DU BAS-EMPIRE AU MOYEN AGE
La longue période qui s'étend de la décadence romaine à l'établissement définitif de la monarchie française, est une suite de siècles dont l'histoire est -ncore sin,2:ulièrement obscure : celle du poison à cette f^poque est d'autant plus difficile à écrire.
On sait les drames sanglants qui marquèrent la fin de l'Empire romain, devenu trop vaste pour le sceptre d'un seul empereur; on connaît les atrocités qui désolèrent Rome et B^zance, la lutte que les adeptes de la nouvelle foi eurent à mener contre le paganisme encore vivace, malgré sa facile immoralité; les révolutions de palais, où la soldatesque, maîtresse de la situation, élevait un nouveau maître, et précipitait du trône le favori de la veille.
Le poison a-t-il joué son rôle dans ces événements historiques, si mal connus? On a vu quelle place il tenait à la Cour de Néron; tout porte à croire que, -ous les règnes qui suivirent, il fut en môme honneur : Locuste eut des imitateurs.
Les mœurs se relâchaient de plus en plus, car l'exemple venait de haut; la société romaine s'enlizait dans le crime et la débauche; conditions nécessaires et suffisantes pour que prospérât le commerce du poison. Les magiciennes, dignes petites-filles de Circé, pullulaient et on sait combien elles étaient expertes
dans la fabrication des philtres. La belladone et la mandragore sont encore leurs plantes favorites : de quelles hallucinations monstrueuses leurs clients ne sont-ils pas tourmentés, malheureux dégénérés vivant dans l'atmosphère de stupre et dans l'odeur du sang, qui accordent créance aux diaboliques paroles de la magicienne! Celle-ci n'est plus, comme la Canidie d'Horace, une vieille sorcière édentée et horrible, mais bien une belle jeune femme, dont l'étrange profession, selon l'expression d'un conteur moderne, se devinait « au trouble et glauque et profond regard de ses yeux immobiles, évoquant tout de suite l'image d'un lac en laitance verte et fluide, propice au rut mystérieux de la lumière vagissante et du chaos agonisant » . Que de patriciennes romaines, que de sénateurs et de citoyens en proie à cette folie criminelle, succombèrent ainsi, victimes de leurs passions odieuses, victimes de leur mentalité hystérique, victimes de leur siècle, en un mot, de la décadence !
A Byzance, sous les couleurs d'une civilisation plus raffinée en apparence, les mêmes causes produisent les mêmes eff'ets. Et là encore, le poison est une arme familière aux politiciens ambitieux qui redoutent le scandale d'un meurtre sanglant, à toute la populace hétéroclite qui grouille autour de l'Hippodrome et que cherchent à moraliser les apôtres de la nouvelle rehgion.
Ceux-là même, dans leur fanatisme de néophytes, n'ont-ils pas recours à des philtres puissants qui abolissent toute sensibilité physique, qui provoquent une exaltation mentale inouïe, allument dans leurs regards cette flamme étrange qui caractérise les illuminés ? On