‹ Poisons et sortilègesChapitre 2 sur 32 · II PREFACE · texte numérisé non relu

II PREFACE

pour échapper aux poursuites de la justice, au jugement de ses contemporains ou de la postérité; car il pense, à Fencontre du proverbe fameux, que l'échafaud fait la honte, et il tient plus à l'estime des hommes, à leur considération et à sa sécurité matérielle, qu'à son repos moral.

Rien n'est plus mystérieux qu'une cause d'empoisonnement : l'accusation ne peut nettement se préciser; ses arguments ne sont pas probants. Si aujourd'hui les progrès de la toxicologie permettent aux jurés de prononcer un verdict affirmatif, — encore que parfois ils commettent de terribles erreurs, — aux siècles précédents, la science était d'un bien faible secours à ceux qui assumaient la lourde charge déjuger ces procès. Cette circonstance favorisait étrangement les projets des criminels, qui, grâce à l'impuissance des savants, pouvaient impunément porter la mort à ceux qui étaient un obstacle à leurs ambitions,

Mais chaque médaille a son revers, et s'il fut pendant longtemps loisible aux empoisonneurs de répandre la terreur dans le public, par contre, ce dernier, hypnotisé par cette crainte continuelle, eut une frayeur invincible de ce poison inconnu, pouvant à chaque instant se glisser en lui. Il lui attribua toutes les morts mystérieuses ; car, même aujourd'hui, il a de la vie une si singulière conception, l'homme s'accoutume tellement à l'existence,

PRÉFACE m

qu'il ne peut croire que celle-ci lui soit ravie brusquement par une cause naturelle, et il lui faut le spectacle des longues agonies pour lui rappeler combien fragile est le lien qui le rattache à la terre.

La mort subite d'un de ses semblables — surtout d'un puissant de ce monde — éveille immédiatement dans sa pensée le soupçon. Si maintenant nous sommes un peu familiarisés avec ces maladies soudaines, qui nous assaillent et nous terrassent en pleine apparence de santé, nos pères les ignoraient, ne les pressentaient même pas. Rien d'étonnant, par conséquent, à ce qu'ils aient eu du poison une légitime crainte, qu'ils l'aient considéré comme un facteur politique important.

L'histoire du poison peut, en effet, être envisagée à deux points de vue : politique et social. Le premier est un chapitre d'histoire générale, et non des moins importants, puisqu'à certaines époques, sous les Césars, les Borgia^ les Médicis, la Régence, puisque dans certains pays à régime autocratique, où les despotes sont faits et défaits par des révolutions de palais, puisque, disonsnous, l'opinion courante, l'opinion acceptée, est que le poison a interrompu le cours normal des dynasties, et précipité du trône, ceux-là même qui n'y étaient montés que grâce à sa faveur.

La réalité n'est pas si dramatique; il faut en finir avec ces légendes qui alimentent si aisément la

Page 1