DU BAS-EMPIRE AU MOYEN AGE
est en droit de le croire, quand on lit le récit de ces ce'rémonies où une foule d'hallucinés, en proie à un véritable délire, tantôt mystique, tantôt erotique, croyaient établir, par ces pratiques renouvelées des sorciers primitifs, les bases inébranlables du christianisme d'Orient (1). La morale chrétienne devait enfin se dégager, malgré les schismes nombreux qui déjà divisaient les adeptes de la foi, et assurer, sur les ruines du paganisme égoïste et immoral, le triomphe définitif de la nouvelle religion d'espérance et de charité (2).
Et cependant, le peuple et ses chefs mirent des siècles à comprendre et à appliquer cette morale. En France notamment, lorsque, après le baptême de Clovis, le catholicisme devint un culte national, une religion d'État, les mœurs ne s'adoucirent pas et le précepte de lÉvangile : aimez-vous les uns les autres fut encore lettre morte pour cette société issue de Latins pervertis et de Germains barbares. Clovis n'en continue pas moins ses multiples assassinats, ses successeurs établissent leur domination par les meurtres les plus cruels; Frédégonde, la femme de Ghilpéric, la sauvage ennemie de la sauvage Brunehaut, se rend célèbre par ses empoisonnements répétés : cette dernière aurait fait, dit-on, périr dix rois, tant par le poignard que par le poison.
L'histoire des rois mérovingiens est trop obscure pour que nous puissions établir d'une façon précise
(i) RicHEPiN, Contes de la décadence romaine.
(2) Voir à ce sujet les romans modernes; Paul Adam, Basile et Sophia; Jean Lombard, Byzance\ Dmithy i>e Méhéjkowsky, La Mort des dieux.
quel fut le rôle du poison, aussi bien dans la vie politique que dans la vie sociale. Les exemples de Frédégonde et de Brunehaut ne suffisent-ils pas d'ailleurs pour nous permettre de généraliser? En un temps de demi-barbarie, où il n'est de droit que celui consacré par la force, où l'impunité est acquise au vainqueur, quelle que soit l'arme qui lui a donné la victoire, le poison a dû souvent lever bien des obstacles, affermir plus d'une autorité, satisfaire des ambitions, des haines, des passions excessives.
Cependant, il nous faut arriver jusqu'au moyen âge, en passant par-dessus la dynastie des Garlovingiens, et des premiers Capétiens, pour trouver une société parfaitement organisée, présentant une unité morale, société qu'on peut alors rendre responsable de ses fautes, car ses actes sont conscients, et elle est définitivement affranchie de cette barbarie où ont vécu ses ancêtres; nous allons voir que le poison y continua néanmoins ses ravages, car c'est une tradition qui s'est fidèlement perpétuée à travers l'histoire, tant il est vrai qu'elle est inhérente à Ihumanité même.
l'état de la science toxicologique
On a quelque tort de prétendre que le moyen âge soit supérieur à l'antiquité, par cela même que dans le cycle des temps il vient après elle. Cet argument d'ordre chronologique est, au fond, purement spécieux. Comme Ta dit un philosophe de la médecine (1), la liberté des recherches ne fut entravée dans l'antiquité que par des préjugés, — tel celui qui considérait l'ouverture d'un cadavre comme une profanation, — mais jamais la nature des choses ne resta fermée aux investigations des observateurs. « C'est par l'observation de la nature que se formèrent les plus grands philosophes et les plus illustres médecins anciens ; ouverte à l'antiquité, comme le livre de la science, la nature resta lettre close pour le moyen Age (2). »
La chimie, la toxicologie sont, à cette époque de barbarie, lettres mortes, tandis que fleurissent et prospèrent l'alchimie, l'astrologie, la sorcellerie et la magie. Ce n'est que des siècles plus tard que Tastro-
(1) GuARbiA, Histoire de la Médecine.
(2) ID., ibid.
nomie se substituera à l'astrologie, la chimie à l'alchimie^ la philosophie à la scolastique, le libre examen à la crédulité.
On a longuement disserté sur les limites de ce qu'on est convenu d'appeler le moyen âge. Pour nous en référer à l'opinion commune^ nous comprendrons sous ce nom le temps qui s'est écoulé depuis la chute de l'empire romain (476)^ jusqu'à la prise de Constantinople (1453), par Mahomet II (1).
