LES EMPOISONNEURS DE PUITS ET DE FONTAINES
Dans les environs de la fête de Saint-Jean de Tannée 1321, tandis que le roi de France visitait le Poitou, le bruit courut que dans 1 Aquitaine les puits et les fontaines étaient ou allaient être empoisonnés par les épreux. Plusieurs d'entre eux avaient déjà été brûlés pour ce crime, et ils avaient confessé, en subissant leur supplice, qu'ils l'avaient commis pour détruire, grâce au poison, le plus grand nombre possible de chrétiens, ou pour les rendre lépreux comme eux.
Ils avaient conçu, disait-on, le projet de répandre
leurs maléfices par toute la France et l'Allemagne. Ce qui semblait confirmer la vérité de ces bruits, c'est que, vers le même temps^ le seigneur de Parthenay avait écrit au roi, pour lui transmettre les aveux d'un lépreux de grand renom, qu'il avait fait saisir sur ses terres. Celui-ci avait avoué qu'il avait été entraîné à commettre son crime par un Juif, qui, en lui délivrant le poison, lui aurait, en même temps, donné dix livres, lui en promettant bien davantage pour gagner à sa cause les autres lépreux (1).
Il avait, en outre, dénoncé la composition du poison qu'il employait : une horrible mixture de sang humain et d'urine, et de trois herbes dont il ne savait ou ne voulait révéler le nom. On y plaçait, disait-il, le corps du Christ — sans doute une sorte d'hostie — et quand le tout était suffisamment desséché, on le broyait et on le pulvérisait. On l'enfermait ensuite dans des sachets liés avec un objet de poids, afin qu'ils pussent tomber au fond des puits et des sources dans lesquels on les projetait.
La justice était parvenue à saisir un de ces nouets, qu'une lépreuse, qui redoutait d'être prise, avait laissé tomber à terre. On en avait rompu le lien et on y avait découvert : une tête de couleuvre, les pieds d'un crapaud, et quelque chose ressemblant à des cheveux de femme, enduits d'un Uquide noir et d'une odeur repoussante. On avait soumis le mélange à l'épreuve du feu, qui n'avait exercé sur lui aucune action : c'était
(i) Nous suivons pas à pas le récit imagé et qui semble de tous points véridique, d'un des chroniqueurs de l'époque, Guillaume de Nangis, dont nous avons consulté les deux principales éditions, celles de Guizot et celle de Géraud (1825 et 1844).
une preuve^ selon les idées du temps, que c'était un poison des plus redoutables.
A cette nouvelle, le roi retourna précipitamment en France, et fit répandre par tout le royaume des instructions pour qu'on emprisonnât tous les le'preux, en attendant que la justice eût décidé de leur sort.
On se livra à force conjectures pour expliquer le mobile d'un si horrible forfait. L'opinion la plus accréditée fut que c'était une vengeance du roi de Grenade, dépité d'avoir été vaincu à plusieurs reprises par les chrétiens, et surtout par l'oncle du roi de Castille. On ajoutait que, dans son impuissance à remporter un succès par les armes, il avait eu recours à la ruse pour réaliser son dessein. Il s'était, prétendait-on, abouché avec des Juifs, leur promettant de fortes sommes d'argent, s'ils parvenaient, par quelque maléfice, à trouver un moyen d'exterminer les chrétiens.
Les Juifs avaient accepté le marché, mais s'étaient récusés comme agents d'exécution, parce quils étaient suspects aux chrétiens. Ceux-ci devaient moins se défier des lépreux, qui étaient avec eux en rapports constants, et qui pourraient, sans éveiller les soupçons, jeter du poison dans les puits et fontaines.
Les Juifs avaient donc rassemblé les plus notables des lépreux et leur avaient fait part de leur criminel ^ projet. Us étaient arrivés à leur persuader d'abjurer la foi catholique, grâce à leurs suggestions perfides, et aussi, selon l'expression d'un naïf chroniqueur, grâce à l'intervention du Diable. « Ce qui est terrible à entendre, poursuit-il, après avoir broyé et passé au crible (cribrato) le corps du Christ, ils l'introduisaient dans
ces poisons mortels^ et consentaient à les répandre dans tous les pays de la chre'tienté. »
Dans ce but, les principaux d'entre eux tinrent quatre espèces d'assemblées générales, où chaque ladrerie de quelque importance avait envoyé un délégué. Ceux qui étaient à la tête du mouvement firent entendre aux autres que leur maladie les rendait vils et abjects aux yeux des chrétiens, et que, s'ils parvenaient à faire disparaître ces derniers, ou à les rendre lépreux comme eux-mêmes, ils ne seraient plus Tobjet de leur mépris.
Cette proposition rencontra une approbation générale. Chacun promit de s'employer à la faire aboutir. Un grand nombre avaient été, du reste, séduits par de fallacieuses promesses de royaumes, de comtés, et d'autres biens temporels, et cette perspective acheva de vaincre les dernières hésitations.
Aussitôt qu'il eut connaissance du complot, le roi rendit un édit portant que les coupables seraient livrés aux flammes et leurs complices enfermés pour le restant de leurs jours dans les ladreries.
Si quelque lépreuse coupable était reconnue enceinte, on devait surseoir à son supplice jusqu'à ce qu'elle eût accouché.
D'autre part, on brûlait quelques juifs dans différents pays, principalement dans l'Aquitaine.
