LA NEVROPATHIE DE CALIGULA
On conte qu'un jour Tibère fit approcher de lui son petit-fils^ Tiberius Gemellus, trop jeune pour régner, et lembrassa devant Galigula^ son successeur éventuel. L'empereur, ayant surpris à ce moment dans l'œil de Galigula un éclair farouche^ lui dit froidement : « Tu le tueras^ mais un autre te tuera ! » Tibère résumait ainsi — comme Ta écrit Beulé — toute la philosophie de Ihistoire de cette époque.
Cahgula relève^ plus que tout autre, de l'analyse du médecin psychologue. Les bizarreries,, les singularités de ce monstre difforme, qui s'étudiait^ devant un miroir, à donner à sa physionomie Texpression la plus accentuée d'horreur et de répulsion^ trouvent leur exphcation dans son état pathologique ; il resterait une énigme indéchiffrable sans le secours de la psychiatrie. Dans le cadre limité où nous évoluons, nous devons nous borner à poser les données de certains problèmes, connexes à l'étude que nous poursuivons, laquelle doit rester limitée au rôle qu'a joué le poison dans l'histoire
Combien serions-nous tenté de nous écarter du but
-rnait dans ce corps usé par l'Age et les débauches. « Il sera mort dans deux jours », déclara-t-il aux courtisans. Un affranchi sceptique, et qui se nrn-fiait, comme son maître, de la science des médecins, aida le pronostic à se justifier on étouiïant le vieillard sous des couvertures. » Les Médecins grecs à Rome, par M. Albert.
à atteindre, quand surgissent tout à coup devant nous ces visions deffroi, qui nous plongent dans une angoisse inexprimable, mais qui sapaise à la pensée que la nature s'est plue à pétrir de boue certains hommes destinés à exercer le pouvoir suprême, pour atténuer les regrets que nous pourrions éprouver de linfériorité de notre rang dans la hiérarchie sociale !
Qui veut peser dans une balance équitable les cruautés d'un Galigula ne doit pas perdre de vue que ce demi-dieu fut un dément, victime de Ihérédité morbide, et aussi de ce « mal sacré », dont son aïeul César avait déjà ressenti les indéniables atteintes.
« 11 n'était sain ni desprit ni de corps », a dit de lui Suétone. 11 avait un corps énorme, sur des jambes grêles et menues, comme son père Germanicus, comme son grand-père Auguste. Etait-ce de la paralysie infantile, nous n'avons pas d'informations suffisantes pour rétablir. Mais ce qui est plus certain, c'est qu'il était épileptique de naissance, et nul n'ignore l'influence de cette psychose sur le caractère et les déterminations de la volonté ; nul ne conteste les troubles profonds observés chez les infortunés qui sont aff'ectés de cette névrose.
« L'intégrité parfaite de l'intelligence et du sentiment chez les épileptiques, a dit Marcé (Traité pratique des maladies mentales), est un fait extrêmement rare. Tous les médecins qui ont vu de près les épileptiques savent, qu'à quelques exceptions près, ces malades deviennent très vite irritables, soupçonneux, querelleurs... Les inégalités de caractère influent impulsivement sur leurs actes et sur leurs allures : autant, dans certains moments, ils sont taquins, querelleurs, iras-
cibles, autant, dans une pe'riode nouvelle, ils se montrent humbles, craintifs, soumis. »
Cette versatilité, cette inconstance de l'humeur nous explique comment on peut trouver associés, chez les épileptiques, les sentiments les plus contradictoires : Taffection et la tendresse avec la cruauté, la bienveillance avec la malice, la méchanceté — et aussi leurs accès de fureur subite, d'impulsion homicide.
Chez Caligula, il serait aisé de retrouver toutes les manifestations des symptômes que nous venons de décrire. Mais, nous le répétons, ce serait sortir de notre sujet que de pousser plus avant cette analyse médicopsychologique. Ce que nous en avons dit suffit pour éclairer nos lecteurs sur la personnalité, en apparence étrange et mystérieuse, de ce César qui ne dépare pas la lignée.
Une particularité a beaucoup frappé les historiens, qui retiendrait à peine l'attention des pathologistes : dès les premiers temps de son principat, Gaïus fait montre de toutes les vertus, mérite, par son administration sage et bienveillante, de devenir l'idole du peuple romain. Quand, brusquement, le décor change, le masque tombe, le clément César devient le féroce Caligula.
D'où provenait ce changement ? Le peuple romain se perdait en conjectures. Il est permis aujourd'hui d'affirmer, presque à coup sûr, qu'il était le résultat de la maladie ; de l'épilepsie qui, sous l'influence d'excès, de débauches innommables, s'était aggravée et avait, par suite, exagéré l'intensité des troubles physiques et mentaux du sujet.
On a parlé, à ce propos, d'un philtre, d'un aphrodi-
^ii POISONS ET SORTILÈGES
siaque violent, administré à l'empereur par sa femme Csesonia, et qui aurait déterminé dans tout son être des perturbations profondes. Mais n'est-il pas plus vraisemblable de penser que le mal poursuivait son évolution fatale, et que la « fureur > dans laquelle était tombé Galigula n'était qu'un accès de délire furieux, de manie aiguë, phénomène très ordinaire dans le cours de l'épilepsie. Hypothèse d'autant plus acceptable^ qu'il s'en est suivi une modification durable, telle qu'en peut produire une affection mentale caractérisée, et que l'action d'un poison, si prolongée fût-elle, ne saurait provoquer.
