LES EMPOISONNEMENTS DE CHARLES LE MAUVAIS
L'histoire fait incntion, au début du quatorzième siècle, d'une magicienne célèbre d<: Paris, Marguerite de Belleville, qui connaissait et pratiquait l'art des enchantements. L'arsenic sublimé constituait la base principale de ses sortilèges.
Ce n'est que plus tard que les grandes villes de France eurent leurs « hostelleries » d'apothicaires où se débitait couramment l'arsenic. Mais il est à présumer que les apothicaires n'avaient pas s'uls le privilège de
tte vente. L'arsenic était, selon toute vraisemblance, délivré par le commerce, et peut-êtr ' fourni a^ix épiciers et droguistes (1), sans que les pouvoirs publics songeassent à intervenir.
A une époque où tuer et empoisonner n'était qu'un eu, il n'était nul besoin que la complicité de l'apothi-
ire fût requise, Ce n'était f>as un apothicaire qui avait tué le duc d'Orléans à l'entrée de la rue du Temple, ou le duc de Bourgogne sur le pont de Montereau, ou le duc et le cardinal de Guise à Blois. Ce n'étaient pas des apothicaires (2j qui commettaient
(i) Gilbert. La Pharmacie à travers les siècles, p. 120.
(2) M. Grave, qui dans son étude rétrospective sur l'Élaf de la Pharmacie en France, prend vigoureusement la défense de la corporation à laquelle il appartient, convient rx-anmoins implicitement que les apolhicaires ont pu élrf; parfois soupçonnés. C'est ainsi qu'il rapporte ce passage du journal de Pierre de l'Estoile, 011 lo narrateur conte que lorsque le maréchal de Montmorency
tous les empoisonnements que Froissart ou le Religieux de Saint Denis mettent sur le compte de Charles le Mauvais ou des frères de Charles V.
fut arrêté (1575), et se vit retirer tous ses serviteurs, jugeant sa dernière heure venue il dit à un de ses gardiens : « Dites à la Reine que je suis bien averti do ce qu'elle veut faire de moi : il n'y faut point tant de façon ; qu'elle m'envoie seulement l'apothicaire de M. le Chancelier Birague, je prendrai tout ce qu'il me baillera. » C'est là, ajoute M. Grave, un fait isolé, et au fond ce n'est qu'un mot qui n'engage en rien l'ancienne pharmacie. Birague ou Birago était ime créature de Catherine, d'assez mauvaise réputation ; et quant à la reine, elle dut, en effet, à un moment, faire étrangler Montmorency et Gossé; mais elle recula devant le crime.
Glazer, autre apothicaire, fut bien compromis dans l'affaire de la Brinvilliers, mais il n'est nullement démontré qu'il ait été réellement le complice de la célèbre empoisonneuse, ainsi que nous essaierons de l'établir plus loin.
Par contre, on peut citer au moins une circonstance dans laquelle un apothicaire refusa de délivrer de l'arsenic au risque de sa vie. Nous trouvons le fait consigné dans une lettre de Malherbe, datée de 1615 : « Un Simon, soldat de la citadelle d'Amiens, écrit le poète à un de ses amis, fut pendu il y a douze ou quinze jours, à Amiens même, pour avoir donné trois coups de poignard à un apothicaire qui lui avait refusé de l'arsenic. Il fit ce coup-là, de la peur qu'il ne le découvrit. »
Un apothicaire, martyr du devoir professionnel, évidemment le cas n'est pas banal.
Ce n'est qu'à la fin du treizième siècle iju'on rencontre les Apothicaires, leur nom au moins, dans le Livre des Métiers d'Etienne Boileau ; et comme a dit Symphorien Champier, dans son Mirouel des Apothicaires, ils furent longtemps confondus avec les Aromataires ou Epiciers (Cf. Grave, Etat de la Pharmacie en France). La preuve que l'apothicaire n'existait pas en fait avant le quinzième siècle, c'est qu'on ne le trouve pas mentionné avant cette date parmi les officiers attachés à la personne du roi.