Dans le bailhage de Tours, au château de Chinon, appartenant au roi, on creusa une immense fosse ; un grand feu y fut allumé, et, dans la même journée, on livra aux flammes cent soixante juifs de l'un et l'autre sexe. « Beaucoup d'entre eux, hommes et femmes, chantaient comme s'ils eussent été invités à une noce, sautaient dans la fosse ; beaucoup de femmes veuves
firent jeter dans le feu leurs propres enfants, de peur qu'ils ne leur fussent enlevés pour être baptisés par les chrétiens et les nobles, présents à ce supplice. »
A Paris, ceux qui furent reconnus coupables furent également brûlés ; les autres^ condamnés à un exil perpétuel. On laissa vivre les plus riches et ceux qui passaient pour l'être, pour avoir le temps de connaître le montant de leurs créances, afin que le fisc pût en poursuivre le recouvrement à son profit. Cette opération rapporta, dit-on, à la couronne pas moins de cent cinquante mille livres.
Dans le même temps se passait à Vitry un fait qui mérite d'être rapporté. Près de quarante Juifs, emprisonnés pour le crime dont il vient d'être question, appréhendant d'être suppliciés par la main d'hommes « incirconcis », décidèrent que l'un d'eux égorgerait tous les autres.
Tous furent d'avis que cette mission devait échoir à fun de ceux que son âge et sa bonté désignaient plus particulièrement. Mais celui-ci n'y voulut consentir qu'à la condition quil lui serait adjoint un jeune homme. La proposition fut acceptée, et les deux bourreaux improvisés tuèrent à tour de rôle tous leurs compagnons.
Quand fut venu le moment où ils restaient tous deux seuls, ils se disputèrent pour savoir lequel des deux tuerait l'autre. Le vieillard exigeait que le jeune homme le massacrât, et le jeune homme voulait, de son côté, recevoir la mort de son aîné! Le jeune homme finit par céder aux prières et supplications du vieillard. Puis, se voyant seul survivant de cette hécatombe, il dépouilla tous les cadavres de l'or et de l'argent qu'ils
avaient sur eux, et fabriquant une corde avec des haillons, il essaya de s'évader en se laissant glisser le long de la tour. Mais la corde étant trop petite, il tomba d'une assez grande hauteur, "et, alourdi par le poids de Tor dont il avait gonflé ses poches, il se fractura la jambe.
Remis à la justice, il confessa le crime qu'il avait commis, et fut pendu avec les cadavres de ses coreligionnaires.
Pendant plus d'un demi-siècle (1) on n'entend plus parler de ces prétendus empoisonnements des sources et des puits.
Ce n'est qu'en 1390 qu'on en retrouve trace dans l'histoire.
Le 22 juillet (1390) comparaissait, devant le prévôt du Ghâtelet, son lieutenant, et un conseiller du roi au Parlement, tous trois siégeant à l'abbaje Saint-Germain-des-Prés, un ermite (2), du nom de Jehan le
(i) Les Chroniques de Metz rapportent toutefois, en 1336, une exécution d'empoisonneurs qui peut bien n'être qu'une erreur judiciaire. « En 1536, furent ars certains bigots, en nombre de sept, qui jetaient dans les puits des venins et sorceries pour empoisonner les eaux. »
(2) Dans V Histoire de Charles VI par Juvé.val des Ursins (Panthéon littéraire, édit. Buchon, 1841), nous lisons, p. 363 :
« La Royne eut une fille nommée Jeanne, laquelle alla do vie à trépassement. Il y eut un hermite, ayant une croix rouge à son bras dextre, et sembloit une bien dévote créature, et de bien dure et aspre vie, et faisant une grande pénitence, lequel vint à la Cour du Roy, requérant très instamment qu'il parlast au Roy, et fut par aucun temps qu'on n'en tenoit conte. Et finalement fut dit au Roy, et parla on en plein conseil devers deux fois. Et faisoit-on grande difficulté de lui laisser parler, et estoient plusieurs d'opinion qu'on ne le souffrist point venir en la présence du Roy, et finalement par la volonté du Roy mesme, il lui parla. Car le Roy dit qu'il le vouloit ouyr. Et dit au Roy qu'il
Porchier, arrêté pour avoir dit qu'il était venu quelque temps auparavant à Paris, dans le dessein dempoisonner le roi.
Cet ermite était porteur d'une tasse^ dans laquelle se trouvait une petite boîte en bois, contenant des herbes. Parmi ces herbes, au dire du moine, il y en avait « pour guarir des poux > ; une autre qui guérissait du « mal davertin ». Mais un t herbier », c'est-à-dire un herboriste expert (1), ayant été appelé à les examiner, cons-
avoil eu révélation de Dieu, que s'il ne faisoit cheoir les aides, que Dieu se courrouceroit à luy et en sa personne, le puniroit. Et si n'auroiL lignée qui vesquit. A laquelle chose lo Roy pensa fort, et y eust diverses imaginations, et fut le Roy en volonté de faire cheoir les aydes. Et (juand il vint à la cognoissance des ducs de Berry et de Bourgogne, que le Roy estoit aucunement en cette volonté, ils vinrent vers luy, en luy disant que le dit hermite n'estoit qu'un folastre, et qu'on ne se devoit arrester à chose qu'il disl. El que n'estoit les aydes, ni ne sçauroit de quoy soustenir le faict de la guerre, ni soustenir son estât, ni celui de la Royne. Et tellement firent, qu'ils desmeurent le Roy, et toujours connurent les aydes. »
Plus loin, p. .373 :
« Il vint un homme en guise de hermite à Paris, disant qu'il vouloit parler au roy comment que ce fust. Et vint jusques à Saint-Paul en l'hostol du Roy, et que ce qu'il vouloit dire estoit sur le faict du schisme qui estoit en l'Eglise. Et furent aucuns du conseil commis et députés de parler à luy, et luy parlèrent. Et fut délihéré que le Roy ne luy parleroit point, ny ne le verroit, et luy dit-on, qu'il sVn allast. »
Sous les années 1388 et 1390, la. Chronique de Juvénal des Ursina fait mention de deux ermites et d'un religieux, venus à Paris pour voir le Roi. Un de ces ermites et le religieux furent reçus par Charles VI.