Alors commence cette série de crimes, de forfaits atroces,, qui dérouteraient la raison humaine, si on n'était prévenu qu'un aliéné seul a pu les commettre : tous crimes inutiles — et ceci n'est pas indifférent à noter pour en déterminer la genèse.
Quel intérêt avait Galigula à faire mettre à mort et son beau-père Silanus, et son cousin Tibère Gemellus, et son autre cousin Ptolémée, fils de Juba, et ses deux sœurs, etc. ? Aucun. Il ne faisait que céder à une impulsion irrésistible, qui était la résultante même de son mal implacable.
Donne-t-il un ordre, il veut être obéi sans discussion, sans retard, et c'est pourquoi il ne se serait pas attardé à élaborer, dans la paix du laboratoire, un toxique subtil, bien qu'il eût, paraît-il, une véritable passion pour la toxicologie, et qu'il collectionnât les poisons, dont il avait un coffre tout plein.
Quand il veut se débarrasser de ses ennemis, ou plutôt de ceux qu'une fantaisie de son cerveau malade a marqués pour la mort, U fait simplement appel à celui
de ses tribuns qui a sa confiance, et dont le poignard ou l'épée avaient un effet au moins aussi sûr et aussi prompt que le poison.
Galigula eut cependant recours deux fois, semble-t-il, à cette arme perfide : une première fois, nous l'avons vu pour Tibère, dont la mort était trop lente à son gré; une seconde fois dans une circonstance moins mémorable; dans un combat de gladiateurs, un certain Golombus avait été légèrement blessé. Mais comme il avait été vainqueur et quil était du parti que ne favorisait pas l'empereur, celui-ci fit mettre du poison dans sa plaie, afin de la rendre mortelle. La faction vaincue avait désormais toute facilité pour proclamer sa victoire.
LES ARGHIATRES ROMAINS SOUS LA RÉPUBLIQUE ET l'eMPIRE .
Avant de poursuivre ces études de toxicologie historique, il est un point qu'il importe de préciser : quelle était la situation de la médecine, et notamment de la médecine légale, à Rome, au temps de la République et plus tard sous les empereurs romains? Quel rang occupaient les médecins dans la hiérarchie sociale? Questions qui, on va bientôt le voir, sont loin d'être oiseuses, et dont la solution nous donnera la clef d'un de ces problèmes qui surgissent, à tout instant, au cours de nos incursions rétrospectives dans un domaine, jusqu'ici peu ou point exploré.
Au témoignage de Pline (1)^ Rome serait restée pendant six cents ans privée de tout secours médical, et les Romains ne s'en portaient pas plus mal. C'est en Tan 535 qu'un certain Archagatus, du Péloponèse, ouvrit une boutique dans le carrefour Acilien, grâce à une avance qui lui fut faite sur les deniers de lÉtat. Archagatus semble avoir eu la spécialité des opérations chirurgicales : d'où son nom de carnifex, ou bourreau, que la voix publique lui décerna. On l'appelait encore parfois vulnerarius, le « médecin des plaies », pour la raison que nous venons de dire.
Gomme Archagatus,, Asclépiades, qui devint l'ami et le médecin de Torateur Grassus et de Gicéron, était d'origine grecque. A l'encontre d'Archagatus, Asclépiades était plutôt médecin que chirurgien; mais une sorte de médecin homme du monde, d'agréable commerce et de manières distinguées, estimant dans sa sagesse profonde qu'il est avec les clients, comme avec le ciel, des accommodements. Peu partisan des drogues de grand prix et de mauvais goût, leur préférant la diète ou le clystère, et, par-dessus tout, multipliant les prescriptions de simple hygiène : les bains, frictions, promenades au grand air, voire même la musique, qu'il considérait comme un des plus sûrs calmants dans les affections nerveuses.
La réputation d'Asclépiades s'était répandue au loin. De tous côtés, on recherchait ses conseils, on quêtait ses moindres avis. Des souverains même voulurent l'attacher à leur personne : Mithridate, le fameux roi
(1) L'opinion de Pline est fort sujette à caution. (Cf. Les Médecins greci à Rome, par Maurice Albert, p. 5 et suiv.)
LA ROME IMPERIALE Ml
de Pont, qui s'occupait, comme on sait, de chimie en ses moments perdus, préparait dans son laboratoire les poisons les plus subtils et expérimentait sur luimême leurs antidotes, lui fit de magnifiques promesses sans pouvoir le décider à quitter Rome. Asclépiades se contenta d'envoyer au monarque le recueil de ses œuvres complètes : la réponse ne laissait pas d'être spirituelle, elle était en tout cas d'un philosophe.
Asclépiades eut le bon esprit de n'être jamais malade ; toute sa vie durant, il se porta comme un charme Un accident lui coûta la vie : parvenu à un âge très avancé, il fit une chute dans un escalier; il ne s'en releva pas.
Les succès d'Asclépiades attirèrent à Rome une nuée de médecins étrangers, accourus pour la plupart de l'Orient hellénique; pourvus de plus d'ambition que de titres, ils ne reculaient pas devant certaines pratiques (i) où la morale ne gardait qu'une place restreinte.
