LIVIE A-T-ELLE EMPOISONNÉ AUGUSTE
I.ivie a-t-eiie été vraiment calomniée? Jusqu'à présent il semble qu'il ne reste que peu de chose des
accusations nombreuses portées contre cette impératrice, dont le tort principal fut l'ambition de conquérir jper fas et nef as le pouvoir suprême, non pas tant pour elle-même que pour ce fils qui souffrira bientôt de sa tutelle et cherchera à s'en affranchir. Que les apparences se dressent contre elle, ce serait nier Tévidence de ne le point reconnaître. Qu'on ait pu soutenir avec vraisemblance qu'elle ait fait périr Marcellus, après Marcellus les deux Césars Gaïus et Lucius; quAgrippa Posthumus enfin ait succombé par son ordre^ aucune preuve formelle, décisive, n'en a été donnée, mais on a pu interpréter dans un sens défavorable tel concours de circonstances où la fatalité avait^ selon nous, la plus grande part.
Mais nous arrivons au chef d'accusation le plus grave^ au forfait le plus horrible, celui qui serait sans excuse, si toutefois nous était fournie la preuve indiscutable qu'il a été accompli.
La question qui se pose, comme elle s'est posée devant tous ceux qu'a préoccupés avant nous ce problème anxieux, ne saurait être formulée autrement qu'en ces termes (1) : Auguste César, arrivé à sa soixanteseizième année, a-t-il été empoisonné par Livie, âgée ellemême de soixante dix ans; ou bien a-t-il succombé à une mort dite naturelle dans les bras de sa vieille épouse ? >
Une première réflexion s'impose à tout esprit non prévenu :
Comment expliquer qu'après cinquante années de mariage, Livie se soit tout à coup avisée de se débar-
(1) Dubois (d'Amiens), in Bévue des cours littéraires, 30 octobre
rasser d'un époux à qui son âge et ses infirmités interdisaient de prendre une part active aux affaires? C'est ici qu'intervient l'explication fournie par les historiens les plus qualifiés du temps, Tacite et Dion Cassius entre autres.
L'écrivain des Annales nous fait part, comme à son ordinaire, de ce qu'il a ouï conter, avec toutes les réserves^ tous les sous-entendus dont il est coutumier. L'empereur était tombé dangereusement malade et son état de santé empirait de jour en jour; dans ces circonstances, certains soupçonnèrent un attentat criminel, et les soupçons se portèrent sur Livie. Gomment" étaient nés les soupçons, puisque le proverbe populaire • qu'il n'y a pas de fumée sans feu » réclame sa justiflcation ? Le bruit courait, et Tacite s'en est fait l'écho, que, peu de mois auparavant, Auguste, de concert avec divers hauts personnages, et seulement accompagné de Fabius Maximus, s'était rendu à Planasia pour y visiter Agrippa Posthumus. Dans cette entrevue, l'empereur aurait versé beaucoup de larmes et donné des signes de tendresse et d'émotion, de nature à faire concevoir des espérances sur un prochain retour du jeune prince dans la maison de son grand-père.
Le secret fut confié par Maximus à sa femme Marcia, qui n'eut rien de plus pressé que de le rapporter à Livie. L'empereur eut vent de la chose, et lorsque bientôt après Maximus mourut — peut-être par le fait d'un suicide, — on entendit à ses funérailles Marcia s'accuser en gémissant d'avoir causé la perte de son mari (4).
(1) Tacitb, traduit par Blaze de Bury, op. cit.
Sur le fait même de la mort d'Auguste, Tacite n'est pas plus explicite; il ne se départ pas de son ordinaire concision, se bornant, en historien fidèle, à narrer les faits, sans les aggraver d'un commentaire.
Tibère, nous apprend Tacite, venait à peine d'arriver en lUyrie, quand sa mère le mande en toute hâte auprès d'elle.
Il arrive à Nola. Va-t-il y trouver Auguste encore vivant? L'empereur avait-il déjà succombé? Toujours est-il que Livie avait entouré la demeure impériale d'un cordon de troupes qui en défendaient l'abord; que, de temps à autre, étaient pubhés des bulletins de santé plus ou moins rassurants, quand tout à coup éclata, comme la foudre, cette double nouvelle : la mort de l'empereur et l'avènement de Tibère.
