LA MORT DE GERMANICUS
Ce qui a perdu Livie, et ceci semble paradoxal, c'est précisément ce qui la grandit à nos yeux, c'est son amour maternel poussé jusqu'à l'abnégation, jusqu'au sacrifice d'une ambition qui ne connaissait pas de limites.
Ce sacrifice, pour qui Ta-t-elle consenti? Pour son fils Tibère, qui l'en récompensera de la façon que l'on sait. Livie montra toujours ses préférences pour cet aîné qu'elle chérissait et à qui elle réservait les plus hautes destinées.
Quant au frère de Tibère, ce Drusus Germanicus, quelle portait dans ses flancs lors de son union avec Octave, Livie le traita toujours avec une froideur qui formait un contraste d autant plus visible avec la tendre afi'ection dont elle enveloppait Tibère.
Le deuxième fils de Livie était tout l'opposé de son frère. Tandis que Tibère était froid et orgueilleux, Drusus était, au contraire, d'un caractère ouvert, ' gai, spirituel, aimant les arts et les plaisirs ». Physiquement, les deux frères ressemblaient à Livie, mais ne se ressemblaient pas entre eux; encore les traits de Drusus se rapprochaient-ils plutôt de ceux d'Auguste que de ceux de Livie.
Sur le visage de Drusus on retrouvait le nez droit, la mâchoire petite, le bas de la figure arrondi d'Auguste Ces détails ne sont pas inutiles à qui veut percer le mystère de la naissance de Drusus. Les particularités physiologiques que nous venons de signaler, et d'autres non moins importantes qui ont été développées (i) ailleurs, viennent confirmer ce que nous soupçonnions d'après d'autres indices : Drusus était bien la fils d'Auguste, et non celui de Tibère Claude Néron, le premier époux de Livie.
Drusus n'a pas laissé de grandes traces dans l'histoire. Mais s'il ne fut pas appelé par les circonstances à jouer un rôle éclatant, il était réservé par contre à sa descendance de sauver son nom de l'oubli.
Drusus était mort jeune (2), à peine âgé de trente ans. Il avait eu, au dire de Suétone, beaucoup d'enfants, mais ces enfants étaient morts en bas âge, et trois seulement avaient survécu : Germanicus, dont nous nous occuperons bientôt; Livilla, dont les débordements rappelleront ceux de la fille d'Auguste, cette
(4) Jacoby, op. cit.
(2) Drusus succomba aux suites d'une fracture de la jambe déterminée par une chute de cheval, du vivant d'Aupfuste, dans l'automne de l'an 745.
Il est assez curieux de constater que de ses deux fils, l'aîné- Germanicus avait les jambes grêles et faibles; le cadet, Claude, avait la démarche chancelante, les genoux faibles et tremblants. Il y a plus : le fils de Germanicus, Gains Caligula, avait beaucoup de peine à se tenir debout, tant il ressentait de faiblesse dans le membre inférieur.
Quant à Néron, fils d'une fille de Germanicus, il avait également les jambes faibles.
Cette faiblesse qui s'est conservée à travers tant de générations provenait de l'ancêtre de la dynastie, l'empereur Auguste, qui, au rapport de Suétone, avait les jambes faibles et maladives et présentait même un léger degré de claudication.
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impudique Julie dont on n'a pas perdu le souvenir; enfin Claude qui mérite autre chose et mieux qu'une brève mention.
Livilla, femme en premières noces de Ge'sar Caïus, dont on n'a pas oublié la fin prématurée, avait contracté une seconde union avec le fils de Tibère, Drusus.
Drusus s'était lié avec un compagnon d'enfance de Caïus, plus âgé que lui, mais qui, loin de lui donner des conseils de sagesse, l'entraîna aux pires débauches. Cette vie de dissipation prit fin par le mariage de Drusus avec Livilla.
Dès ce moment, Drusus se rapprocha de son frère par alliance^ Germanicus, devenu par adoption second fils de Tibère. Cela ne faisait point le compte de Séjan, qui voyait échapper à son influence le jeune homme qu'il avait initié, et à qui il ne pouvait pardonner de le traiter avec mépris. De froides qu'elles étaient d'abord, leurs relations devinrent de plus en plus tendues. Néanmoins ils continuaient à se fréquenter, et Séjan, qui avait l'art de gagner par ses bonnes grâces le cœur des femmes, n'eut pas de peine à faire la conquête de Livilla (1).