C'est le temps où charlatans et empiriques exercent leur coupable industrie, sans trop souffrir de l'application des lois, qui leur sont indulgentes. Néanmoins, en dépit du crédit dont ils jouissent, ils sont presque mis au ban de la société ; nous entendons qu'ils n'ont pas droit encore à ce titre de citoyen romain qu'ils envient à l'égal d'un parchemin de noblesse.
Mais bientôt ils ne vont pas tarder à voir leurs vœux se réaliser. La réhabilitation d'un art justement décrié va être bientôt proclamée. Désormais, de par l'ordre de César, tous ceux qui exercent la médecine ou enseignent les arts libéraux auront le droit de cité. C'est le
(i) Daremberg, p. 24-25.
premier pas dans la voie des honneurs; ce ne sera pas le dernier.
Si les médecins allaient gagner en considération, il ne s'ensuit pas que leur bagage scientifique fût accru. Celui-ci était des plus légers : en dehors de quelques cures, qu'aidés du dieu Hasard ils ont pu réussir, ils n'ont rendu aucun service notable.
Il n'existait alors, à Rome et dans les pays régis par ses lois, rien qui pût se rapporter, de près ou de loin, à ce que nous appelons la médecine sociale, c'est-à-dire la police médicale, l'hygiène publique, les institutions sanitaires et même la médecine légale (1). Non pas que les pouvoirs publics n'eussent souci de ces questions, mais les médecins n'étaient point consultés sur ce chapitre.
Pour ce qui est des prescriptions de médecine légale, on en retrouve bien des rudiments dans la législation romaine, mais il ne semble pas que le médecin fût plus spécialement chargé d'en assurer l'application. Ainsi, il est parlé dans différents textes de l'opération connue plus tard sous le nom d'opération césarienne (l'extraction de l'enfant vivant du corps d'une femme morte); des maladies simulées; des caractères qui distinguent la démence proprement dite de la folie furieuse; des venins et des poisons. Mais nulle part il n'est indiqué que c'était le rôle du médecin, plus que de tout autre particulier, d'intervenir dans ces différents cas. Les magistrats ne recourront officiellement aux hommes de science que sous le règne de César, c'est-à-dire après que le décret qui les affranchit aura été rendu
(1) Dr. Briau, L'Archiatrie romaine.
Jusque-là on ne voit point figurer le nom des médecins dans les actes publics.
Comme sil avait prévu le sort qui lui était réservé, César lut le premier personnage notable soumis, après sa mort, à l'exploration médicale. C'est le médecin Antistius qui fut chargé de visiter les blessures reçues par le dictateur et qui déclara dans son rapport qu'une seule était mortelle.
Ce rapport consacrait officiellement la médecine légale.
Le décret du dictateur accordant le droit de cité aux médecins avait été le premier privilège accordé à ces derniers. Ce fut le début des faveurs qui devaient successivement leur échoir, la première étape dans la voie qui les menait aux fonctions publiques, dont on les avait jusqu'alors systématiquement écartés.
Peu d'années après, sous le règne du fils adoptif du dictateur, au plus tard au commencement du règne de Tibère, nous voyons s'organiser la médecine militaire (1). Puis c'est la charge de médecin de la cour qui va être créée, et dont tous les empereurs, à peu d'exceptions près, tiendront à honneur de reconnaître et d'étendre successivement les attributions.
Certains de ces médecins ont laissé un nom dans l'histoire, et méritent à divers titres de nous occuper.
L'un d'eux a sauvé la vie de César Octave à la bataille de Philippes : ce général étant malade voulait rester dans sa tente, contrairement aux avis pressants de son médecin. C'est alors qu'Artorius — un dis-
(i) Cf. Du service de santé militaire chez les Romains, par Bruu Paris, 1866, in-8.
ciple de cet Asclépiades dont nous avons parlé — vient annoncer qu'il a vu en songe Minerve elle-même, qui commande de faire sortir Octave de sa tente et de le transporter au milieu de son armée. Octave obéit à l'ordre de la déesse. Bien lui en prit, car peu après, son camp était forcé et sa tente prise par les soldats de Brutus, pendant que l'autre aile, commandée par Gassius, était mise en déroute (1).
Artorius était citoyen de Smyrne, qui lui éleva un monument après sa mort (2) .
Ce sont encore des médecins grecs que nous retrouvons auprès des successeurs d'Auguste : telMénécrates, qui eut à veiller sur la santé des empereurs Tibère et Claude. C'est à Ménécrates qu'on serait redevable de cette composition pharmaceutique toujours employée sous le nom de diachylon.
Nous n'avons cité que les chefs d'emploi; mais quantité de satellites évoluaient autour de l'astre impérial.
Au temps de César Auguste, dans la maison de l'empereur, outre les humbles patriciens que les textes épigraphiques appellent medici, ou medici servi, et, un peu plus haut placés, ceux qui portaient le nom de décurions-médecins ou ' décurions de médecins, se distinguaient les supra medicos ou superpositi medicorum, qui avaient sous leurs ordres toute une armée de servants assez analogues à nos infirmiers et infirmières.
Il y avait; en outre, les médecins de la ville, dont
(1) L'Archiatrie romaine, auct. cit.