Si, après le témoignage de Tacite, nous invoquons celui d'un autre historien, d'expression moins mesurée, aurons-nous une base plus solide d'appréciation? A l'occasion de la maladie et de la mort d'Auguste, qui a causé, à n'en point douter, une certaine surprise, Dion Gassius écrit : « Un soupçon pesa sur Livie à ce propos. Instruite d'un secret voyage à l'île de Planasia, l'idée lui vint que c'était le dessein d'Auguste de se concilier Agrippa, et, par crainte de voir le jeune prince réinstallé dans la maison et rendu à tous ses droits héréditaires, il paraîtrait qu'elle saupoudra de poison plusieurs figues d'un arbre dont Auguste aimait à cueillir les fruits de sa propre main. Tous les deux ensuite mangèrent ensemble de ces figues, Livie ne touchant qu'aux fruits sains et présentant à son époux ceux qu'elle avait médicamentés. »
Dion Gassius n'affirme pas plus que Tacite; il donne,
il est vrai, plus de détails, mais il se garde d'émettre une opinion personnelle. « Voilà comment Livie aurait empoisonné Auguste, à ce qu'on dit... L'empereur, après avoir mangé des fruits qu'on avait réservés, serait tombé malade, soit de cela, soit de toute autre chose. » On ne saurait faire montre de plus de prudence ou de plus d'incertitude.
Devons-nous donc renoncer à pénétrer ce mystère? Heureusement nous pouvons puiser à d'autres sources d'informations. Ce que ni Tacite ni Dion Cassius n'ont pu ou voulu nous apprendre^ l'anecdotier des Césars, le prolixe Suétone, nous le révélera sans doute? Notre espoir ne sera pas déçu : Suétone va nous renseigner abondamment, et sur les symptômes de la dernière maladie, et sur les incidents qui ont précédé et accompagné la mort de l'empereur.
Cette dernière maladie avait commencé par un flux de ventre {ex profluvio alvi). On était alors dans la pleine saison chaude, au mois d'août, à l'époque où, en Italie comme dans tous les pays de même climat, sévissent des diarrhées épidémiques, des gastro-entérites, qui atteignent de préférence les sujets surmenés ou de constitution épuisée. Chez Auguste, la maladie avait, selon toute apparence, un caractère de chronicité qui enlevait toute appréhension au malade et à son entourage.
L'empereur — et ces détails ne paraîtront pas superflus — était d'une santé habituelle plutôt mauvaise. Il avait eu besoin de grands ménagements, de précautions de tous les instants, pour atteindre l'âge avancé auquel il était parvenu. A maintes reprises, il avait été assez sérieusement incommodé pour faire conce-
voir de réelles inquiétudes (1). Mais c'est surtout en l'an 730 qu'il fit une maladie particulièrement grave, dont il ne se rétablit que grâce au traitement énergique de son médecin Musa.
Quelle était la nature de cette affection? D'après le symptôme mentionné par Suétone, « un flux d'humeurs viciées du foie »;, il est difficile de se prononcer. La médication qui fut prescrite tout d'abord n'amena pas une amélioration sensible. Les cataplasmes et les fomentations chaudes étaient restés sans effet.
C'est alors que Musa entreprit de soumettre son impérial client à la médication par l'eau froide, intus et extra : affusions et bains froids, boissons d'eau froide, toutes les manœuvres hydrothérapiques,, en un mot, furent employées, et l'on sait avec quel succès.
Ce traitement, tout empirique qu'il fût, était des plus rationnels, si l'on considère qu'à la douleur prétendue hépatique, signalée plus haut, avaient succédé des évacuations intestinales, qui furent prises, à tort selon nous, pour des évacuations de bile. Ne s'agissaitil pas plutôt, en l'espèce, au lieu d'hépatite^ d'une douleur dans la fosse iliaque droite, et la diarrhée qui avait suivi ne donnait-elle pas, pour ainsi dire, la signature à la maladie? Pour tout dire. Musa n'eut-il pas à soigner un cas de fièvre typhoïde méconnue, et n'était-ce pas par une intuition, par une inspiration géniale, qu'il avait soumis son malade à cette médication par l'eau froide, qu'on ne devait retrouver que bien des siècles plus tard ?
(1) Cf. SuÉïoNE, Lxxxi et Lxxxii, et Dion Cassius, xlviii, 3; LUI, 1. 27, 28, 80, etc; Pline, Hist. nat., VII, 49; Plutarque, etc.
Ce ne fut là, il est vrai, qu'un incident dans la vie d'Auguste, et il est à croire qu'il n'eut pas de trop fâcheuses conséquences. L'empereur guérit, mais son tempérament, qui n'était pas très robuste, ne s'en affermit pas.