L'amant n'eut plus qu'un souci : se débarrasser de l'époux, devenu gênant. Il eut bien vite persuadé à Livilla de lui prêter le concours de son médecin Eudemus et de son favori, l'eunuque Lygdus.
Le poison qui fut choisi devait avoir une action
(1) Drusus, avait, paraît-il, menacé un jour Séjan de la main. Celui-ci fit un geste pour se défendre, et recul un soufïlet, Séjan aurait, au dire de Tacite, séduit Livilla pour venger cet affront.
lente, qui pouvait donner le change pour une maladie suivant une évolution naturelle. La mort de brusus ne donna d'abord prise à aucun soupçon. Ce n'est que huit ans plus tard que le secret devait être hvré par la propre femme de Séjan, qui avait réussi à découvrir, et s'empressa aussitôt d'éventer le criminel complot.
Des dix cas de mort survenus, pendant le règne de Tibère, dans la famille impériale^ il en est un surtout qui a paru réellement suspect ; c'est celui de Germanicus, neveu du tyran qu'on a voulu rendre responsable de ce crime. C'est encore là un procès à reviser.
Que Tibère n'ait pas témoigné dune bruyante douleur (1) à la nouvelle de l'événement; qu'il ait gardé le masque impassible dont il ne se séparait jamais, il n'en fut pas moins, nous assure un contemporain (2), profondément affligé de la perte du jeune héros sur qui le peuple romain avait fondé tant d'espérances.
Pour Tibère, la mort de Germanicus ne présentait aucun avantage. Il n'avait aucune raison de haïr le fils d'un frère à qui il avait toujours été très attaché. Et puis, la mère de Germanicus, la vertueuse Antonia (3),
(1) Tacite, Annales.
(2) SÉNÈQUE, Consol., ad Marciam, xv.
(3) C'est elle qui découvrit à Tibère l'empoisonnement de Drusus César, fils unique de l'empereur. Pour préserver sa fille d'un supplice public, elle dut la laisser mourir de faim dans sa propre maison.
Elle serait morte à son tour de la même façon, à moins qu'elle n'ait été empoisonnée par l'ordre de Caius, son petit-fils. (Cf. Suétone, Caius, XXIII.)
n'était-elle pas le conseiller le plus écouté, l'amie la plus dévouée du vieil empereur, qui avait voulu fuir le monde et ses perfidies dans la solitude de Gaprée?
La mort de Germanicus serait, d'après Jacoby, t un événement logique, dans cette famille en voie de dégénérescence, et le poison qui l'a tué venait, non de Pison, son ennemi, non de Martina l'empoisonneuse, mais de son père Drusus (i), l'halluciné, de son grandpère Auguste le tout-puissant. »
Cette opinion, pour si vraisemblable qu'elle soit, manque, il faut bien le reconnaître, de base solide, et ceux qui s'en font les tenants sont bien obligés de convenir que t Germanicus fut un homme normal et sain d'esprit, malgré l'hérédité psychopathique qui pèse sur toute sa race » .
Le problème dont nous poursuivons la solution est plus limité. Nous devons nous borner à rechercher si le poison a joué un rôle dans la mort du petit-fils d'Auguste, sans nous inquiéter de savoir si la personnalité morale de l'ai'eul présente avec celle du petit-fils des similitudes et des analogies plus ou moins frappantes.
La voix publique avait accusé certain personnage du nom de Pison d'avoir maléficié, puis d'avoir empoisonné le fils adoptif de l'empereur. Pison avait été le collègue de Tibère au consulat, et se croyait au moins son égal. Nommé gouverneur de la Syrie, il devait, en celte qualité, obéir aux ordres de Germanicus. Son orgueil s'accommodait mal de cette sujétion. Sa violence de caractère lui fit bientôt perdre toute mesure.
(1) Sur l'Hallucination de Drutus, réf. Ja«Joljy.