(2) Les auteurs latins, en donnant les noms des médecins d'Auguste, ont omis de signaler celui de Clodius Acron, qui pourtant, selon toute vraisemblance, fut attaché à la personne de l'empereur.
certains jouissaient d'une grande vogue, et qui étaient parfois pour les médecins de cour de redoutables concurrents.
Quand l'empereur était malade, il ne s'embarrassait pas de l'étiquette : lui signalait-on un médecin habile, il ne sinquiétait pas s'il était pourvu d'une charge officielle. Il le faisait appeler et, s'il réussissait à le guérir, le comblait d'honneurs et de dignités. C'est ainsi qu'Auguste éleva au premier rang de vulgaires affranchis, comme Musa, qui devint un personnage très important, du jour où il guérit son illustre client par de simples applications d'eau froide.
Cest grâce à Musa que les médecins jouirent pendant quelque temps d'avantages auxquels leur passé, plutôt humble, ne leur donnait pas le droit de prétendre.
Le temps n'était pas encore venu pour eux d'occuper les plus hautes fonctions, dêtre, comme plus tard Vindicianus, proconsul d'Afrique, ou, comme Ausone, le père du poète, préfet d'IUyrie. Mais chaque jour, ils conquéraient des prérogatives nouvelles : outre qu'ils étaient dispensés de tout impôt, ils pénétraient peu à peu dans l'administration civile et militaire, et désormais, fonctionnaires publics, c'est à eux qu'il appartenait de prendre toutes les mesures d'hygiène et de police sanitaire prescrites par les circonstances.
Voilà, pensera-t-on, bien des avantages concédés à une classe de citoyens qui rendaient assurément des services, mais qui étaient, il faut bien le reconnaître, très convenablenient rémunérés. Les honneurs et l'argent, c'est donc tout profit. Les honneurs, et non l'honneur, la distinction est importante. Et si nous
voulons être des peintres exacts, nous ne devons pas oublier de mettre des ombres au tableau.
« Dans la plupart des causes célèbres de cette époque, écrit un de nos critiques (4) les mieux avertis, on retrouve un médecin, esclave ou affranchi : c'est Artémidore, le médecin de Verres, qui pille avec son patron les temples des dieux, même celui d'Esculape; c'est Glycon, accusé, peut-être à tort, d'avoir versé par ordre d'Octave du poison sur la plaie vive de Pansa; c'est le médecin de Pison, moins médecin que bourreau, dont l'office consiste surtout à administrer certains breuvages, ou à ouvrir les veines à ceux que le consul n'oee pas faire publiquement mourir. Puis, ce sont, après bien d'autres, les médecins impliqués dans un procès retentissant qui fut plaidé sous la préture de Cicéron, et qui révéla une série de crimes inouïs, tel que n'en offre pas l'histoire légendaire des familles grecques poursuivies par la fatalité. »
Le monde des médecins sous la République est, on le voit, étrangement mêlé : les criminels y coudoient de près les honnêtes gens, et peut-être ne sont-ce pas ces derniers qui constituent la majorité.
Ces mœurs vont-elles changer sous l'Empire? 11 serait téméraire de l'affirmer. A mesure que le crédit des médecins augmente, leur ambition fait des progrès croissants. Admis dans l'intimité des grands personnages de la cour, des membres de la famille impériale, le vertige les saisit. Pourquoi ne prendraient-ils pas la place de ces autocrates sots ou impuissants, et qui ont l'imprudence délaisser vide le foyer conjugal?
(1) Maurice Albert.
Et nous nous expliquons de la sorte comment Livia, la bru de l'empereur, femme de Drusus et sœur de Germanicus, prend pour amant Eudème; comment cet Eudème sera l'exécuteur tout désigné quand Séjan aura décidé Livia à se débarrasser de son époux. Eudème se vantait de posséder la recette de drogues mystérieuses et d'un effet sûr; c'est sans doute une d'elles qu'il administra à Drusus.
Ceci se passait sous le règne de Tibère. Tibère, qui avait déjà de la prévention contre les médecins, conçut pour eux, à partir de ce jour^ — et nous le comprenons de reste, — une antipathie véritable. Et c'est ainsi, que pendant un temps, le prestige de ce titre fut sérieusement entamé. Mais vienne un empereur débile, un César contrefait, dont la santé réclame beaucoup de ménagements, tel le César Claude, et nous verrons aussitôt les médecins reconquérir rapidement le terrain perdu.
Parmi les illustres praticiens de cette époque, il en est deux qui valent mieux qu'une brève mention. C'est dabord Vettius Valens, ou Vectius Valens, médecin de Messaline, homme dune éloquence rare, qui n'avait pas besoin de cette supériorité pour conquérir les faveurs de son impériale maîtresse. Vettius a sa place dans le nombreux cortège des amants de Messaline ; mais nous avons quelque honte à le confesser, il s'y montre indigne et du nom et du titre dont il est revêtu. Il ne tarde pas à se révéler comme un sinistre baladin, un bouffon de cour, prêt à toutes les complaisances, à toutes les servilités.
L'anecdote (i) qui suit nous le peint au naturel; c'est
(4) Nous empruntons l'anecdote & l'excellent ouvrage de M. Albert.
une esquisse, mais une esquisse de maître; les retouches ne pourraient que la dénaturer.