Le troisième, celui dont il vient d'être question, se présenta à l'hôtel Saint-Paul, mais fut immédiatement renvoyé par les membres du Conseil du Roi (Cf. Godefroy, Hitl. de Charles VI, édit. de 1653, p. 66, 71, 83 et 84).
(Ij « Pu fait venir, en sa présence, Richart de Bules, herbier, auquel les herbes saisies furent monstrées et lui commandé que icelles il regardât et advisàtbien et duement, rapportastla vérité
IfiO
tata^ dans son rapport^, que c'étaient de tout autres plantes : il reconnut, entre autres, une feuille de Jacia nigra, une de plantain rond (en latin Plantago minor) et quatre de lasseron (ce qu'on nomme aujourd'hui du laiteron, à moins que ce ne fût de la pimprenelle) . La feuille de jacia nigra serait d'après certains commentateurs de la centaurée jacée, que beaucoup d'anciens auteurs ont confondue avec l'ellébore ; ce qui lui a fait attribuer à tort des propriétés malfaisantes.
La déposition de l'herbier mettait l'ermite en mauvaise posture. Ce fut pis encore quand un épicier de la rue Saint-Denis, natif d'Estrépigny, vint donner sur le détenu les plus mauvais renseignements de moralité. L'ermite était, disait-il, de « mauvaise vie et renommée » ; il avait longtemps vécu avec une « fille de pêcheur », et il passait pour un larron de grand chemin. L'ermite, interpellé, reconnut qu'en effet il avait vécu avec une maîtresse dont il avait eu plusieurs enfants ; mais que, depuis lors, il s'était marié, et que sa femme vivait d'aumônes. Quant à lui, il s'était rendu à divers pèlerinages; et c'est au cours de lun d'eux qu'il avait rencontré un ermite de Roussillon, qui l'avait engagé à cueillir avec lui certaines herbes, pour les vendre à Paris et en faire de la poudre à l'effet d'empoisonner le roi et M. de Tourraine
Les deux ermites devaient se retrouver à Paris avec un troisième religieux, l'ermite de Béthinie.
En présence des aveux incomplets et sur certains points contradictoires de Jehan le Porchier, le tribu-
de ce qu'il en trouverait.
[Reg. cr. du Ch. p. 313).
Jehan le Porchier, 22 juillet 1398.
nal décida qu'il serait mis à la question. Conformément à la sentence. Termite fut dépouillé, « mis lié par les mains à la question » . Sur sa promesse qu'il était maintenant disposé à tout confesser, il fut délivré de ses liens.
Il s'accusa d'avoir commis de nombreux méfaits : d'avoir volé et assommé ceux qui lui résistaient ; trafiqué de marchandises dérobées ; d'avoir même assassiné quand l'occasion s'en était présentée ; mais persista à nier qu'il eût fait usage des herbes trouvées sur lui.
De nouveau soumis à la question, il affirma n'avoir dit que la vérité et rien celé de ce qu'il savait.
Toutes « ces variations, dénégations et confessions » perdirent l'accusé. Le prévôt et ses conseillers, après en avoir délibéré, furent d'avis qu'on avait affaire à un larron et meurtrier de première force, et que, comme tel, on le devait exécuter, c'est-à-dire le pendre haut et court. Malgré l'opinion contraire de quelques juges, la majorité se prononça pour l'exécution immédiate de la sentence, qui eut lieu le 6 juillet suivant (1).
Le 5 septembre de la même année, c'était le tour d'un sieur Régnant de Poilly, dit Grosse G**, détenu au Ghâtelet, inculpé d'avoir jeté des poisons dans plusieurs puits ou fontaines, et d'en avoir remis à un certain nombre de personnes dans le même but.
Régnant était un pauvre diable de charretier, gagnant sa vie comme il le pouvait, et, par suite, à la merci de quiconque lui en offrait le moyen. Interrogé
(1) Cf. le Registre criminel du ChAtelet, par Dcplbs-Agier, t. I. (Paris, Lebrun, 1861).
par les magistrats, il raconta qu'il était au champ du Lendit, quand deux hommes, qu'il n'avait jamais vus ni connus, vinrent à lui^ demandant à lui parler en particulier. « Vous êtes un pauvre homme, lui avaientils dit, faites ce que nous vous commanderons, et nous vous ferons riche. »
Ce que promit le bonhomme, sans vouloir en apprendre davantage.
Le lendemain, comme il se dirigeait vers les Cordelières de Saint-Marcel, pour y chercher son gagne-pain, deux « compagnons » passent à ses côtés et le saluent sans mot dire; il les retrouve tous deux le même jour, devant le parvis Notre-Dame.
Le lundi avant la Saint-Jean, Régnant, avec un aveugle de sa connaissance, se rend au village de Saint- Ladre,, aux environs de Paris, et se poste sur la chaussée pour demander des aumônes aux passants. Bientôt s'arrêtent devant eux deux hommes, dont l'un dit à Régnant qu'il ne manque pas d'aller le lundi après le Lendit, place Maubert, à l'hôtel du Plat d'étain, « près d'une maison où l'on vend servoix » (cervoise ou bière), c'est-à-dire près d'une taverne où les deux compagnons étaient logés.