Des propos aigres furent échangés de part et d'autre ; une rivalité de femme vint envenimer la querelle : Plancine, la femme du gouverneur, se faisait une joie d'écraser de son luxe Agrippine, l'épouse de Germanicus.
L'héritier présomptif du trône impérial fit durement sentir au vieux gouverneur qu'il ne tolérerait pas plus longtemps cette insubordination. Les reproches furent formulés sans ménagement, et Pison conyut, dès ce moment, une haine mortelle contre le jeune César.
Sur ces entrefaites, Germanicus tombe malade. Pison, pour aggraver son état, pour hâter peut-être un dénouement qu'il souhaite, imagine une mise en scène bien propre à frapper un cerveau déjà afîaibli par le mal. C'était la croyance commune à cette époque que les maléfices avaient un effet certain. Dans le palais où gît Germanicus, des affidés ont déposé par terre ou fixé aux murs des membres arrachés à des cadavres humains, de la cendre ensanglantée, des disques de plomb sur lesquels est gravé le nom de celui que l'on a voué aux dieux infernaux (i). De poison il n'est point question, et l'alfaire sera portée devant le Sénat, qui a dû céder à la pression populaire et faire comparaître
(1) « On trouvait dans le palais et autour des murs, dit Tacite, des lambeaux do cadavres arrachés aux tombeaux, des formules d'encliantements et d'imprécations, le nom de Germanicus gravé sur des lames de piomb, des cendres humaines à demi-brûlées et trempées d'un sang noir, et d'autres symboles magiques auxquels on attribue de vouer les âmes aux divinités infernales... »
Ces atrocités, ajoute l'historien, inspiraient à Germanicus non moins de colère que de crninte : le poison était-il donc trop lent? s'écria-t-il. Son imagination était évidemment frappée par cet appareil lugubre; et cela a bien pu avancer sa mort.
Pison devant sa haute juridiction ; la preuve ne sera pas, ne pourra pas être faite d'autre manœuvre criminelle que celle dont nous venons de parler.
Un e'vénement singulier avait fait naître le soupçon d'empoisonnement : lorsqu'on avait livré aux flammes le cadavre de Germanicus, le cœur était resté intact ; ce qu'un des accusateurs n'avait pas manqué de faire observer. Selon les idées du temps, c'était une preuve irrécusable que le sujet qui présentait ce phénomène avait succombé au poison (1). Est-il besoin de dire que
(1) C'était un signe infaillible, écrit Flandin {Traité des poisons), puisqu'on objecta alors que les cœurs de ceux qui mouraient de consomption n'étaient pas non plus consumés pai- le feu. Avicenne, après Galien, nous expliquera ce phénomène. Il nous dira que le poison agit à l'instar du froid, qu'en s'attaquant au cœur, il le durcit et le congèle au point de le rendre incombustible... « Ce signe se transmettra d'âge en âge avec les théories galéoiques. et c'est à peine si, au dix-septième siècle, Zaechias, le savant Zacchias osera le rejeter. Je veux citer en quels termes cet auteur s'en explique, afin de montrer, à l'avance, jusqu'à quelle époque ont vécu les premières théories médicales sar l'action des poisons. Voici la traduction littérale des paroles du célèbre archiàtre du pape Innocent X : « Je crois ce signe trompeur et ne répondant pas à l'expérience, bien que je sache qu'un homme très- savant, Fortunius Nattius, ait une opinion contraire... Quant à moi, je ne saurais concéder que le cœur de ceux qui sont morts du poison ne puisse, en aucune manière, être entamé parle feu; mais je concevrai pourtant qu'il puisse résister à la combustion plus que les autres parties du corps : car. outre que ce viscère est d'une matière plus dure, une grande sécheresxe introduite par le poison doit avoir soustrait les esprits (c'est-à-dire les matières combuslibb;») an point que Voryane soit moins apte à briller : ou, d'une antre manière, cet ellet peut advenir dans le cas des poisons froids en raison de la réfrigération intense qu'ils communiquent au cœur... »
• Au signe précédent, poursuit Flandin (dirai-je l'imagination des poètes, dirai-je l'observation des médecins?), on en ajouta d'autres, dont parle Pline et Sénèque, savoir rjuc les cadavres des individus erapoi.sonnés se putréfient rapidement, qne les oiseaux de proie ne s'en nourrissent pas ; que les vers ne s'y
rien ne justifie pareille allégation ? C'était un pur hasard que le cœur eût échappé à l'action des flammes et il n'y avait à en tirer aucune conclusion dans un sens ou dans l'autre.
