LA MORT DE TIBÈRE
La nature se plaît quelquefois à intervertir l'ordre de ses lois. La mort des jeunes Césars Caïus et Lucius avait devancé celle de l'empereur Auguste, qui devait parvenir à un âge avancé ; de même, le fils de Tibère, Drusus, son neveu Germanicus, précéderont dans la tombe et l'aïeule Livie, qui s'éteindra presque nonagénaire, et Tibère, qui succombera âgé de soixante-douze ans, après une vie de perpétuelles angoisses.
Quelle fin était réservée à cet hypocondriaque de haut rang, on le peut pressentir, pour peu qu'on sarrête à l'idée que la fatalité historique n'est pas un vain mot. Le drame aura le dénouement prévu : il sera brutal, implacable, logique : quand on a régné par la violence, on meurt par les moyens violents : ce sont justes représailles.
Plusieurs versions ont circulé sur la mort de Tibère, et cette pluralité (J'avis frappe d'avance de suspicion toute opinion trop affirmative.
Sentant sa fin approcher — ceci est rapporté par Sénèque, — Tibère aurait enlevé de son doigt l'anneau qui l'encerclait, comme pour le remettre à celui qu'il en jugeait digne; après l'avoir tenu quelques instants^ il le remit à son doigt, et resta longtemps immobile, la main gauche obstinément fermée ; l'empereur aurait appelé alors ses esclaves : personne n'accourut à son appel. Il avait voulu se lever, mais les forces lui manquant, il serait tombé mort auprès de son lit (1).
Tacite raconte de son côté que Tibère étant tombé en faiblesse, on le crut mort, et les courtisans Tabandonnèrent pour aller complimenter Gaïus.
A ce moment, on vint dire à ce dernier que l'empereur était revenu à la vie et qu'il demandait à manger pour réparer ses forces. A cette nouvelle, tous s'épouvantent et se dispersent ; Gaïus attendait déjà dans un morne silence le supplice au lieu de l'empire, mais Macron fit jeter des couvertures sur le mourant et l'étoufi"a (2).
Le récit de Suétone ne difi'ère pas sensiblement de celui de Tacite. L'empereur respirait encore, quand son successeur au trône donna l'ordre de lui enlever Tanneau qui lui conférait la toute-puissance. Gomme le moribond le retenait avec énergie et se refusait à s'en séparer, on jeta un coussin (3) sur lui, et de la sorte, il fut achevé.
({) Suétone, Tibère, LXXIII.
(2) Tacite, Annales, 1. VI, 50.
(3) Dion Cassius rapporte que Caius, d'accord avec Macron,
no POISONS ET SORTILÈGES
Selon d'autres, Gaïus (1) aurait étranglé Tibère de ses propres mains, et, comme un affranchi se récriait sur l'atrocité de Tacte dont il avait été le témoin, il le fit crucifier pour le punir de son intempérance de langue.
Il paraît bien, d'après ces récits plus ou moins concordants, que Tibère ne mourut pas tranquillement dans son lit. Il n'avait jamais, du reste, été malade ; c'était un fanfaron de santé, qui aimait railler son médecin, quand celui-ci lui proposait ses soins. On comprend dès lors que la lutte dut être vive, et qu'on eut difficilement raison de ce vieillard qui s'obstinait à vivre, et tardait tant à satisfaire l'ambition d'un neveu cupide et impatient (2).
priva Tibère malade de nourriture, et l'étoufîa ensuite, avec l'aide du préfet du prétoire, sous des couvertures. (LVIII, 28.)
(1) Caius se vantait, du reste, lui-même, sinon d'avoir commis ce parricide, du moins de l'avoir tenté. II disait être entré un jour dans la chambre à coucher de Tibère avec un poignard pour venger sa mère et ses frères, mais voyant le vieillard endormi, il n'eut pas le courage de le frapper et jeta son arme ; Tibère se serait même réveil!»^ et l'aurait vu, mais n'aurait pas osé sévir contre lui.
(2) « Tibère, très différent d'Auguste, a toujours joui d'une sanlc d'athlète. C'était un homme robuste, à la taille haute, aux épaules larges, à la poitrine très développée. Telle était la vigueur de ses articulations, que du petit doigt il perçait une pomme verte, et d'une chiquenaude blessait, à faire naître des bosses ou jaillir le sang, les victimes de ses brutalités. Pendant les vingt-trois années de son règne, il n'eut d'autre maladie que celle qui l'emporta à soixante-dix-huit ans...
« Chariclès avait reçu l'ordre formel de garder ses remèdes pour les imbéciles. Non seulement l'empereur, pendant les derniers jours de sa vie, alors qu'il se mourait àMisène, s'abstint de le consulter, mais il chercha par des exercices violents, jeux militaires, chasses au sanglier, et par des festins prolongés, à lui cacher, comme aux autres, les douleurs atroces dont il souffrait...
« Chariclès avait eu le temps de constater que la vie s'étei-