Au jour dit, Régnant se rend à l'endroit indiqué, mais trouve ces derniers déjà sortis de leur hôtel et se dirigeant vers le carrefour Saint-Sé vérin. Ceux-ci lui recommandent de revenir le lendemain, qu'il les trouverait chez eux.
Ils étaient encore couchés, quand notre homme se présente à l'hôtel ; on le fait attendre, les personnes qu'il a demandées ne devant pas tarder à sortir.
Quand nos hommes aperçoivent le charretier, ils lui
LES POISONS AU MOYEN AGE lft3
enjoignent de les suivre. Ils prennent par la rue de Bièvre, la place Maubert, et descendent vers la Seine. Tous trois se rejoignent. Quand ils furent réunis, les deux compagnons montrent à iîegnaut deux étuis de cuir, « l'un rond et gros comme une grosse boule, et l'autre plat comme une grans tablette. » Ils les ouvrent et le charretier constate qu'ils étaient remplis dune poudre tirant sur la couleur du poivre. Ils n'en disent pas davantage ce matin-là, se promettant de se revoir dans la même journée.
Dans l'après-midi, nos conjurés se retrouvent dans un endroit écarté. Là, ils remettent au charretier un petit sachet de toile, qui contenait cinq francs « en blans de quatre deniers parisis par pièce » , à s'en rapporter à leur propre déclaration, car Regnaut prit la bourse sans vérifier son contenu.
Les compagnons avaient ajouté que les sachets contenaient une poudre que le charretier n'aurait qu'à répandre sur son chemin dans tous les puits et fontaines qu'il rencontrerait et qu'il pourrait donner à qui bon lui semblerait. Il devait également en délivrer à quiconque se chargerait de la projeter dans les puits, en même temps qu'il prendrait sur la somme remise pour le récompenser de sa peine.
Comme il demandait de quelle nature était la substance contenue dans le sachet, il lui avait été répondu qu'il n'en avait que faire; que c'était « de la mauvaise viande » et que celui qui en mangerait ou en userait ne s'en trouverait pas très bien.
Mais notre homme éUiit impatient d'avoir la clef du mystère. Arrivé en rase campagne, et ne se voyant pas surveillé, il ouvrit la petite bourse et y trouva les
cinq francs promis; et, avec la monnaie étaient deux nouets de drap, liés avec du fi), chaque nouet gros comme environ une noix^ et assez dur.
Il y découvrit, en outre, « vingt choses de drapeau (sic) rons, longs et gros comme la moitié d'un doy d'un homme ou plus, fais en la façon d'un doytier à quoy les orfèvres mettent leurs anneaux. » Il n'avait pas regardé ce que contenaient les nouets; comme on lui avait dit que c'était « de la mauvaise viande » , il présuma que ce devait être du poison.
Ces constatations faites, et après avoir compté à nouveau son argent, le charretier poursuit son chemin.
Il passe une nuit à Gallardon et arrive à Chartres au coucher du soleil. En dehors de la ville, il avait rencontré dans une « ruelle, enclavée entre des vignes, un compagnon », tout seul, qu'il connaissait déjà pour l'avoir vu quelque part. Le nouveau venu ne portait pas autre chose qu'un bâton à la main.
Après s'être salués, ce dernier demande à l'autre s'il a de l'argent. Le charretier répond qu'il n'en saurait rien faire, et, qu'en aurait-il, il se garderait de le donner à son interlocuteur; à moins toutefois qu'il ne consentît à faire ce qu'il allait lui demander :
— « Qu'à cela ne tienne, répond l'autre, je t'écoute. »
Le charretier dit alors au compagnon qu'on lui a remis du poison pour le projeter dans les puits et les fontaines, et que, s'il voulait l'aider dans sa besogne, il y avait de l'argent à gagner. Sur le consentement de son compagnon, Renaut lui donnait douze sols parisis en même temps qu'il lui remettait six nouets.
Tandis que Régnant rentre coucher en ville, l'autre poursuit sa route. Depuis lors, le charretier prétend
ne l'avoir revu. Il était, dit-il^ assez haut de taille,, âgé d'environ quarante ans, et avait la barbe « façonnée et agiie, noire et petits cheveux. » Son visage était maigre, brun, son nez assez long et agu, c'est-à-dire aquilin. Tl parlait bien et sa langue se rapprochait du français. Il était vêtu dune « cotte hardie, longue jusqu'aux genoulx, nouée par devant jusques au dessus du nombril » ; elle était de drap gris-brun et doublée en dedans d'une vieille cotte; de quelle couleur, il ne s'en souvenait plus. 11 n'avait « aumusse ne chappiau », mais un « chapperon de drap de marbre brun » , noué sous la gorge. « Il était chaussé dunes chausses pareilles au chaperon » et d'un soulier à bouclettes, sans découpures, et à poulaine assez grande.
\ Le signalement ne pouvait être plus exactement donné, mais, de tous temps, la police a eu le symbolique bandeau sur les yeux; elle cherche, mais ne trouve pas. Dans l'affaire qui nous occupe, elle avait pourtant un auxiliaire précieux ; c'était le prévenu lui-même, qui, dans son interrogatoire, ne néglige vraiment aucune information de nature à intéresser ses juges.
Ainsi, il donne une description très exacte de toutes les personnes à qui il a remis du poison, avec un luxe de détails qui font aujourd'hui sourire, mais qui n'en constituaient pas moins de précieux indices pour la justice.