Un jour, c'était grande fête chez l'épouse dévergondée de Claude : on donnait dans les jardins du palais le spectacle d'une vendange. Les pressoirs foulaient les raisins,, et le vin nouveau ruisselait dans les cuves. Tout autour sautaient des femmes vêtues de peaux de bêtes, et semblables à des bacchantes en fureur. Messaline, les cheveux au vent, agitait un thyrse, et près d'elle, Silius, son amant en titre, couronné de lierre et chaussé du cothurne, balançait la tête au chant criard d'un chœur lascif.
Un des plus exaltés de la bande était Vettius Valens, le médecin de la cour et l'amant en second. Dans ses accès de folle gaieté il grimpait aux arbres, comme font les singes qui s'amusent. Qu'auraient pensé Asclépiades et Thémison de ce disciple costumé en satyre, à califourchon sur une branche?... Tout à coup, du haut de son perchoir, il crie : « Je vois du côté d'Ostie un orage furieux. » Plaisantait-il, ou voyait-il réellement s'avancer le cortège de l'empereur, prévenu par Narcisse de ces saturnales éhontées? Peu importe. Du moins, la colère de Claude ne fut-elle pas une plaisanterie; Vettius Valens, comme tous les invités de cette fête champêtre, comme Messaline elle-même, était mis à mort quelques heures plus tard. Il fut le seul que l'approche du supplice rendit lâche : il essaya de sauver sa vie en offrant de dénoncer tous les coupables.
Claude, assailli d'infirmités comme il l'était, ne pouvait longtemps se passer de médecin : Vettius Valens eut bientôt un successeur.
Ce fut le célèbre Xénophon, de Cos, dont une ins-
cription heureusement retrouvée nous a restitué la personnalité. Cette inscription nous révèle que G. Stertinius Xénophon — car Stertinius et Xénophon ne font qu'un seul et même personnage, contrairement à ce qu'ont écrit Pline l'Ancien et Tacite, — Stertinius Xénophon. disons-nous, fut, en même temps que médecin de Claude, « secrétaire pour les lettres grecques, tribun des soldats, préfet des ouvriers, pontife des dieuXj flamine perpétuel des Augustes, dEsculape, dHygie et d'Epione » : une manière de pape de la médecine, si l'on prenait au pied de la lettre ce texte, si diversement commenté.
Quoi qu'il en soit, ce Xénophon était avide de places et de fonctions, et il semble qu'il ne devait pas travailler pour les petites gens. Bon an mal an, il gagnait, paraît-il, plus de six cent mille sesterces, et il laissa à ses héritiers une fortune évaluée à plusieurs millions de notre monnaie. On comprend qu'il n'ait consenti à abandonner une aussi fructueuse clientèle que contre promesse de forts émoluments.
Sur un cerveau aussi faible que celui de Claude, la suggestion était facile. Tout ce que Xénophon désira, Umt pour lui que pour ses proches, ou même pour sa ville natale, lui fut gracieusement et sur 1 heure accordé. En échange de tant de bienfaits, ce médecin peu scrupuleux (1) deviendra d'abord l'amant d'Agrippine, et, un peu plus tard, sera accusé d'avoir hâté,
(1) Comme l'a fait observer très justement M. Maurice Albert, il no faudrait pas inférer, de ce qu'il y a une brebis f^aleuse dans un troupeau, que tout le troupeau est infecté. A côt; de rnédecins indignes, il y en eut, même à la cour impériale, d'intègres et d'instruits qui jouirent, à bon droit, de l'estime et de la considération publiques.
par une manœuvre criminelle, la fin de l'empereur luimême.
l'empoisonnement de CLAUDE
On ne voit pas bien^ à vrai dire, l'intérêt que pouvait avoir un médecin, accablé de richesses et de générosités, à se rendre coupable du crime abominable qui lui est imputé. Certes, là où la femme est enjeu, il ne faut pas trop réclamer de logique. Gomme le cœur, et plus encore que le cœur, des organes moins nobles ont des raisons que la raison ne comprend pas.
En tous cas, la rumeur publique, dont le grave Tacite s'est fait une fois de plus l'écho, a porté une accusation dont nous sommes mal en situation d'apprécier la valeur. Gomme tous les personnages arrivés au faîte des honneurs, celui qu'on a traité d'empoisonneur devait avoir des jaloux et des envieux; nous n'avons pas d'ailleurs autre chose que de simples présomptions contre le médecin Xénophon. Force nous est de nous en rapporter à des témoignages de seconde main.
Agrippine immole d'abord à ses ressentiments personnels Domitia Lépida, qu'elle accusait d'avoir essayé des enchantements sortilèges contre Thymen de Néron, et d'entretenir en Galabre des légions d'esclaves, dont rindiscipline troublait la paix de l'Italie (1). Puis, ses
(1) Tacite, Annales, 1. XII, | lxiv et suiv., t. Il, p. 377. Cité par Flandin, Traité des poisons, t. I.
projets arrêtés, toute surveillance abolie, elle devint pour Claude une épouse plus tendre.