Il serait téméraire de tenter même d'esquisser une histoire des poisons à une époque sur laquelle règne une si impénétrable obscurité. Nous ne voudrions essayer que de jalonner une voie inexplorée, en n'utilisant que les rares notions positives qui nous ont paru se dégager de nombreuses et souvent fastidieuses lectures.
Il est à supposer que, pendant de longs siècles, on s'en est tenu aux prescriptions indiquées par les anciens dans leurs traités, tant pour la confection des toxiques que pour l'usage de leurs antidotes; Dioscoride (2), par exemple, ne s'embarrassait pas d'une classification compliquée. Il s'en tenait à la division, très simple, des poisons en ceux qui tuent promptement et ceux dont l'action est plus lente, et engendrent des maladies de plus ou moins longue durée (3).
L'ouvrage de Dioscoride (4), avec celui de Nicandre
(1) LiTTRÉ; voir aussi Nie aise, Guy de Chauliae, p. 9 et suiv.
(2) Le traité de matière médicale de Dioscoride a été traduit en arabe dès le neuvième siècle. Ce livre est resté classique jusqu'au dix-septième siècle. (Nigaise.)
(3) HoEFER, Histoire de la Chimie, t. I.
(4) Dioscoride, médecin de Cilicie, vivait dans les premières çuinées de l'ère chrétienne. C'est au commencement du règne de
de Colophon), servit de charte des poisons pendant toute la période du moyen âge, et c'est là que l'on doit puiser les idées et aussi les préjugés qui avaient cours en ce temps sur cette matière.
Les auteurs dont nous venons de citer les noms savaient déjà établir une distinction entre les poisons tirés du règne animal, ceux du règne végétal et les poisons minéraux. Parmi les premiers, nous rappellerons seulement qu'on faisait jadis grand cas dun animal appelé le lièvre marin, qu'on regardait comme fabuleux, et avec lequel Domitien aurait, dit-on, empoisonné Titus (1).
Nicandre signale déjà (plus de cent ans avant l'ère chrétienne) Vopium ou plutôt le suc de pavot.
La jusquiame, la mandragore, l'aconit (2) étaient connus de la plus haute antiquité. Pline n'a-t-il pas prétendu quun des conjurés de Gatilina fit périr ses femmes avec de l'aconit (3) ?
Claude que parut à Rome son traité sur les poisons, qui forme les livres VI, VII et VIII de sa Matière médicale, et où il est pour la première fois fait mention de l'arsenic. L'arsenic était vulgairement nommé en ce temps-là sandaraque, plus communément que arsenieum. On le rencontrait principalement à Mysie, sous la forme de morceaux compacts, lourds, écailleux et jaunes (orpiment ou sulfure). Dioscoride écrit que « calcinée avec des charbons ardents, la sandaraque change de couleur. » (La Pharmacie à travers les siècles, par Emile Gilbert, p. 63-64-67). Sous le règne de Tibère, Scribonius Largus, élève de Celsc et médecin à Rome, signale un des premiers le danger de l'emploi de l'arsenic dans l'usage médical.
(i) Philostrate, Vita Apollonii, cité par Hoefer, loc. cit.
(2) En l'an Hl après Jésus-Christ, une loi de Trajan prohiba la culture de l'aconit. Comme conséquence de cette mesure, les crimes d'empoisonnement devinrent moins fréquents sous les règnes qui suivirent. (Gilbert, loc. cit.)
(3):Plinb. XXVII, 2.
C'est avec la colchique que la célèbre magicienne Médée composait ses breuvages empoisonnés. Enfin les anciens, et par conséquent les alchimistes du moyen âge qui les suivaient jusque dans leurs errements, n'ignoraient pas plus queux les propriétés des poisons minéraux, d'un usage beaucoup plus fréquent : l'arsenic^ que Dioscoride a le premier signalé; le mercure qu'il savait extraire du cinabre^ comme ils retiraient sans doute l'arsenic d'un sulfure naturel.
La céruse, avait observé Nicandre^ rend l'eau laiteuse, et il recommandait déjà comme contre-poison l'huile dolive et le lait. De même,, pour le gypse qui devait être de la chaux vive, il préconisait, très rationnellement, le vinaigre (4).