Depuis longtemps déjà il s'était assagi, et sa sobriété, sa frugalité servaient d'exemple à la cour. Mais il s'en fallait qu il en eût été toujours ainsi. L'empereur Auguste expiait les folles dissipations du triumvir ^ Octavien. Autant Auguste était sobre et continent, autant Octavien avait été déréglé et débauché. S'il ne se livrait pas à des écarts de régime, c'est que son estomac ne les supportait plus; il n'avait donc pas grand mérite à être tempérant.
A peine eut-il revêtu la pourpre impériale que mille infirmités vinrent l'assaillir. Le cœur, le foie, les nerfs, tout était détraqué dans sa machine. Il réalisait à la perfection le type de Iherpétique-arthritique, tel que nous l'ont décrit les cliniciens modernes.
Son corps était couvert de dartres (1) qui l'obligeaient à se gratter furieusement; quand les démangeaisons étaient trop vives, il devait recourir au strigile pour les apaiser.
Tantôt il se plaignait d'oppressions, ou de gonflement du diaphragme, comme il s'en observe chez les dyspeptiques goutteux ou chez les sujets atteints d'emphysème. Les étouffements devenaient parfois si pénibles, qu'on était obligé d'ouvrir les portes et les
(i) • Il avait des tach«!s sur le corps, semées sur la poitrine et sur le ventre, comme les sept étoiles de l'ourse; des sortes de dartres le forçaient à se gratter souvent et à almser du strigile. » Belle, op. cit.
fenêtres toutes grandes pour laisser pénétrer l'air, ou qu'on devait apporter le malade sous un péristyle, rafraîchi par des eaux jaillissantes et des éventails suspendus au-dessus de sa tête (1). Les étouffements cessaient-ils, des accès d'une toux sèche et continue leur succédaient, accès que les moindres variations de température suffisaient à faire naître. Le vent du midi venait-il à souffler, il était aussitôt pris de coryza.
Pour échapper à toutes ces misères, il portait en hiver, outre une camisole de laine, pas moins de quatre tuniques; par-dessus, une toge très chaude à poils frisés et dont l'étoffe avait été spécialement fabriquée à son intention.
Pour se garantir des rayons trop ardents du soleil, il ne soitait Jamais que la tête recouverte dun chapeau à larges bords (2).
Il était encore sujet à de fréquents maux de gorge, des laryngites, qui déterminaient une aphonie à peu près complète; ce qui Tobligeait, quand il avait à lire une proclamation au Sénat ou à son peuple, de se faire suppléer par Marcellus et plus tard par Germanicus ou par Tibère.
Il se plaignait souvent de douleurs vésicales, qui ne se calmaient qu'après l'expulsion d'un ou plusieurs calculs.
Il devait être également affecté de douleurs rhumatismales, car il faisait souvent des applications de sable chaud sur les parties malades (3). Et nous devons,
(1) Les Médecins grecs à Rome, par Maurice Albert.
(2) Jacoby, Etudes sur la sélection. Jacoby a composé son étude d'après Suétone, Pline et Plutarque.
(3) Suétone, Aug., lxxx.
pour ne rien omettre, parler encore des incommodités qui l'assaillaient périodiquement. Il avait la hanche, la cuisse et la jambe gauche faibles ; il avait renoncé de bonne heure à l'équitation et à l'exercice des armes, se contentant déjouer à la paume et au ballon.
Il portait un appareil à la jambe gauche, pour en soutenir la faiblesse et dissimuler une légère claudication. L'index de la main droite lui refusait parfois tout service (i) : Auguste était pris de temps en temps, dit Suétone, d'un engourdissement de l'index de la main droite, et cet engourdissement était accompagné de contraction des muscles avec tremblement, de sorte qu'il était forcé de faire usage d'un anneau de corne pour écrire. Cette crampe fonctionnelle aurait, au dire de certains neurologues, une valeur pronostique qu'il importait de souligner.
D'après Rôhmberg, les crampes et les convulsions reconnaîtraient pour cause directe une sorte de paralysie, d'inactivité des centres modérateurs de l'action réflexe dans le cerveau, et le spasme fonctionnel a précisément ce caractère (2). On est généralement d'accord pour considérer celui-ci comme une maladie nerveuse, ayant son siège dans le cerveau (3). On sait aussi que les individus qui en sont atteints présentent ordinairement un état nerveux général très caractérisé.