« On ne connaît pas encore bien l'organisation de la Pharmacie au moyen âge, écrivait Nicaise en 1890. Les préparations, que nous appelons officinales, se vendaient aussi chez les épiciers, ainsi que le montrent un a'^ticle des statuts d'Avignon, de 1242 (Art. 130) : que les épiciers ne fassent point d'association avec les médecins ; et un arrêt du synode d'Avignon, du 15 avril 1341, qui permet aux chrétiens de se procurer des remèdes chez les
Un historien, parlant du petit-fils de Louis, comte d'Evreux, troisième fils de Philippe le Hardi, connu sous le nom de Charles le Mauvais, dit que ce prince était « naturellement méchant, cruel et sa.iguinaire. Les forfaits les plus horribles ne l'efl'iayaient point et les empoisonnements et les assassinats lui étaient devenus presque familiers (1). »
Le connétable Charles dEspagne fut la première victime de Charles le Mauvais. (Charles de Castille, dit d'Espagne, était petit-fils de Ferdinand, dit de la Cerda, fils iiîné d'Alphonse, roi de Castille) (2).
Charles dEspagne avait été élevé dès son enfance auprès du roi Jean, qui en fit bientôt son favori et lui témoigna même, au dire de certains, une tendresse équivoijue : le Roi, dit Villani (3), avait pour lui « un amour singulier » . Quoi qu'il en soit de ces allégations, l'Espagnol avait été comblé d'honneurs et de dignités, et cela n'avait pas manqué d'exciter la jalousie des seigneurs de la cour et surtout l'inimitié de Charles le Mauvais. Celui-ci résolut de se débarrasser de son
apothicaires et les épiciers de nation juive. » Au quatorzième siècle, il existait déjà cependant des apothicaires qui préparaient deg médicaments d'après les ordonnances des médecins. (Cf. NiCAisE, Gnij de Chauliac. p. 74.)
(1) Mémoires pour servir à Vhistoire de Charles II, roi de Navarre et comte d'Evreux, surnommé le Mauvais, par feu M. Secousse, Paris, MDCCLVIII, t. I, p. 4
(2) Le roi de Navarre n'avait alors que vir)gt-deux ans. La préméditation de son crime a été nettement établie (Cf. Biblioth. de VÉeole des chartes, mai-août 1900.)
Pour être éclairé sur la psychologie de Charles le Mauvais, lire la substantielle analyse critique de l'ouvrage de M. Perrens sur Klienne Marcel in Bibliothèque de l'École des chartes, 5« série, U I, p. 272 et suiv.
(3) Mathieu Villam, 1. 3% ch. 95, p. 219; Second continuateur deNangis, p. 11:2, col. 2.
rival par le crime, et, cette résolution prise, l'acte allait suivre de près : le 6 janvier 1353, le roi de Navarre, au dire de Froissart, faisait tuer, dans une hôtellerie de la ville de l'Aigle, le connétable, qui était dans son lit.
La qualité de gendre du roi devait mettre l'assassin à l'abri des poursuites ; ce lui fut un encouragement à commettre de nouveaux forfaits.
La mort de la reine de Navarre, survenue le 3 avril 1373 (1), donna lieu à de nouveaux soupçons. Le bruit courut que la sœur du roi Charles Y avait succombé au poison.
D'après les relations du temps, il semble que la mémoire, par ailleurs assez chargée, de Ghailes le Mauvais, doive être amnistiée de ce chef. Un de ceux qui étaient à Bernay, en Normandie, quand la reine y mourut, et qui se fait l'écho de la rumeur publique, rejette la fable de l'empoisonnement. « On tenait à Evreux, écrit-il, qu'elle était morte, parce qu'elle avait été mal gardée dans le bain où elle trépassa; que Mme de Foix, Mme de Sacquainville et quelques autres femmes qui étaient auprès d'elle, en peuvent rendre témoignage; qu'on pourrait aussi interroger Simon le Lombart, apothicaire d'Evreux, qui fit l'ouverture de son corps et l'éviscéra; qu'il est certain qu'aussitôt après la mort de la reine de Navarre, l'évêque d'Avranches, Mme de Foix, Mme de Sacquainville, plusieurs du conseil du roi de Navarre, toutes les demoiselles et femmes de chambre de la reine de Navarre,
(1) D'après Secousse, Froissart ne parle de la mort de la reine de Navarre que vers les années 1378 ou 1379.
