devons au moins mentionner deux opinions qui ont été émises sur la cause de la mort de Marcellus ; elles ne sont pas plus déraisonnables que d'autres, mais elles ont un appui bien fragile.

Selon Blaze de Bury {op. cit.), « la prompte fin de Marcellus s'explique aisément. L'époux n'était point de coniplexion à supporter l'épouse; livré en pâture aux premiers feux d'une Julie, le délicat et fragile enfant n'eut même pas le temps de se reconnaître. On le voit plier, s'atîaisser... »

Reportez-vous, d'autre part, comme a eu l'idée de le faire le D'' Menière {Éludes médicales sur les poètes latins), à l'élégie de Properce, intitulée : Marcelli obitus. Le poète dit expressément :

His pressus Slygias vultum demersit in undas.

C'est là, dans le golfe de Naples, que Marcellus a courbé sa tête devant les flots du Styx.

Ce vers a trouvé un commentateur : Scaliger en infère que Marcellus s'est noyé (pressus, submersus interiisse) et si Properce a menti, c'est pour plaire à Livie.

Properce était, nous le savons, un déterminé courtisan. Est-ce à dire qu'il mérite le reproche qui lui est fait d'avoir cyniijuement fardé la vérité pour complaire aux puissants du jour? 11 nous paraît téméraire d'en décider.

famille. Agrippa ayant épousé, en première union, Marcella, fille d'Octavie et nièce de lempcreur. Agrippa dut répudier Marcella pour devenir l'héritier de la dynastie.

De cette union résultèrent deux fils : les Césars Caïus et Lucius; deux filles : Agrippine et Julie; et un enfant posthume, Agrippa Posthumus.

Auguste voyait désormais sa succession assurée, et pour être prêt à tout événement, il adoptait ses deux petits-fils, Caïus et Lucius.

Quelle attitude va prendre Livie en présence de cette mère des Césars tant orgueilleuse de sa lignée ? Elles sont toutes deux si dissemblables, que la sympathie ne saurait naître entre elles, encore moins l'accord. L'une valait-elle mieux que l'autre ? nous n'avons pas un parallèle à établir, nous avons des faits à constater.

De prime abord l'influence de Julie prédomine sur celle de Livie. Les jeunes princes du sang ont toutes les faveurs du vieil empereur. Leur mère en profite par contre-coup. Tibère, qui est devenu le second époux de Julie, et dont la surveillance devient gênante, a reçu. la mission d'aller guerroyer au loin. La haine de Livie s'en attise. Nous n'avons qu'à marquer les coups; Julie a, qu'on nous pardonne la trivialité de l'expression, la première manche. Si elle eût été capable de remords, Livie aurait dû se reprocher l'exil volontaire de son fils Tibère. Tibère s'était avisé, il est vrai, de repousser les avances de Julie, (juand celle-ci était encore l'épouse d'Agrippa : ce sont de ces affronts que ne pardonnent pas les femmes habituées aux hommages. En abandonnant la place, en laissant Livie seule en

butte à la cabale de ses ennemis, dont Julie est l'âme reconnue, Tibère a commis plus qu'un crime, une grave sottise. Se croyant désormais affranchie de toute surveillance et de toute tutelle, Julie se jettera à corps perdu dans l'orgie.

Auguste n'y prit point garde, étant le seul peut-être dans son palais à tout ignorer. Livie observait, attendant son heure. On l'a comparée assez justement au serpent dans la jungle, guettant l'oiseau imprudent.

Cependant Julie continuait à s'aveugler. Peu à peu elle descendait les degrés du gouffre, ne voyant pas l'abîme proche sous ses pieds. Quand le scandale est tel qu'il éclate à tous les yeux, Livie se démasque. Elle révèle tout à Auguste, mettant sous ses yeux les preuves de l'infamie de sa fille. Quelque affection qu'il eût pour elle, il décida aussitôt de son sort, et le jugement était sans appel : se rendant au désir de Livie, Auguste prononçait la peine du bannissement contre celle qui n'avait pas craint de déshonorer son nom.