Le choix du poison l'embarrassait : trop prompt, il trahirait une main criminelle ; trop lent, Claude, avant de mourir, pourrait tout deviner et revenir à l'amour de Britannicus, son fils : il fallait un poison bien choisi, qui troublât la raison, sans trop hâter la mort. Il fut trouvé par le génie de Locuste, et donné par la main de l'eunuque Halotus, dont la fonction était de servir les mets et de les goûter.
Le poison fut mis dans un ragoût de champignons, mets favori de l'empereur; la stupidité de Claude, rivresse, peut-être, firent le reste (1).
Le bruit courut que le médecin appelé par Agrippine, le fameux Xénophon dont il vient d'être parlé, aida à ses projets.
On ne dit pas qu'il aurait de ses mains préparé le plat de champignons que l'impératrice fit servir à son mari. Mais Claude ayant rejeté ce qu'il venait d'ingurgiter, l'effet du poison était perdu; c'est alors que Xénophon, sous prétexte de faciliter les évacuations, aurait plongé dans le gosier de son maître une plume imprégnée dun venin subtil. Et la mort de l'empereur n'aurait pas tardé à s'ensuivre.
Certes, l'accusation est imprécise, l'imputation peut être calomnieuse, mais elle n'excite en nous aucune surprise. Sous le régime impérial, les médecins de cour ont donné les marques de la plus basse moralité. Pour conserver leur rang et leurs dignités, ils ne répu-
(1) Tacite, Annalet, 1. XII, ) hxy et suiv.. t. Il, p. 37d; édit. citée.
gnaient à aucune besogne, fût-elle la plus vile, la plus infâme. Souvent ils poussèrent la complaisance, jusqu'à rendre des services peu compatibles avec une profession libérale et un art salutaire. Trop souvent, ils furent les complices du crime, et hâtèrent, comme on l'a dit, plus d'une apothéose (1). Mais notre réprobation ne doit pas leur être exclusivement réservée. On ne les voit apparaître que dans l'acte final du drame; ils se contentent de précipiter un dénouement longtemps et savamment préparé. Si un condamné à mort tarde trop à s'ouvrir les veines, ils vont^ par ordre, lui offrir leur ministère pour la saignée libératrice. Si le poison est trop lent à agir, on recourt à leurs bons offices. Mais cette dernière conjoncture rarement se présente. Les empoisonneurs à gages sont assez experts pour leur éviter ce soin.
Dans une société où la corruption des mœurs ne connaît pas de bornes, où le luxe et la débauche la plus crapuleuse vont de pair, on s'explique le crédit dont jouissaient les devins et les sorciers, les charlatans et les empoisonneurs.
Dès les premiers temps de la fondation de Rome, ces sinistres artisans du crime ont exercé leur coupable industrie. Quelques années à peine après que les Romains se sont réconciliés avec les Sabins, Romulus, au dire de Plutarque, édicté cette loi « qu'une femme
(1) GuARDiA, Hist. de la Médecine.
peut être répudiée par son mari, sil est reconnu qu'elle a empoisonné ses enfants ».
Ouels étaient les poisons alors employés par les Romains, nous en sommes réduits, confessons-le, aux pures hypothèses. Notre curiosité a vainement cherché à pénétrer le secret de ces infernales mixtures qui, si longtemps, furent un instrument de règne.
Peut-on espérer jamais retrouver la formule mystérieuse du poison de Locuste? La personnalité de Locuste elle-même échappe à nos investigations et^, avec les quelques lignes que lui consacre Tacite^ nous ne saurions nous flatter de la faire revivre. Tout ce que nous savons, c'est quelle vivait sous Néron, qui l'avait autorisée à établir un laboratoire au Palatin. Elle expérimentait, dit-on, sur des animaux, les terribles substances que son art réussissait à combiner. Il n'est pas téméraire d'imaginer quelle s'entourait des conseils de certains archiatres, tels qu'Andromaque, l'inventeur de cette panacée qu'on nomme la thériaque, et qui était bien l'assemblage le plus hétéroclite, le plus monstrueux, qu'une cervelle humaine ait pu concevoir.
La thériaque jouit, en son temps, d'une vogue prodigieuse. Inventée par un médecin de l'empereur, décrite en vers dans un poème dédié à l'empereur, patronnée par l'empereur, en fallait-il plus pour que la mode l'adoptât? Ne contait-on pas que Néron prenait chaque matin avant son déjeuner un peu de cette drogue, préparée, on pourrait presque dire sous ses yeux, dans son propre palais, dans la chambre même, voisine de celle de l'empereur, où Locuste avait fabriqué ses poisons? Néron faisait preuve de prudence. II neutralisait préventivement, par l'usage continu
d'un antidote, les effets du poison qui pouvait menacer son existence.
Quimportait la nature du toxique? Andromaque ne les avait il pas tous prévus ? Sans doute savait-il pertinemment que les ressources de Locuste étaient infinies. Employait-elle l'aconit, comme le laisse entendre Théophraste ; le lièvre de mer, dont Philostrate célèbre les qualités? Pourquoi chercher si loin? Ne connaissait-on pas^ dès cette époque, ainsi que les ouvrages de Dioscoride en témoignent, les propriétés des sels d'arsenic, du vert-de-gris et du cinabre? L'exploitation des mines d'arsenic allait toujours se développant; il est donc à supposer que le commerce de cette substance était de plus en plus prospère.