s'assemblèrent au château d'Evreux, et d'après qu'on eut fait prêter serment à ces femmes qu'elles diraient la vérité, et que Margot de Germon ville eut rendu compte de tout le procez et de la manière de la mort de cette princesse, tous ceux qui étaient présents convinrent qu'elle était morte de faiblesse de cœur (1). »
Faiblesse du cœur, nous devons lire syncope. Une syncope survenue dans le bain, la chose est, en tout cas, vraisemblable, et point nest besoin de recourir à une explication plus alambiquée.
Charles ie Mauvais n'aura pas plus de peine à se disculper dune autre accusation qui fut portée contre lui.
Vers la fin de cette même année (1373), le cardinal de Boulogne meurt en Espagne. Le bruit se répand à la cour de Rome que le roi de Navarre l'a fait empoisonner. Celui-ci s'en défend énergiquement, et le pape Grégoire XI lui écrit une lettre dans laquelle il lui marque qu'il n'a jamais pu croire, pour sa part, • qu'un prince, qui joignait des sentiments de piété aux vertus royales, eût été capable de faire mourir un cardinal qui était son ami; et que, d'ailleurs, ayant interrogé les personnes de la maison du cardinal de Boulogne sur le genre de sa mort, elles lui avaient attesté qu'il avait été emporté par une maladie, et qu'il n'était pas mort de poison. »
Le roi de Navarre aurait-il, comme d'aucuns l'en accusent, fait empoisonner son propre fils aîné Charles? Les preuves manquent pour l'établir, et nous passerons outre, faute d'informations suffisantes.
Nous sommes mieux renseignés sur les tentatives
(1) Sbcolssk, op. cii. I, p. 154-156.
d'empoisonnement dirigées par Charles le Mauvais contre le dauphin Charles,, plus tard roi, sous le nom de Charles V.
C'est vers 1355 qu'il faudrait, à en croire Froissart^ placer la première tentative criminelle. Cet historien, après avoir parlé de la maladie qui emporta Charles V, ajoute^ dans son naïf langage : « Vérité fut, selon la fâme (le bruit) qui courut, que le roi de Navarre, du temps qu'il se tenait en Normandie, le (Charles V) voulut faire empoisonner; et reçut le roi de France venin; et fut si avant mené que les cheveux de la teste lui cheurent tous, et les ongles des mains et des pies et devint aussi sec qu'un baston, et n'y trouvait-on point de remède (1). »
Froissart; revenant un peu plus loin sur le même sujet, ajoute que le poison fut donné au dauphin Charles quand il était duc de Normandie : ce serait donc entre l'année 1355 et l'année 1364 que se serait passé l'événement.
Huit ans plus tard, nous voyons le même roi de Navarre s'aboucher avec un physicien (médecin) du nom d'Angel (2), « natif de Chypre et qui demeurait à V Estel dans la Navarre » .
(1) « Charles (de Navarre), dit Favyn {Histoire de Navarre, p. 435), lâché du rebut du Dauphin son beau-lrère (depuis Charles V), résolut de s'en déffaire par poison, qui lui lait donner sur sa viande : le poison fut si violent que le poil et les ongles des pieds et des mains du Dauphin en tombèrent et devint aussi sec et descharné qu'un skelette. Charles IV, empereur de Luxembourg, son oncle maternel, lui envoya un médecin allemand qui remit le Dauphin en convalescence, pour le maintenir en laquelle il lui fit un cautère au bras gauche, par lequel le poison s'escouloit, lui en chargeant de l'entretenir ouvert, el que lors qu'il ne suinteroit plus qu'il se pourroit assurément préparer à la mort. »
(2:) Dans les pièces du procès qui fut intenté à Jacques de
Charles le Mauvais, après l'avoir comblé de richesses, lui proposa d'empoisouner le roi de France, qui était, lui dit-il, < rhomme du monde quil haïssait le plus », lui promettant de grandes récompenses s'il 1 en débarrassait. 11 l'en pressa tellement que le médecin lui promit dempoisonner Charles V « par boire ou par manger ».