D'autres témoins à charge se trouvèrent pour prétendre que, dans un repas, Pison, couché au-dessus de Germanicus — on sait que les Romains mangeaient couchés — avait,, de sa main, empoisonné les aliments du prince : accusation bien difficilement soutenable, à moins d'admettre que tout Tentourage du prince fût aux gages du vieux gouverneur.
On faisait enfin valoir ce suprême argument : que Pison et son épouse Plancine avaient ostensiblement fait éclater leur joie en apprenant la mort de celui qu'ils détestaient. Tandis que Pison faisait renverser par ses licteurs les sacrifices offerts à Antioche pour le rétablissement et la santé de Germanicus, Plancine, à la nouvelle de la catastrophe^ avait quitté son deuil (elle avait récemment perdu une de ses sœurs), pour revêtir des habits de fête.
Ces manifestations bruyantes nous sembleraient plaider plutôt en faveur de l'innocence des accusés. Il eût été souverainement imprudent de se réjouir ainsi publiquement, et d'afficher son animosité, au risque de représailles immédiates. On dit, à la vérité, que le cou-
engendrent jamais ; mais fussent-ils réels, ces signes ne seraient pas propres à l'empoisonnement.
« A propos de la prompte décomposition des cadavres empoisonnés, il faut dire pourtant que les expériences de Fontana sur le venin des vipères, et que diverses expériences modernes sur l'inoculation des humeurs morbides, ou du sang putréfié, ratifieraient la marque des anciens, si on la restreignait aux ellets des poisons tirés du règne animal, ou des poisons dits septiqucs... »
pable se fit justice lui-même : la veille du jour où il devait présenter sa défense, il fut trouvé mort auprès de son lit, son épée à terre à côté de lui. D'autres prétendent qu'il fut assassiné par ordre de Tibère, qui craignait quelque révélation compromettante.
Quant à Plancine, elle aurait échappé aux poursuites, grâce à Livie qui la protégeait. Pures hypothèses ; tout aussi bien celle du suicide de la fameuse Martine, l'instrument du crime, qui se serait donné la mort avec un reste de poison caché dans un nœud de ses cheveux.
Au résumé, on ne relève que des présomptions morales contre ceux qui ont été accusés d'avoir fait disparaître par le poison Germanicus. Mais de preuves positives il n'y en a pas, il ne pouvait y en avoir.
On sest étonné (1) qu'on n'ait fait comparaître devant le Sénat aucun médecin pour lui demander son avis. Mais qu'auraient pu dire de plus ces praticiens inexpérimentés ? Possédaient-ils des connaissances toxicologiques suffisantes pour émettre un avis autorisé? Sans doute, il existait dès cette époque « des ateliers de crimes, qui savaient produire des poisons énergiques » ; nous voyons déjà se silhouetter ces grands artistes à qui leurs trop fameux exploits ont valu un triste renom. Mais cela n'implique en aucune façon qu'on ait connu dans ces temps reculés l'art de rechercher et de découvrir les poisons subtils qui, en raison de leur subtilité même, défiaient toute analyse.
Ce qui s'est passé à la mort de Germanicus prouve
(i) Cf. LiTTRÉ, Médecine et Médecins • De la toxicologie dans l'higtoire ; et, danti la Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1853, l'article, du même auteur, intitulé : La Science des poison».
combien on se doutait peu, à cette époque où la toxicologie était encore dans les limbes, que le poison pût être recherché et retrouvé dans un cadavre humain. En livrant au feu le corps du prince qu'on soupçonnait avoir été empoisonné,, on détruisait à jamais la preuve du crime^ si crime il y avait.
Bien des siècles s'écouleront avant que soit vaincu ce tenace préjugé du respect de la dépouille mortelle, qui a mis pendant si longtemps obstacle au progrès scientifique, et à l'amélioration sociale qui lui est si étroitement liée.