Un poison, entre tous redoutable, était celui que nous désignons aujourd'hui sous le nom d'acide cyanhydrique. Golumelle et Dioscoride, Pline aussi bien que Gahen, ont rapporté, comme un bruit généralement répandu, de leur temps, que le pêcher était un arbre pernicieux; ils s'en étonnaient d'autant plus que le fruit de cet arbre était agréable à manger. Mais il ne semble pas qu'ils aient soupçonné qu'on pouvait retirer du noyau de ce même pêcher le foudroyant acide prussique. Il faut aller jusque dans la mystérieuse Egypte pour voir employer les poisons les plus énergiques que l'on connaisse^ même à l'heure actuelle. 11 paraît démontré que, chez ce peuple, le toxique avec lequel on faisait périr ceux qui avaient trahi leur serment était préci-
(4) Dans un grand ouvrage, qui ne comprend pas moins de 70 livres dont 22 seulement sont parvenus jusqu'à nous, Oribase, médecin grec, ami de l'empereur Julien, consacre une longue étude aux contre-poisons.
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sèment retiré du pêcher, t Ne prononcez pas le nom de lAO sous la peine du pêcher », nous révèle un des papyrus du Louvre (i).
Si la science est, comme on le prétend, restée stationnaire en un temps où Ion ne. se risquait guère à heurter les opinions reçues, l'héritage des anciens pouvait suppléer en partie aux lacunes de l'expérimentation. Il est à présumer,, d'ailleurs, que les alchimistes étaient trop occupés à la transmutation des métaux ou à la découverte de l'universelle panacée, pour chercher à grandir le domaine de la toxicologie (2).
On peut dire que, jusque au douzième siècle, on erre dans le chaos. C'est à se demander même si, comme nous venons de le supposer, les alchimistes arabes, dont on nous vante à tout propos les vastes connaissances, étaient seulement aussi avancés que les Grecs et les Romains en ce qui touche la science des poisons. Ainsi, dans un manuscrit du quatorzième siècle, mais dont Tauteur vécut vraisemblablement vers le douzième, est indiquée la façon de préparer l'arsenic blanc (3) en traitant l'arsenic jaune (ou sulfure
(1) HoEPER, op. cit., I, p. 232.
(2) Pierre le Bon, de Lombardie, physicien de Ferrare, qui vivait au commencement du quatorzième siècle nous apprend que les alchimistes entendaient par poison (venenum) toute substance qui tue les métaux, c'est-à-dire fjui se combine avec les métaux en les altérant. « C'est, ajoute-t-il, pour ne pas avoir compris cela, que certains ade[)tes ont cliaufré le mercure avec de véritables poisons, tels que l'aconit, la cif^uë, la vipère, etc. Il n'y a que les poisons minéraux, tels que l'arsenic et le soufre, qui tuent (altèrent) le mercure, parce (ju'ils sont de môme nature que lui. • (Histoire de la Chimie, aucl. cit., I, p. 436.)
(3) C'est probablement A Avicenne qu'est due la distinction entre l'arsenic et les sulfures d'arsenic. « Il est, dit-il, blanc,
d'arsenic) par du sel commun et du vinaigre, et en soumettant le mélange à la distillation et à la calcination; mais par contre, il n'est pas dit un mot des propriéte's vénéneuses de l'arsenic blanc sublimé (racide arsénieux). Il y a mieux : on sait combien d'emprunts les Grecs byzantins ont faits aux Arabes. Or, la plupart de ces emprunts trahissent l'ignorance la plus profonde^ non seulement de la langue^ mais encore de la matière médicale des Arabes. On a mentionné à ce propos la fâcheuse méprise de Nicolas d'Alexandrie^ surnommé Myrepsus, c'est-à-dire le fabricant de pommades, qui, grâce à une interprétation fantaisiste, ne craignit pas de recommander l'arsenic, comme une épice contre le poison, opinion qui fut adoptée par bon nombre de médecins du moyen âgel L'erreur provenait de ce que darsinej que Myrepsus transforma en arsenic, est le nom que les Arabes donnent k la cannelle (1). C'est ainsi qu'une mauvaise traduction peut avoir des conséquences irréparables.