Ainsi s'expliquerait-on que l'empereur Auguste ait été atteint, dans sa vieillesse, d'une afi'ection des centres nerveux, t affection caractérisée spécialement par
(1) Les Médecine grec» à Rome. auct. cit.
(2) RoHMBERG, Hassb, Eulenburg, Hitzig, Rbichert, Benedikt, dtés par Jacpby.
(3) Erb, d'après Jacoby.
un afïaiblissement des centres modérateurs. » Or, s'il faut en croire le D' Jacoby, qui a étudié avec soin la psycho-pathologie des races et des dynasties royales^ une position exceptionnellement élevée exerce une influence indéniable sur la vie cérébrale de l'homme qui l'occupe.
Cette influence doit avant tout se manifester par un affaiblissement des centres modérateurs de l'action réflexe dans les manifestations supérieures de l'activité cérébrale, et nous trouvons chez Auguste une affection cérébrale précisément de cette nature.
Cette observation pathologique serait incomplète, si nous ne mentionnions ce détail : que l'empereur s'endormait souvent pendant l'expédition des affaires ou dans sa litière, et qu'il avait un affaiblissement de la vue, surtout marqué à gauche. Mais ce sont là particularités peu importantes et que suffirait, du reste, à expliquer le grand âge de l'auguste malade.
Gomme nous l'avons indiqué plus haut, l'empereur n'avait pas moins de soixante-seize ans, quand survinrent les premiers symptômes de l'affection qui devait l'emporter. Il se préoccupa si peu de son mal, qu'il ne changea rien au programme du voyage d'agrément qu'il avait projeté.
Il resta quatre jours à Caprée, « libre de tout souci et d'une humeur charmante. »
Après avoir parcouru le littoral de la Campanie, il arrive à Naples. Là, sa maladie paraît s'aggraver.
C'était toujours du côté des intestins qu'il souffrait, mais avec des variations, ce qui ne l'empêche pas encore d'assister aux jeux dits décennaux. Puis il se montre tout à fait souffrant, ce qui le force de s'ar-
rèter à Nola, et c'est là qu'il fait venir Tibère en toute hâte (1).
11 avait demandé aux dieux une fin douce, exempte de grandes souffrances. Ses vœux furent exaucés. C'est à peine s'il fut pris d'un léger délire avant d'expirer. Est-il besoin d'ajouter, après ce récit, que les paroles, adressées par le mourant à son épouse Livie, sont apocr^-phes, tout comme ces propos qu'on lui prête et qui ont été si souvent répétés depuis : « Ne trouvez-vous pas que j'ai bien joué mon rôle? »
Pour en revenir au prétendu empoisonnement dont on a voulu rendre Livie responsable, c'est encore une de ces fables dont il sera maintenant facile de faire bonne et prompte justice.
Suétone, nous l'avons vu, n'y fait pas la moindre allusion. Pour cet historien, la mort d'Auguste est des plus naturelles; s'il avait cru à un crime, tenons pour assuré qu'il n'aurait pas hésité à nous en instruire.
Quant à Tacite, nous avons vu avec quelle prudence il hasarde ses hypothèses, se gardant, d'ailleurs, de juger, dans une cause où témoins et acteurs ne se vantent point de leur intervention.
Tacite, du reste, ne s'arrête pas à ce qu'il considère comme une fable sans consistance; il élève son esprit plus haut. Ce sont les destinées de l'Empire qui le préoccupent avant tout; il voit dans l'avenir, comme successeur d'Auguste, un prince pour qui déjà le séjour de Rhodes n'est qu'un premier exercice de vengeance, de dissimulation et de débauches secrètes.
Quant à Livie, si l'historien en parle, « c'est pour
(1) Dubois (d'Amiens), loe. cit.
montrer en elle tous les caprices dominateurs de son sexe : il faudra donc, dit-il, ramper sous une femme et sous deux enfants, qui pèseront sur la République, en attendant qu'ils la déchirent (1) ! »
Suétone, lui, s'arrête avec complaisance sur les menus faits. Il nous contera, par exemple, qu'Auguste, peu avant de rendre le dernier soupir, eut un dernier accès de coquetterie : il demanda un miroir et se fit peigner les cheveux, ne voulant pas montrer une laide grimace à la Camarde. Suétone insiste ailleurs sur la mutuelle affection d'Auguste et de Livie, sur les caresses qu'ils se prodiguaient : ce qui indique suffisamment qu'il ne croyait pas à la culpabilité de Livie.