Ici, il s'abouche avec un homme au visage rond, assez court, au nez rond; parlant bon français; vêtu d'un vieux manteau brun et « d'une vieille cotte de pers dessoulz » ; manteau et cotte faits de pièces et de morceaux, « de plusieurs et diverses couleurs ». Ce sujet, le mauvais sujet, pourrions-nous dire, était coifle d'un chapepon, « qui ne valoit pas deux deniers. »
Le gaillard était avec une femme assez grande, paraissant âge'e d'une quarantaine d'anne'es et vêtue d'une vieille robe, « plagne de paleteaux de plusieurs et diverses couleurs ». Ses cheveux n'avaient pas de tresses; sa tête était enveloppée d'un « vielz drapiau », une sorte de marmotte probablement.
Après avoir quitté Chartres, Régnant s'était rendu à une fête du voisinage, la fête de Saint-Arnoul-en- Yveline, où il savait rencontrer des gars prêts à toutes les besognes. Il en choisit sept^, qu'il invite à boire à l'auberge ; en ayant pris un à part, il lui explique ce qu'il exigeait de lui. Le marché est débattu, et sans peine accepté. Encore un qui consent à semer le poison. Un camarade prévenu s'offre à en faire autant. Le charretier leur remet la somme promise avec les poudres empoisonnées.
Au départ de Saint-Arnoul, il avait gagné le Mans. A douze lieues de Chartres, « près d'une ville plate dont il ne sut le nom » ayant aperçu une fontaine^, à côté d'un moulin, il avait jeté son premier nouet. Le lendemain, il se transportait dans une autre ville, à deux lieues du Mans, et recommençait la même opération.
Au Mans, il avait projeté du poison dans deux fontaines rapprochées Tune de l'autre; sur le parcours de Chartres au Mans, il n'avait pas manqué d'en projeter dans tous les puits ou sources rencontrés sur son chemin.
C'est durant son séjour dans cette ville qu'il fit la rencontre fortuite de deux religieux qui lui avaient remis de l'argent et des nouets : « Tien, bon homme, va-t'en, lui dirent-ils, et mez ces nouets es puis et fon-
tennes par où tu passeras » . Ces nouets étaient aussi gros et aussi pesants que ceux quil avait reçus à Paris, mais plus grossièrement préparés.
Il eu jeta un dans une source qui coulait dans une vallée hors de la ville, près de la rivière ; deux autres dans deux puits aux environs du Mans, à Saint-Ghristophle, où se tenait la fête; le quatrième, entre le Mans et Saint-Ghristophle, dans le puits d'un village dont il ne se rappelait pas le nom.
Du Mans, il avait gagné La Ferté-Bernard, où il était resté deux jours. C'est dans une auberge de cette ville, <jù il buvait « une choppine de vin » que notre homme fût arrêté par des « sergents de ville » et conduit en prison,, sous le soupçon d'avoir empoisonné les puits et les fontaines du pays. 11 y resta quelque temps^ puis en fut extrait pour être enfermé dans les prisons d'Orléans.
A la Ferté, interrogé par le lieutenant du bailli. Régnant opposa d'abord les dénégations les plus absolues à toutes les questions qui lui furent posées. On dut le mettre par cinq fois à la question, pour le contraindre aux aveux. Il finit par confesser qu'il avait reçu quatre nouets de poison et quatre sols parisis de deux inconnus, paraissant âgés d'environ trente-cinq IIS, vêtus d'un habit séculier, portant chacun un manteau d'un .gris plombé, et un chaperon de même nuance.
Ils avaient, ajoutait-il, une aumusse de couleur violette et fermaient leur chaperon sous la gorge. Sous leurs costumes, ils étaient vêtus de « cottes hardies • lespareillées, nouées par devant jusqu'au nombril et liant un peu jusques au dessous du genou ». Tous
deux étaient chaussés de « chauces de brunette » et de souliers ronds à bouclettes. Ils portaient peu de barbe et avaient le teint frais.
Régnant de Poilly fournit des indications non moins précises sur les autres compagnons auxquels il avait remis du poison, et qu'il avait rencontrés, les uns aux piliers des halles à Paris, les autres derrière le couvent des jacobins. Il avait retrouvé les premiers à Chartres, mais ne les avait jamais revus depuis.
L'interrogatoire que nous venons de résumer nous révèle cette particularité curieuse que le poison ne fut pas répandu de la même façon par tous les conjurés. Certains s'étaient servis de nouets; d'autres l'avaient enfermé dans des tuyaux de plumes, ou l'avaient cousu dans de petits morceaux de drap, comme ceux où l'on met des aiguilles. Dautres, enfin, avaient projeté la poudre empoisonnée, sans autre précaution, à même dans les puits et les fontaines.
On a pu être frappé de ce fait, que les empoisonneurs de fontaines ont agi à l'instigation de religieux, et on ne saisit pas bien, de prime abord, l'intérêt que ceux-ci pouvaient avoir à commettre de pareils crimes (1). Peut-être était-ce une habile manœuvre des
(1) On n'est éclairé sur ce point, — et encore cela est-il bien vague, bien indéterminé, — que par le passage suivant de l'un des interrogatoires — celui 'd'un certain Pierre de Thoulouse. Ledit Pierre trouve près du Mans un nommé Jehan de Flandre, natif de Gand, « lequel estoit en habit d'ermite... nuz piez, grande barbe et grelles cheveux, tenant un bourdon ferré. » Après lui avoir promis de le rendre riche, s'il consent à lui obéir, c'est-à-dire, s'il veut répandre le poison dans les puits et les rivières, Pierre, qui n'est pas encore convaincu par tout ce beau raisonnement, demande à son interlocuteur dans quel but l'ermite lui conseille pareil crime. Et l'ermite répond : « Certes, amis,
véritables coupables qui les chargeaient de ce forfait, pour éloigner d'eux tout soupçon.