Quant à l'aconit, ainsi que le remarque justement Emile Gilbert (1), si la culture en fut prohibée sous peine de mort, par une loi de Trajan, non seulement dans les jardins de Rome, mais dans tous ceux de l'empire, n'est-ce pas que les sucs de cette plante vénéneuse étaient déjà d'un usage fréquent?
Un art que dut posséder Locuste, écrit Flandin, c'est l'art d'associer ou de mêler les matières toxiques, art imité par les premiers médecins, et surtout par Galien, dans la composition des antidotes et des mithridates. Qu'on se rappelle les paroles d'Homère : « Le pouvoir des poisons était réputé tenir à leur mélange. L'Egypte, dit le poète, possédait des remèdes qui, savamment mêlés, étaient bienfaisants ou funestes. » Tels étaient sans doute les poisons de Locuste.
Cet art des mélanges, que nous avons laissé perdre,
(1) Gilbert (Em.), Philtres, Charmes et Poisons,
suffit à nous expliquer la trop funeste habileté des anciens dans le maniement des poisons; mais cela ne nous apprend rien sur leur principe actif.
En réalité, nous ne savons pas plus ce qui entrait dans la composition des poisons de ce temps que dans celle des philtres ou des remèdes. Nous devons renoncer à découvrir la recette du gargarisme mortel que Néron fit donner à son ancien précepteur Burrhus, de même que celle de l'onguent de Golombus, ainsi nommé parce qu'il avait servi, par ordre de Galigula, à panser et à faire mourir le gladiateur Golombus, dont ce Gésar avait pris ombrage, parce qu'il n'avait pu le vaincre, l'épée à la main.
Le seul fait certain, par tout ce qui transpire de cette société ancienne, même à travers un si long espace de temps, c'est qu'il y avait à Rome des officines de poison, étroitement liées avec la sorcellerie et la magie. Il est certain aussi que l'empirisme savait suppléer à l'ignorance où l'on était des opérations de la chimie, et arrivait à produire des poisons très énergiques (1).
C'étaient, selon l'expression de Sénèque que nous reprenons à notre compte, de grands artistes (2) qui parvenaient à obtenir des préparations n'offensant ni le goût ni l'odorat et dont, selon le cas, l'effet était brutal ou savamment gradué.
(1) Cf. LiTTRÉ, Médecine et Médecim.
(2) Tacite dit, eo parlant de Locuste, qu'elle mettait du génie à préparer ses mixtures .
l'empoisonnement de britannicus
C'est à cette seconde catégorie, celle des poisons lents, que paraît appartenir le poison qui fut mis en œuvre contre Britannicus.
Britannicus était le favori de Claude,, celui qu'il avait désigné pour son héritier. Mais les artifices d'Agrippine avaient fait changer l'ordre de succession au trône : Néron avait revêtu la pourpre impériale.
Après la mort de Claude, survenue dans les circonstances tragiques que l'on sait, et l'avènement au principat de son fils Néron, Agrippine jouit quelque temps^ sans partage, du pouvoir suprême. Elle en profita pour se débarrasser de Silanus par le poison et faire périr Narcisse.
Son dossier est assez chargé pour que nous h'y ajoutions pas encore, sans preuves positives. Si Britannicus fut empoisonné en sa présence, il ne semble pas qu'elle y ait en rien participé. « L'horreur, la consternation éclatèrent si visiblement sur son visage, écrit Tacite, qu'on vit bien qu'elle était innocente de ce crime. » Que ce crime lui ait fait horreur, nous avons quelque peine à le croire; d'autant que Néron ne faisait, en le commettant, que profiter de ses leçons. Elle avait empoisonné à dîner le beau-père de Néron; Néron empoisonna, à dîner aussi, le beau-fils d'Agrippine (1).
(1) Jacoby, op. cit.
N'osant frapper Britannicus ouvertement, Néron résolut de l'empoisonner. Une première tentative avait échoué : un breuvage, fourni par Locuste, avait manqué son effet. Néron, furieux et impatient, menaça de livrer Tempoisonneuse au bourreau; elle promit un venin qui tuerait aussi vite que le fer; il fut distillé auprès de la chambre de César, et composé de poisons d'une violence éprouvée (1).
f C'était l'usage, dit Tacite, que les fils des princes mangeassent assis avec les autres nobles de leur âge, sous les yeux de leurs parents, à une table séparée et plus frugale. Britannicus était à l'une de ces tables. Comme il ne mangeait et ne buvait rien qui n'eût été goûté par un esclave de confiance, et qu'on ne voulait ni manquer à cette coutume ni déceler le crime par deux morts à la fois, voici la ruse qu'on imagina : un breuvage encore innocent, et goûté par Tesclave, fut servi à Britannicus, mais la liqueur était brûlante et il ne put la boire. Avec l'eau dont on la rafraîchit, on y versa le poison, qui envahit si rapidement tous ses membres, qu'il lui ravit en même temps la parole et la vie.
« Les assistants frémissent; les moins prudents s'enfuient; ceux dont la vue pénètre plus avant demeurent immobiles, les yeux attachés sur Néron. Lui, toujours penché sur son lit, feignant de ne rien voir, dit qu'il en était ainsi dans la maladie des comices (2), l'épilepsie, dont Britannicus était attaqué depuis son
(1) Tacite. Annales, I. XIII, § xv, t. III, p. 31 ; édit. citée. — RiciNE, Britannicus, act. IV, se. iv.