Au douzième siècle, on trouve cependant un esprit éclairé, qui nous repose des divagations de la plupart de ses contemporains.
Le rabbin Maimonidks, dont le nom arabe signifie serviteur de DieUj avait étudié d'abord la théologie, puis la philosophie et la médecine, sous le célèbre AvERRoÈs de Gordoue.
Maimonides composa un Traité des Poisons qui mérite
jaune ou rouge. Le blanc est l'acide arsénieux, le jaune, l'orpiment; le rouge, le réalgar. Le médecin arabe avait également indiqué les propriétés thérapeutiques de l'arsenic, ses effets toxiques et son antidote. (Cf. Gilbert, op. cit., 83-84). (1) HOEFER, I, p. 364.
Jl
d'être analysé (1) : c'est un tableau fidèle de la science toxicologique de l'époque qui l'a vu naître.
Maimonides divise les poisons en deux classes, savoir : les chauds et les froids ; ce qui veut dire probablement : poisons qui déterminent les symptômes d'excitation et poisons qui déterminent les symptômes opposés, la sensation d'un froid vif
Le poison est absorbé par le sang; il faut donc empêcher la plaie de se fermer; elle doit rester ouverte pour lécoulement du toxique. Si le malade s'endort, l.i chaleur et les humeurs se concentrent à l'intérieur tlu corps, et le poison pénètre dans les points les j)lus intimes, envahit les parties nobles et déterminent la mort; aussi recommande-t-il la ligature pour en entraver l'absorption.
Entre autres poisons, Maimonides accorde une créance particulière au sang du taureau, très facile à employer, dit-il (2), dans un but criminel ; mais il ne croit guère
(1) Voir, à ce sujet, l'excellente thèse du Dr. Rabbiiiovicz, qui a traduit et commenté le Traité des Poisons du médecin arabe.
(2) ■ J'ai déjà prévenu, écrit Maimonides, que je ne parlerai que des substances qu'on peut manger par erreur, ou que la malveillance peut employer facilement. De ce nombre est le sang de taureau, qui est un de ces poisons les plus faciles à administrer par la malveillance. On le mêle avec les mets ou les ragoûts préparés avec de la viande à l'aide desquels on veut comuiettre le crime; aussitôt ils deviennent un poison mortel. Dès qu'un individu reconnaît qu'on lui a fait prendre du sang de taureau, il doit se hâter de provoquer le vomissement avec de la caillette et du vinaigre de vin. Ensuite, il prendra de rechel comme vomitif : nitre, deux drachmes, bouilli dans du vinaigre de vin ; puis on administre : graine de chou, deux drachmes; assa f<etida, une drachme ; borax, une drachme ; on mettra le tout dans du vinaigre de vin, porté à l'ébullition, et on fera boire. Si le vomissement a lieu, c'est bon. S'il reste quelque chose dans l'estomac, que le vomissement ne soit pas complet, c'est encore
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aux propriétés toxiques des menstrues^ malgré tous les contes des femmes débauchées (1) qui se vantent de s'en être servies, avec succès, pour empoisonner les gens dont elles voulaient se débarrasser.
Maimonides indique les signes qui permettent d'éviter le poison. Tout ce qui, d'après lui, est agréable au goût et n'exhale pas une mauvaise odeur peut être mangé sans appréhension.
Toute substance inconnue, plante ou chair dun animal quelconque, dans laquelle on reconnaîtra une saveur agréable, c'est-à-dire douce, et une odeur qui plaise, peut être considérée comme un bon aliment, et l'homme peut en user en toute sécurité. Mais si, au contraire, il y a dans le goût comme quelque chose d'amer, ou acre, ou acide, ou tout autre semblable; de même que toutes les fois que la substance exhale une odeur qui n'est point agréable, on ne doit point en manger sans être assuré de sa nature.
bon, et l'effet en est salutaire. Ensuite on provoque les selles avec de l'agaric et de l'hiera dosée en raison de l'habitude et de l'âge du malade et de l'état qu'aura observé le médecin. On administre ensuite les contre-poisons mentionnés dans le chapitre qui précède.