A lire linterrogatoire d'un prévenu, Régnant dont nous venons de narrer les exploits, aurait recommandé à son complice, s'il était saisi, de dire que c'étaient des jacobins qui lui avaient délivré le poison, et que C'étaient ces jacobins, d'Évreux et de Rouen, qui l'avaient fabriqué. Quand le juge demanda à Régnant s'il pouvait lui donner le nom des prétendus religieux, le prévenu répondit négativement (1).
D'autres furent cependant plus affirmatifs (2) : ils nommèrent deux jacobins, frère José et frère Etienne (3j. Une femme assura qu'elle avait eu affaire à un cordelier (4).
Les malheureux ignoraient tous pour quelle cause et quelle fin ils jetaient ainsi le poison et pourquoi on voulait ainsi « faire mourir le peuple. » Ils n'avaient pas ouï parler ailleurs que personne en fût mort. Ils étaient aussi embarrassés de dire ce que contenaient ces poudres, et, pas plus qu'eux, le charretier, qui les leur avait remises, n'en savait la composition. Tout ce que celui-ci avait observé, c'est que les nouets étaient assez durs,
c'est pour les grants domaiges que le roy de France a faits et fait faire en Flandres, et la cause que les gens de Flandres ne regardent pas ne peuvent veoir que autrement ilz puissent grever ne avoir vengeance du roy de France ne de ses allez, se ce n'est par empoisonnement. »
Voilà un procédé de destruction qui, s'il n'était point banal, n'était peut-être pas aussi efficace que l'avaient escompté ceux qui le mettaient en usage.
(1) Interrogatoire de Jehan de Blois (Hegist. crim., I.)
(2) Interrogatoire de Julien Bernier.
(3) Cet Etienne est peut-«Hre le même dont parle Sauvai, et qu il appelle htieuue de Domachien.
(4) Interrogatoire d'Alips la Pichoise.
mais il ne pouvait affirmer s'ils flottaient au-dessus de l'eau, ou s'ils allaient au fond des puits.
Il y en eut cependant qui s'étaient avisés de lier avec le nouet une petite pierre, afin que la poudre ne surnageât pas (1). Mais, même dans ce cas, il n'en résulta rien de fâcheux,, et ni hommes ni bestiaux n'en furent incommodés.
Néanmoins^ comme l'intention valait l'acte, les coupables furent condamnés.
C'est comme prévenus du crime de lèse-majesté et comme traîtres, que ces pauvres diables (2), — des manants pour la plupart — furent jugés. La décapitation et la pendaison étaient les supplices réservés à de pareils criminels : les hommes eurent la tète tranchée et leur corps suspendu à la potence, la femme fut brûlée vive.
Quels singuliers juges, quelle singulière justice !
l'empoisonnement des plaies au quinzième siècle
Une des plus riches abbayes de France fut, pendant des siècles, l'abbaye de Luxeuil. Ce siège abbatial, recherché par les plus hauts personnages, était l'objet des plus ardentes convoitises.
Les religieux de Luxeuil, jaloux de l'antique privi-
(1) Interrogatoire de Martin le Breton.
(2) « Et n'avoit aucuns biens. » (Interrogatoire de Jehannin le Fournier.)
lège d'élire leur abbé, durent accepter le choix qui leur fut imposé, en 4468, d'Antoine de Neufchâtel, allié, il est vrai^ à presque toutes les maisons souveraines de l'Europe, traité de cousin par le roi de France et le duc de Lorraine, aussi bien que par l'empereur d'Allemagne et l'archiduc d'Autriche.
Le nouvel élu réussit, à force de bons procédés, à se faire pardonner cette élection forcée. Tirant très, habilement parti de ses puissantes relations, il sut relever la prospérité de l'abbaye à un degré qu'elle n'avait de longtemps connu.
Antoine de Neufchâtel mourut dans un âge avancé, à Paris, où il s'était rendu pour consulter les médecins sur son état de santé.
Le défunt possédait, outre l'épiscopat de Toul, de nombreux bénéfices. Un déchaînement d'intrigues se manifesta, à peine son cadavre refroidi. Gomme la nomination dépendait entièrement du bon plaisir du roi, on devine combien d'influences furent mises en jeu pour déterminer le souverain; certains ne reculèrent même pas devant le crime pour hâter un dénouement qu'ils trouvaient à leur gré trop tardif.
C'est quelques années après la mort d'Antoine de Neufchâtel, que les bruits de son empoisonnement prirent de la consistance. On venait d'arrêter le barbier de l'ancien abbé de Luxeuil, accusé d'avoir, moyennant une somme de deux cents florins d'or, tenté de faire mourir son maître, en empoisonnant ses plaies. Le barbier avait, disait l'accusation, agi à l'instigation d'un prince d'Alsace et d'un abbé de Lorraine, qui pensaient obtenir de la sorte, l'un l'abbaye de Luxeuil, l'autre celle de Moutiers.
Jusqu'à quel point l'accusation était-elle fondée, il est assez malaisé de l'établir, d'après les pièces malheureusement incomplètes que nous possédons; mais si nous ne connaissons pas l'issue de cette affaire, ce qui nous en est parvenu présente assez d'intérêt pour que nous le rapportions ici.
Le 7 octobre 1493 comparaissait, devant un tribunal extraordinaire réuni à cet effet, Etienne Baillard, se disant âgé de trente-six ans, entré au service de l'abbé de Luxeuil, évêque de Toul, en qualité de barbier.
Baillard avait appris son état d'abord chez un bourgeois de Luxeuil, puis à Saint-Sauveur. Après quoi, il était allé se perfectionner à Besançon. De là, il avait accompagné Mgr de Fontenoy à Dijon, puis était retourné à Luxeuil pour s'y marier.