Alors Livie reparaît sur la scène. Son premier acte est de rappeler Tibère.

Quelques mois se sont écoulés depuis le retour de Tibère qu'une nouvelle arrive à Rome, qui surprend par son imprévu. Le jeune Lucius César, à peine âgé de vingt et un ans, après quelques jours de maladie, a succombé, sans qu'on ait rien compris à la nature de son affection.

Son frère, Caïas César, expire à son tour, dix-huit mois plus tard. Atteint d'un coup de flèche, il croit sa blessure insignifiante ; on lui prodigue néanmoins les

soins les plus attentifs; soins superflus, car la blessure était mortelle.

Ce double accident, coïncidant à peu près avec l'époque où Tibère est revenu de son exil, il n'en faut pas plus pour que les mauvais bruits courent leur train. Tacite ne fait allusion à ces rumeurs que par une phrase peu compromettante (1); c'est, au reste, son habitude de se faire l'écho des on-dit, surtout quand il ne s'en porte pas garant. Même réserve chez l'historien Dion Cassius.

A dire vrai^ que relève-t-on contre Livie ? Le gouverneur de Caïus est, nous dit-on, Marcus LoUius, l'àme damnée de l'impératrice! C'est LolUus qui a présidé à tous les soins qu'on a donnés à Caïus. Alors vous saisissez le fil : Lollius a été, en la circonstance, l'instrument docile de Livie.

Il nous paraît y avoir en l'espèce une confusion; est-elle volontaire, nous n'avons pas à l'établir. Il paraît avéré (2) que le précepteur du jeune César et quelques-uns de ses serviteurs avaient profité d'une maladie de celui-ci pour commettre des concussions : ils furent noyés. Mais cette maladie de Caïus est antérieure à celle qui a entraîné sa perte.

Convient-il de pousser plus avant l'analyse? Nous allons du moins essayer de débrouiller l'énigme, d'élucider le mystère qui plane sur la fin brusque des deux petits-fils d'Auguste.

Pour Lucius, les renseignements nous font à peu près défaut. On nous le présente comme maladif et

(1) Annales, I, 3.

(2) SlÉTO.NE, Aug., LXVII.

faiblC;, bien que né de parents sains et vigoureux.

En ce qui concerne Gaïus^ les informateurs ont été prodigues, — et nous nous en plaignons. C'est qu'ils s'étendent avec complaisance sur de menus faits, et qu'ils négligent le point essentiel. Nous savons, ce qui n'a pas lieu de nous surprendre, quïl s'adonnait à tous les vices, qu'il se noyait dans la débauche, qu'il se débarrassait sans scrupules de qui le gênait : ce sont là jeux de princes, et les Césars qui le suivront nous en réservent bien d'autres. Nous apprenons encore qu'il était tombé dans un état de prostration, d'apathie tel que le vieil empereur s'en émut, qu'il lui fit les plus vives remontrances, lui signifiant, s'il voulait exercer le pouvoir, qu'il eût à s'amender. Gaïus ne se le fit pas dire deux fois : il se dépouilla de son titre d'Imperator, renonça à la dignité proconsulaire, et se retira en Syrie pour y vivre ignoré.

Auguste comprend dès lors qu'il se heurtera à une résistance invincible. Il garde malgré tout une affection très vive à ce petit-fils, pour qui il a rêvé les plus hautes destinées. Il l'engage paternellement à revenir à Rome, lui promettant d'avance son pardon. Caïus répond à cet appel; il s'apprête à se mettre en route^ mais au cours du voyage, il reçoit un coup de poignard.

Les circonstances de l'événement sont mal connues. La blessure est légère, on n'en prend pas souci. L'état général est bon, l'amélioration se manifeste rapidement. Brusquement la scène change : les symptômes s'aggravent, fagonie se déclare^ tout est perdu.