(1) J'ai vu, écrit encore Maimonides, dans toutes les contrées que j'ai parcourues, un bon nombre d'individus atteints de la maladie que j'indique; ce que moi et d'autres nous avons entendu dire à ce sujet est trop long pour être raconté. Les vieux médecins que j'ai pu rencontrer m'ont appris, d'après leurs propres observations et les traditions des médecins plus anciens, ce qu'ils ont su de femmes débauchées ; ces femmes dirent à ces médecins que ce dont elles usaient c'était du sang de leurs règles : elles en recueillent le premier qui vient à paraître, et quelque faible que puisse être la quantité, elles l'introduisent dans un mets quelconque et il produit les tristes accidents observés. Mais jusqu'à ce jour, je n'ai rien vu, ni lu de tel dans aticiin livre de médecine ; comment alors serait-il possible de donner un moyen de médication? »
Il faut aussi se tenir en garde contre divers mets, tels que ces bouillons épais qui passent à l'aigre ou qui prennent la saveur acide du limon, comme aussi ces mets qui changent de couleur et prennent des nuances analogues à celle du sumac ou de la grenade; prenez garde pareillement à ce qui a cuit avec le irarum, et dans lequel domine un goût d'acidité, ou styptique, ou bien une saveur douce en excès. Défiezvous de ces aliments qui exhalent une mauvaise odeur d'oignon; comme ceux préparés avec du vinaigre ou de l'oignon, ou ce qui a cuit avec ce dernier; l'on ne doit en manger que ce qui a été préparé par une personne dans laquelle on a une confiance absolue, et à i égard de laquelle il ne reste pas le moindre doute dans l'esprit; parce que c'est dans ces sortes de mets que s'exerce la ruse des empoisonneurs ; c'est avec eux que se dissimulent facilement la couleur, l'odeur ou la consistance du poison.
Les chairs d'animaux ou d'oiseaux bouillis ou rôtis, ne se prêtent point aussi aisément à la ruse, à cause le la facilité de préparer une chose qui change leur -oût, leur couleur, et leur odeur. Il en est de même 'le l'eau bien pure : la fraude ne peut rien avec elle; mais méfiez-vous de l'eau contenue dans un vase non couvert, car souvent un animal venimeux a pu y l)oire, et alors elle est nuisible à celui qui en boit, et peut déterminer des accidents fâcheux.
L'empoisonnement est facile au moyen du poison qu'on etle dans le vin, car le vin semble disposé pour cet effet, parce qu'il dissimule la couleur, le goût, et ensuite parce qu il facilite son arrivée au cœur; et celui à qui on en a donné dans l'intention de l'empoi-
sonner (et qui le soupçonne) a certainement besoin d'y porter son attention pour s'en préserver. En outre de tout ce qui vient d'être exposé, il faut, lorsqu'on a quelque sujet de crainte de surprise dans le boire ou le manger, n'en accepter que des personnes dans lesquelles on a une confiance pleine et entière. Les malfaiteurs sont toujours prêts et disposés à faire usage de ces substances^ simples ou composées, pour atteindre à leur but criminel, et si elles ne donnent pas la mort, elles agissent au moins d'une manière nuisible sur l'économie animale. Maimonides conclut par cette exclamation^ d'un fatalisme résigné : Dieu seul peut nous protéger!
Il s'inquiète néanmoins de rechercher quels antidotes doivent être administrés en cas d'empoisonnement. Et d'abord celui qui a pris une substance empoisonnée ou qui soupçonne qu'elle peut l'être, doit se hâter de provoquer le vomissement^ au moyen d'eau chaude, dans laquelle on aura fait bouillir de Vanethum graveolens (aneth) et dans laquelle on aura versé de l'huile en grande quantité. En la buvant tiède, il vomira tout ce que contiendra l'estomac; il prendra ensuite du lait nouvellement trait, en abondance; il vomira encore. Il restera calme ensuite pendant quelque temps, puis il prendra un mélange de beurre et de crème qu'il rendra pareillement.
Maimonides divise les antidotes en deux classes : les uns agissent par leurs qualités physiques ou chimiques, et sont applicables, seulement, contre certains poisons; les autres agissent indépendamment de leurs qualités physiques ou chimiques, par une propriété spéciale, ou par l'ensemble de leurs propriétés, et sont
applicables contre tous les poisons chauds ou froids. Le bon rabbin a entendu dire que le crottin de poule est un excellent vomitif : il recommande d'en prendre deux drachmes dans de l'eau chaude pour expulser le poison.