A Luxeuil, il avait tenu une boutique de barbier. Là il fit la connaissance d'un juif de Montbéliard, qui l'amena avec lui à Avignon, où il séjourna deux mois.
De retour à Luxeuil, notre barbier reprit son état.
Peu de temps après, on le mandait à Châtel-sur- Moselle, où résidait Antoine de Neufchâteau, qui l'attacha bientôt à son service et Temmena dans ses différents voyages.
Quatre ans plus tard, à la suite de circonstances qu'il serait trop long et d'ailleurs superflu de rappeler, notre barbier se rencontre avec un sieur Jean Jouffroy, prieur du Val de Liepvre, en Alsace, qui, sous le prétexte fallacieux de lui montrer un prêtre de ses parents dangereusement malade, lui demande des nouvelles de l'évêque de Toul, qu'on lui a dit être en danger de
mort; un médecin de ses amis lui avait même affirmé qu'il ne passerait pas le mois. Baillard répond prudemment qu'il ne saurait prévoir ce qui adviendra dans un mois, mais que, pour l'instant, la santé de son maître n'est pas plus mauvaise qu'à l'ordinaire.
Le prieur le prie, en tout cas, de le prévenir, si la maladie de l'évêque saggravait, et lui offre une somme d'argent, que refuse Etienne Baillard.
Le mois écoulé, impatient d'avoir des nouvelles, le prieur envoie quérir le barbier, « pour faire sa barbe » , en réalité pour l'entretenir de la santé de l'évêque de Toul.
Six semaines se passent, au bout desquelles Jouffroy mande auprès de lui Baillard. Devant partir pour Rome, le prieur l'a fait venir pour lui recommander encore de le tenir au courant de la santé qui lui est si chère.
Jean Jouffroy démasque alors ses projets criminels. Il dit au barbier « d'entretenir en sa maladie » l'abbé de Luxeuil jusqu'à son retour; ce que le médicastre promet, à la condition, toutefois, qu'il ne sera pas appelé auprès de son client d'autres médecins.
Les deux compères conviennent que, si la vie de l'évêque est menacée, le barbier en préviendra, sans plus tarder, soit le frère du prieur, soit l'un ou l'autre de ses amis que celui ci désigne, et qui aspirent à la succession et au partage de ses bénéfices.
A quel procédé aura recours le barbier pour « entretenir » les plaies de son malade? On sera peut-être surpris de l'apprendre. Etienne Baillard reconnaît avoir enseigné à un de ses collègues, attaché comme lui au service de l'évêque de Toul, la manière d'empêcher
une plaie de se cicatriser... Nous livrons sa recette sans plus tarder.
La recette? A vrai dire^ notre empirique nous laisse ignorer sa composition ; il indique seulement la façon dont le « baume » devait être appliqué; après avoir sondé la profondeur de la plaie, on taillait un morceau de toile^ pas tout à fait aussi long que la plaie était profonde ; on l'enduisait de baume à son extrémité, et de la sorte la plaie se fermait à la surface, mais, à l'intérieur, la suppuration persistait tant qu'il plaisait au médecin de la faire durer.
Notre barbier connaissait, en outre, la manière de « charmer » une plaie. Il tenait, à l'entendre, le secret de maître Antoine, barbier du bailli de Dijon, qui le lui avait enseigné alors qu'il résidait à Luxeuil.
Voici le secret dans toute sa simplicité :
On fabriquait une poudre avec de la racine de tormentille, morsus diaholi, et de la « racine de poissepierre », en ajoutant au tout de la bouse de vache. On faisait sécher le mélange au feu, jusqu'à ce qu'il eût acquis une épaisseur convenable. On marmottait une patenôtre et on appliquait cet emplâtre directement sur la plaie. Dès ce moment, celle-ci était charmée.
Pour la « décharmer », le barbier qui avait fait l'incantation, ou tout autre qu'il en avait instruit, devait, après s'être, au préalable, lavé la bouche à deux ou trois reprises avec du vin, devait, disons-nous, sucer la plaie du patient, afin d'en aspirer le venin.
Baillard avouait avoir charmé, selon ces indications, la plaie d'un « homme d'armes » de Mgr de Neuchâtel, qui avait une fracture du nez compliquée. Dans
la crainte que son malade ne consultât un chirurgien, à Dijon, où il se rendait, il n'avait décharme' la plaie qu'à son retour : Texpédient ne manquait pas d'ingéniosité.
C'est que notre homme ne badinait pas quand on marchait sur ses plates-bandes ; c'est une injure qu'il pardonnait difficilement. Il le montra bien, quand on s'avisa d'appeler auprès de son auguste client, l'évêque de Toul et abbé de Luxeuil. des médecins d'un pays voisin : « par dépit », c'est lui-même qui en fait l'aveu, il charma Tune de ses plaies, afin que les confrères ne pussent parvenir à la guérir. Décidément, le malin barbier avait-il foi dans ses remèdes ? On serait presque tenté de le croire.
Dans un second interrogatoire, Etienne Baillard reconnaissait s'être rencontré, six ou sept ans auparavant, aux bains de Luxeuil, avec un certain Mancon, qui s'était plaint à lui d'une femme nommée Jeanne Voullant, dont il désirait se débarrasser. C'est alors que le prévenu lui offrit ses services : il s'engagea, moyennant finances, à satisfaire son désir.
Le pacte fut aussitôt conclu. Baillard reçut une somme de treize ou quatorze gros, avec laquelle il devait se procurer le poison. Il se rendit donc à Besançon, et revint avec le toxique. Il le montra à Mancon, qui, défiant, en donna à manger à un chien. Mais l'animal ne succomba pas et le barbier essuya de violents reproches.