Dans ces conditions, comment s'étonner que des soupçons aient pu se faire jour? Si la blessure par

elle-même n'était pas mortelle, c'est la plaie qui l'est devenue. Et par quel artifice ? par le poison^ naturellement. On ne songe pas un instant qu'un organisme affaibli comme celui de Gaïus pouvait, moins que tout autre, faire — comme nous le disons dans notre langage technique — les frais de la réparation. On ne connaissait pas encore l'influence très réelle, indiscutable, des diathèses sur l'évolution des plaies. Et c'est ainsi que des historiens modernes, à qui les connaissances médicales sont étrangères, ont pu, en toute bonne foi, s'étonner qu'une blessure, en apparence légère, eût occasionné la mort. « Personne n'entend, écrit l'un d'eux (1), qu'une écorchure faite par une flèche qui n'était pas empoisonnée, pût produire la mort. >

Un autre s'en tient à une simple impression morale; sans se déclarer positivement convaincu de l'empoisonnement de Caïus, il incline vers cette opinion, pour les raisons un peu spécieuses que voici : Auguste n'a pas osé faire rechercher les auteurs du crime, — si crime il y a eu. Ce qui est plus grave, c'est qu'à partir de ce moment, Livie semble marcher tête levée, imposant toutes ses volontés à l'empereur, jusqu'à lui faire exiler le dernier de ses petits-fils. Agrippa Posthumus.

Mais n'anticipons pas ; nous reviendrons sur cette dernière imputation un peu plus loin.

Nous devons tout d'abord dissiper une illusion que partagent avec des personnes d'une cérébralité inférieure des esprits très éclairés : il est inexact de prétendre qu'on ne peut pas mourir d'une piqûre insigni-

(1) BEULi.

fiante, pas plus qu'il ne le serait de dire qu'une affection, d'abord très bénigne, ne peut rapidement empirer et devenir mortelle. Nous comprenons d'ailleurs qu'il y ait de quoi surprendre les profanes, — nous entendons ceux qui ne sont pas initie's aux arcanes de notre art. Quand la mort survient à la suite d'un pareil traumatisme, elle paraît à bon droit suspecte. Gomme l'a fort judicieusement expliqué Jacoby, le soupçon doit naître d'autant plus facilement que les symptômes de la maladie qui emporte le blessé et le caractère de l'agonie frappent les personnes étrangères à la médecine par quelque particularité étrange et effrayante. On sait qu'un grand nombre de poisons provoquent des convulsions plus ou moins fortes, plus ou moins générales; or, les convulsions ont déjà en elles-mêmes quelque chose de terrifiant, et produisent sur les spectateurs l'impression la plus pénible. On peut donc supposer a priori que les cas où les personnes étrangères à la médecine soupçonnent l'empoisonnement de la plaie, doivent présenter à peu près les conditions suivantes : la blessure est légère^ le blessé va bien, l'état général est satisfaisant; tout à coup, il survient un accès convulsif, mais, contrairement à l'accès épileptique, avec conservation complète de l'intelligence et de la sensibilité. Les convulsions commencent par la contracture spasmodique des muscles masséters et temporaux, de sorte que le malade ne peut plus desserrer les dents; le visage prend une expression effrayante de stupeur, qui devient encore plus horrible quand les convulsions se propagent aux muscles du globe de l^œil. Arrivent enfin les grandes convulsions générales; le tronc est rejeté en arrière; les membres étendus deviennent ri-

gides; le malade éprouve des souffrances atroces, hors de proportion avec la légèreté de la blessure.

Or, il existe une maladie, maladie terrible, presque toujours mortelle^ très rare heureusement, mais, par suite de sa rareté même, à peu près inconnue aux personnes étrangères à la médecine, et qui présente précisément tous les symptômes que nous avons décrits : nous voulons parler du tétanos traumatique Cette maladie peut survenir après la blessure la plus légère, la plus insignifiante; les impressions morales tristes et les refroidissements subits en sont les causes les plus fréquentes. Nous avons vu dans quel état d'esprit se trouvait Gaïus, après qu'il eut été blessé : il est certain qu'avec les habitations et les habits de cette époque, un refroidissement de la blessure pouvait arriver très facilement, surtout en voyage (i).