C'est encore, à l'entendre, un antidote très précieux et très efficace que lémeraude, et qui peut servir indiffiéremment contre tous les poisons; appliquée à l'épigastre, elle calme les douleurs de l'estomac; retenue dans la bouche, elle fortifie le cœur et les dents. C'est le cheik Abou-Mérovan-ibn-Zohar, le plus grand expérimentateur en thérapeutique, un homme d'une immense fortune et d une grande sagacité médicale, qui a confirmé toutes ces propriétés de Lémeraude par une longue expérience. Ce brave cheik avait sans cesse sous la main son excellente émeraude ou de la thériaque, car il avait toujours peur d'être empoisonné. On peut, à défaut d'émeraude, recourir au bézoard, substance particulière que les uns disent avoir trouvée dans les angles des yeux du cerf; les autres, dans la poche du fiel. 11 s'agit du bézoard animal qu'il ne faut pas confondre avec le bézoard minéral, concrétion pierreuse, qu'on rencontre surtout en Egypte, et qui varie beaucoup dans sa couleur.
Les écrits du temps sont remplis de récits merveilleux sur cette pierre, mais il n'y a rien de moins avéré; au contraire, le bézoard d'origine animale a une efficacité bien constatée, et que l'expérience vient confirmer. Voici le moyen de le préparer : On le frotte sur la pierre à repasser avec de Ihuile de manière à en enlever « depuis un carat au moins, jusqu'à un huitième de mitokal; on fait ensuite lécher la substance
par le malade^ soit qu'il ait été piqué, soit qu'il ait avalé du poison; on fait aussi des frictions sur la plaie, et la guérison est certaine. »
Ces trois suljstances, les pépins de citron^ l'émeraude et le bézoard animal, constituent aux yeux des médecins arabes des contrepoisons d'une efficacité certaine, contrôlée par une expérimentation dont on ne saurait contester les résultats.
Bien plus que Maimonides, Arnaud de Villeneuve, qui enseignait, vers la fin du treizième siècle (on -le suppose né vers 1240), la médecine et l'alchimie à Barcelone, se rapproche, par ses conceptions, osées pour l'époque, de nos doctrines modernes.
Arnaud de Villeneuve a composé un Traité des poisons {De venenis) qui n'est pas dénué d'originalité. Son savoir toxicologique est en grande partie emprunté des anciens. Après eux, il nous entretient des animaux venimeux, comme la vipère^ le scorpion, etc. ; des poisons végétaux, entre autres, la jusquiame et l'opium; et parmi les poisons minéraux, il ne manque pas de parler de l'orpiment (sulfure d'arsenic), qui, écrit-il, « produit l'excoriation des intestins » . Ne serait-ce pas que^ pour constater cette lésion anatomique, qui est réelle, Arnaud de Villeneuve aurait, bravant les préjugés de son temps, procédé à l'ouverture de quelques corps?
« Toutes les substances putréfiées, dit-il ailleurs, comme la chair, les œufs, les poissons, sont très dangereux. » C'était entrevoir les leucomaïnes, ces alcaloïdes de la putréfaction, dont la puissance toxique est si considérable. L'asepticité des plaies de mauvaise nature est aussi nettement conseillée par Arnaud de
Villeneuve et cette prescience lui fait grand honneur.
Il a décrit non moins parfaitement les symptômes les plus manifestes de lempoisonnement : anxiété précordiale, efforts de vomir, douleur vive de l'estomac et des intestins, constriction à la gorge, sueurs froides, face livide, pouls faible et inégal.
Le traitement qu'il prescrit serait encore suivi de nos jours, suivi du moins en l'absence de tout secours médical, et à titre de premiers soins. Arnaud conseillait très judicieusement de faire vomir sur-le-champ, soit avec une décoction de menthe, du lait chaud, et surtout de titiller la luette au moyen d'une plume trempée dans Ihuile.
Les ouvrages qui traiteront des poisons dans les siècles qui suivront, n'ajouteront que peu à ces sages prescriptions.