Qu'à cela ne tienne; il ira jusqu'en Suisse, s'il le faut, jusqu'à Bàle, où il trouvera certainement un poison sûr. Il en rapporte, quelques semaines plus tard, une nouvelle poudre, dont il assure refficacité. Mancon,
pour l'essayer, met de cette poudre dans les souliers de la femme dont il a projeté la mort. Mais il n'en résulte rien de fâcheux ; le barbier lui avait délivré une drogue absolument inoffensive : de la mine de plomb ou litharge d'or. Quant à l'argent que lui avait donné Mancon^ Baillard l'avait employé à payer quelques dettes contractées à Besançon et à Bâle. Il était une autre circonstance atténuante au crime qui lui était reproché : il n^avait agi qu'à l'instigation de deux prêtres qu'il accusa, sans toutefois pouvoir affirmer qu'ils fussent au courant des projets criminels de Mancon .
Le 18 octobre, le barbier comparaissait à nouveau devant ses juges. II fut cette fois plus explicite. Il convint qu'il lui avait été promis par Jouffroy et l'abbé de Gortz — les deux abbés qui escomptaient la succession de l'évêque — une somme de deux cents florins d'or, à la condition d'empoisonner les plaies de ce dernier. Jouffroy s'était, en outre, engagé à lui servir, sa vie durant, une pension annuelle de quarante francs, des aliments pour son entretien et celui de sa famille et un bon bénéfice pour lui ou pour son fils.
Le barbier promit tout ce qu'on exigeait de lui, demandant seulement un délai de six mois pour accomplir son crime. C'est dans cet intervalle qu'il avait charmé les plaies de son client, par le moyen que nous avons plus haut mentionné.
Mais, dans un interrogatoire ultérieur, le barbier, comprenant la gravité de sa situation, revint sur ses précédentes déclarations. Il nia avoir jamais empoisonné les plaies de son maître. Le tribunal décida que la torture lui serait appliquée.
Le procédé ne manqua pas son effet. A peine lié sur le chevalet, le prévenu promit de dire toute la vérité.
Il reconnut avoir charmé les plaies de l'évêque auquel il donnait ses soins, à l'aide de l'emplâtre confectionné selon la formule que nous avons indiquée. Mais cet emplâtre ne pouvait faire aucun mal, et celui qui l'appliquait n'avait d'ailleurs aucune intention maligne.
Confronté avec Mancon, le barbier persista à affirmer que ce dernier lui avait, par deux fois^ demandé des nouvelles de la santé du prieur de Luxeuil, en termes qui prouvaient bien que ledit Mancon était de complicité avec JoufTroy, candidat à la succession de l'évêque. Néanmoins, il ne prétendait pas affirmer que Mancon ait connu positivement ces projets d'empoisonnement.
\Â s'arrête l'interrogatoire du barbier Baillard. 11 est regrettable qu'on ne possède pas la suite de la procédure. Quelle fut l'issue du procès? L'empirique fut-il condamné? Parvint-il à établir son innocence? Autant de points qui restent en suspens.
La sincérité de ses déclarations, obtenues librement et presque sans contrainte, ne saurait faire doute. Il apparaît assez clairement que les substances employées par le barbier n'étaient pas bien dangereuses. Si elles opéraient, ce ne pouvait être évidemment que par suggestion. La racine de tormentille, pas davantage celle de morsus diaboli, — qui n'est autre que la scabieuse (i ), — n'étaient toxiques, même à un faible degré. Tout en laissant croire le contraire à ceux qui le
(1) Il s'agissait, en l'espèce, d'après le D' Martin-Lauzer, consulta'' par M. Jules Finot, de la plante connue sous le nom de xcnhiense tronquée {Scabiosa iuccisa), dont les propriétés médicales
payaient pour accomplir sa louche besogne, il avait lieu d'espérer que son client, valétudinaire, et d'un âge avancé, ne tarderait pas à remplir les vœux de ceux qui avaient escompté sa fin prochaine. De la sorte^ il comptait toucher la somme promise, sans avoir trempé dans une manœuvre criminelle.
Mais, comme on l'a observé (1), d'après les principes du droit pénal du moyen âge, qui ignorait la théorie moderne de la possibilité du fait, ses aveux étaient plus que suffisants pour le faire condamner. « Être convaincu d'avoir appliqué sur des plaies des drogues presque inofïensives, mais en prononçant en même temps quelques formules plus ou moins magiques, il n'en fallait pas davantage alors pour faire envoyer un accusé au dernier supplice. »
Le barbier parvint-il à s'y soustraire, c'est ce que nous ne saurions, faute de documents précis, affirmer. Ce que nous pouvons assurer, c'est que l'un de ses complices au moins, l'abbé de Gortz, le moins compromis, il est vrai, réussit à se disculper : nous le retrouvons, en effet, évêque de Verdun quelques années plus tard.
Quant à Jouffroy, le prieur qui avait machiné toute l'affaire, l'histoire est restée muette sur son compte.
Ce qu'il importe au surplus de mettre en lumière, ce sont les mœurs d'une époque, plutôt que le rôle, plus ou moins obscur, de quelques comparses.
sont d'être faiblement tonique, sudorifîque, dépurative et amère.
Elle est employée dans les catarrhes chroniques, la phtisie, la fin des pneumonies et des pleurésies, les fièvres malignes, les vertiges, et surtout dans les maladies chroniques de la peau, telles que les dartres, la teigne, la lèpre. {Bulletin de la Société (V Agriculture, etc . de la Haute-Saône, 3« série, n" 7).
(1) Bull, cité, p. 47.