(2) La " maladie des comices » était ainsi nommée de la coutume où l'on était à Rome d'abandonner l'assemblée des comices quand quelqu'un y tombait, frappé de ce mal, nommé, par terreur ou par superstition, haut mal et mal sacré.
enfance; que peu à peu la vue et le sentiment lui reviendraient (1)».
Le récit de Tacite nous en apprend aussi long, dans sa concision, que les narrations les plus circonstanciées. Le rude historien, comme à son ordinaire, va droit au fait, sans luxe de détails oiseux. Tout un coin de la société romaine nous est dévoilé dans ce tableau aux couleurs si sobres et d'un pinceau si discret : ainsi nous est révélée cette coutume hygiénique de boire, au cours du repas,, des verres d'eau chaude, sans doute pour aider à la digestion.
Apporter cette eau au point juste de chaleur qui convenait était une gran(^e affaire pour les serviteurs. Le maître entrait parfois dans de violentes colères, quand il n'allait pas jusqu'à frapper l'esclave qui avait servi le breuvage ou trop chaud ou trop froid (2).
Pour Britannicus, on a prévu qu'il repoussera le liquide trop chaud; une boisson plus froide, dans laquelle a été au préalable versé le poison, est là toute préparée.
A peine l'a-t-il absorbée qu'il est pris de convulsions. Néron ne perd pas son sang-froid Encore un accès du haut mal, dit-il, de ce mal comitial dont Britannicus a de fréquentes attaques. Qu'on emporte de la salle ce convive encombrant, et que la fête continue t
Quel peut être le poison violent dont les effets se font aussi rapidement sentir? D'aucuns croient que c'est un poison lent, qui aurait acquis une plus grande force par une évaporation prolongée. D'autres infèrent
(1) Tacite, Annales, 1. XIII, | xvi, t. III, p. 31 ; édiL. citée.
(2) LiTTRÉ, op. cit.
que c'est le même poison, mais amené à un haut degré de concentration, qui fit périr Germanicus.
Serait-ce un composé de mercure ou de plomb? Ces substances étaient, nous l'avons vu, connues et peutêtre vulgarisées,, dès cette époque, mais nous n'en constatons pas les symptômes. La manière dont fut foudroyé Britannicus prêterait à croire qu'on avait mélangé à sa boisson une infusion de fleurs de pêcher (1), ou d'un fruit à noyau, contenant un toxique d'une grande puissance qu'on a depuis isolé à l'état pur, Vacide priissique ou cyanhydrique. t 11 n'est pas impossible, écrit Littré, que ces grands artistes dont parle Sénèque aient réussi, dans leurs manipulations multipliées, à rencontrer quelques combinaisons meurtrières où <îet acide avait place. » Mais quel besoin avait-on à cette époque de s'ingénier à composer un poison complexe? Les empoisonneurs ne pouvaient-ils se livrer à leurs louches manœuvres en toute tranquillité, se sentant à l'abri de l'impunité ? Comment eût-on pu les convaincre d'un crime dont il était impossible de retrouver les traces? La médecine n'était pas alors, et pour cause, l'auxiliaire de la justice, comme elle l'est devenue bien des siècles plus tard. L'ouverture des corps était considérée à l'égal d'une profanation, et. par suite, les connaissances anatomiques faisaient complètement défaut aux anciens. Dans ces conditions, il est superflu d'ajouter qu'on n'allait pas à la recherche des lésions qui avaient occasionné la mort.
Si parfois l'opinion publique s'émouvait, comme il en advint pour Germanicus, on livrait le cadavre aux
(1) Gilbert, Etsai hittorique tur le» poisons.
flammes, et nul n'aurait songé à analyser les cendres. Pour Britannicus, il en fut de même. La nuit qui le vit périr fut celle qui vit allumer son bûcher.
Les funérailles furent précipitées, pour éviter toute manifestation. Néron s'en justifia par un édit de circonstance : « C'était, proclama-t-il, la coutume de nos ancêtres de soustraire à tous les yeux les funérailles du jeune âge, sans en prolonger l'amertume par une pompe et des éloges funèbres. » En réalité, Néron redoutait la colère du peuple, que cette mort inattendue avait profondément surpris.
Au rapport de Dion, le corps de Britannicus non seulement fut porté de nuit sur le bûcher, mais il fut enduit de plâtre, pour le soustraire à tout examen et pour cacher les taches livides de la peau. Le cadavre s'était en efi'et décomposé et la putréfaction avait accompli son œuvre de destruction.
Le même historien ajoute que les torrents de pluie qui tombèrent tandis qu'on traversait le Forum, délayèrent l'enduit de plâtre et rendirent le crime visible à tous les yeux (1).
La prompte décomposition du cadavre, comme aussi l'incombustibilité du cœur, passaient alors pour des preuves indéniables d'une mort par le poison : c'est dire que les croyances les plus folles, les superstitions les plus absurdes, trouvaient crédit auprès de ce peuple que la science n'avait pas encore éclairé. Il faudra attendre de longs siècles avant de les voir disparaître.
(1) Dion, LXI, 7; Tacite, Annales, III.