Caïus et Lucius étaient jeunes tous deux; ils étaient morts au loin et l'on sait combien la distance grossit les bruits. Le peuple avait fondé sur eux des espérances brillantes. En faut-il plus pour comprendre que ces deux événements aient produit une si grande sensation?

Tacite, d'ordinaire si peu ménager de ses expressionS; se contente de dire que la mort des deux Césars fut hâtée par le destin, ou par le crime de Livie (2). n ne 86 prononce pas, nous laissant dans Talternative de croire à la fatalité ou d'imputer ce nouveau crime à l'impératrice Livie. La fataUté, nous l'appelons d'un autre nom aujourd'hui : c'est l'hérédité morbide.

(!) Jacobt, op. cit.

(2) Voici les propre» termes de Tacite ; « Lucium Cœsarem ad Hispanienses exercitus, Caium remanentem Armenia et ex vulocre invalidum, mors fato propera, velnovercœdiviœdolusabHtulit. »

c'est la dégénérescence qui en résulte, et dont sont atteintes les castes privilégiées^ les races dynastiques, où la stérilité, les unions consanguines font autrement de ravages que le poison.

Devons-nous rendre Livie responsable de ce nouveau forfait? Quelle raison aurait-elle eu de s'arrêter en si beau chemin? Pourquoi notamment ne se serait-elle pas débarrassée, par un moyen dont elle avait éprouvé l'efficacité, du dernier né de Julie, de cet Agrippa qui l'invectivait à tout propos, qui ne respectait pas même l'empereur, qui conspirait pour lui enlever le pouvoir suprême? Elle se contenta de l'exiler, le mettant ainsi dans l'impossibilité de nuire. Agrippa avait été éloigné parce que c'était un être violent, brutal, en un mot un fou maniaque, qu'il convenait de tenir à l'écart.

Il semble que Livie va enfin respirer. Elle n'a plus à redouter Octavie, morte depuis longtemps déjà. Julie, sa bête noire, ne vivra plus que quelques années. On a vu comment ont disparu Caïus et Lucius, qui barraient le chemin du trône à son fils préféré, à ce Tibère qui a réussi à gagner jusqu^aux bonnes grâces d'Auguste. Que peut-elle souhaiter encore?

Elle n'est pas assez accablée, et jusqu'au bout elle sera le bouc émissaire. On ne lui imputera pas seulement Texpulsion, hors de la famille impériale, d' Agrippa; on la rendra responsable de la mort de ce dément.

« La mort tragique d'Agrippa fut l'œuvre de Livie et point celle d'Auguste, écrit un historien contemporain (1). Ordre avait été donné d'avance pour que Pos-

(1) H. Blaze de Bury.

thumius Agrippa eiU la tête tranchée, à l'instant même où la nouvelle de la mort de l'empereur arriverait à Planasia (où Agrippa était exilé). Cet ordre fut exécuté, mais non sans peine, car le prince, doué d'une vigueur athlétique, se défendit comme un beau diable, et quoique pris à rimproviste, et sans armes, força le tribun militaire d'appeler à son aide un de ses plus intrépides centurions. »

Quelle part Livie prit-elle à ce drame, dont on veut qu'elle ait été la protagoniste? Il est bien difficile d'en décider. Livie a-t-elle dicté l'ordre à Auguste, ou le verdict fut-il rendu par l'impératrice elle-même et exécuté sur son inspiration directe? Tibère enfin, malgré l'enquête qu'il fit semblant de prescrire, n'a-t-il pas largement trempé dans un complot dont il était l'heureux bénéficiaire? Ce sont questions délicates, et que les incertitudes, les contradictions, les ambiguïtés des annalistes de cette époque ne nous aideront pas à résoudre. Que l'on consulte Tacite, qu'on se réfère à Suétone, on reste dans la même indécision : credidere, referunt: traduisez : des on-dit, des racontars : « d'abord un bruit léger, rasant le sol... pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné... »

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