C'est à Dion Cassius que l'on doit l'histoire des figues empoisonnées : Auguste, narre-t-il, avait l'habitude de manger des figues qu'il cueillait sur l'arbre. Livie eut l'infernale idée d'enduire de poison les figues qu'Auguste allait manger, tandis qu'elle-même mangerait les figues saines.
Est-il besoin de démontrer l'absurdité, l'invraisemblance de pareille scène? Comprend-on qu'une femme aussi astucieuse, qui dispose de mille autres moyens, ait recouru à de si mesquins artifices?
Tenons au surplus le fait même de l'ingestion des figues pour démontré. N'a-t-il pu en résulter des accidents dysentériformes, qui ont pu faire croire à l'entourage, de très bonne foi, que leur maître avait été empoisonné? Sans doute, on s'explique mal qu' « un vieillard de soixante-seize ans, très sobre d'habitude, se soit jeté comme un enfant sur des figues encore
(1) Dubois (d'Amiens).
vertes, de mauvaise qualité, et qu'il les ait mangées irloutonnement, sans les peler, lui qui avait un estomac faible et était particulièrement sujet aux irritations de la gorge (i)? » Mais les vieillards sont comme les enfants : ils ont des caprices auxquels il faut satisfaire sur rheure, au risque de les mécontenter.
Quoi qu'il en soit, et que Tanecdote des figues soit ou non controuvée, l'empereur a succombé à une entérite chronique, survenant chez un vieillard affaibli, dont l'organisme était épuisé, et par suite incapable de résistance.
Ajoutons cette juste et ingénieuse remarque du U' Jacoby, qui confirmerait, s'il en était besoin, notre diagnostic : « Tout en conservant toute sa raison, Auguste avait eu néanmoins un moment de délire tranquille (il se plaignit d'être emporté par quarante jeunes gens), circonstance que Becquet signale comme pathognomonifjue du délire par épuisement et par inanition (2) » .
Le rapport du médecin légiste dicte la sentence du juge : Livie n'est pas coupable du crime qui lui est imputé; la postérité devait à 1 épouse d'Auguste cette légitime réparation .
En vérité, nous avons peine à comprendre que les littérateurs et les biographes modernes se soient montrés aussi sévères pour Livie. Cette sévérité se justifie dautant moins que ces critiques impitoyables conviennent eux-mêmes que les historiens latins n'ont pu fiorter que des accusations vagues, enveloppées de
i) Jacoby.
(i) Bbcquet. Du Délire d'inanition dans les maladies (Archives générales de Médecine, février et mars 1866).
mille réticences; qu'ils se font le plus souvent les échos d'une rumeur, dun bruit vague — à moins que la passion n'égare leur jugement, empreint d'une évidente partialité.
Le nombre insolite des cas de mort prématurée dans la famille impériale a pu faire naître quelques soupçons; mais ne savons-nous pas, d'après les travaux des psycho-pathologisles, que t la mort frappe surtout^ dans les familles en voie de dégénérescence, parculièrement les enfants et les jeunes gens? » Serait-il prouvé, du reste — et ceci est loin d'être démontré, — que Livie ait empoisonné les Césars Caïus et Lucius, pour quelle raison n'aurait-elle pas poursuivi l'effroyable série de ses forfaits?
Pourquoi aurait-elle épargné, outre Agrippa Posthumus, un compétiteur au trône bien autrement dangereux, le fils de Drusus l'ancien, Germanicus? Pourquoi ne l'aurait-elle pas empoisonné du vivant d'Auguste, alors que son crime pouvait être commis avec la presque certitude de 1 impunité?
Que le peuple ait manifesté de la surprise à la nouvelle de la mort simultanée des deux frères Caïus et Lucius; qu'il ne se soit pas expliqué qu'une blessure, en apparence peu grave, chez ce dernier ait eu une terminaison rapidement mortelle, — passe encore. Le peuple — c'est Tacite même qui le proclame — « est enclin à voir le crime dans la mort des princes > . Mais le médecin, qui applique les procédés scientifiques d'analyse à l'étude de Ihistoire, doit-il s'arrêter à de telles considérations? Peut-il supposer, au surplus, que Livie, femme d'esprit, ambitieuse mais prudente, ait pu recourir à des crimes aussi dangereux, à l'issue
incertaine, et qui devaient inévitablement être découverts tôt ou tard, précisément à cause de leur fréquence et de leur grand nombre ?