Le Navarrais comptait que son médecin, qui avait, comme on dit. la langue bien pendue, et, de plus, parlait à merveille le latin, serait accueilli sans difficulté à la cour du roi de France. Notre physicien partit donc nanti des instructions du Navarrais; mais plus jamais il ne reparut. On conta qu il s'était noyé, et que pour cette bonne raison il navait pu mener sa mission à bonne fin.
Rues, chambellan du roi de Navarre, on retrouve aussi plusieurs fois l'intention de faire empoisonner le roi de France. Jacques de Rue, interrogé sur ces menées, déclara ce qui suit :
« Environ à viij ans, ledit roi de Navarre print et retint aveques lui un Phisicien qui denieuroit à l'Estelle en Navarre, bel liomme et joine (jeune), et très grand clerc et soutil, appelé maître Angel, né du pays de Chippre, et lui fist moult de biens, et lui parla entre les autres choses de eujpoisonner le roy de France, en disant que c'estoit l'homme du nionde (|ue il haioit le plus et lui dist que si il le povoit faire il lui en seroil bien tenuz et le rt-compenseroit bien ; et tant listque lu dit Phisicien lui octroya de le faire, et devoit estre lait par boire ou par mcngier, et dcvoit le dit Phisicien venir en France pour ce exécuter et pensoit ledit roi de Navarre que le Roy de France preist plaisir en lui, pour ce qu'il parloit bel lalm, estoil moult argumentatil", et que pour ce eust souvent entrée devers lui, par quoy cust opportunité de faire son fait; ledit Roy de Navarre qui avoit grand désir à ce que la besoigne 8'avan(;ast, le pressa moult du luire ; et quand ledit Phisicien se vit ainsi pressié si qu'il convenoit qu'il le feist "1 se parleist de sa compoingnie , il s'en ala et s'en parti ; ne iic^iues puis ne fu devers lui et a bien vij ans ou environ (ju'il • Il partit; et tcnoit l'on en Navarre, qu'il cstoit naïez en la mer; t se s<;ait ledit Jacquet, parce que ledit Roy de Navarre meisme le lui dit. • Ghave, loc. cit.
Vers la fin de 1377. le roi de Navarre faisait une nouvelle tentative contre son beau-frère et souverain. Le crime était sur le point d'être exécuté quand tout fut découvert.
Quelques officiers du Navarrais furent arrêtés et interrogés. Ils confessèrent leurs forfaits et ceux de leur maître, et firent l'aveu de tous les complots qui se tramaient contre le roi, tant dans l'intérieur de son royaume que dans les pays étrangers. Le poison qu'on se proposait de mettre en usage devait être fabriqué en Navarre par une juive, et administré au roi par l'entremise d un nommé Drouet, valet de chambre et officier de la paneterie du roi de Navarre.
Drouet, après s'être abouché avec un certain de Rue, attaché depuis longtemps au service de Charles le Mauvais^ devait aller trouver un de ses cousins^, " officier dans la cuisine ou dans la fruiterie du roi » , et il espérait corrompre son parent et rengager à verser son poison dans les mets qui seraient servis sur la table royale.
L'arrestation de de Rue fit échouer le projet. Jacques de Rue, écuyer, et un clerc, nommé Pierre du Tertre, gouverneur du comté d'Evreux, furent traduits devant le Parlement,, comme traîtres au roi et au royaume, et condamnés à avoir leurs têtes « coupées sur un échafaud ». Les quatre membres de chacun d'eux furent pendus à huit potences, qui furent dressées en dehors des principales portes de Paris, et le reste de de leur cadavre fut porté au gibet (1).
(1) Secousse, op. cit., t. I.
UN ATTENTAT CONTRE CHARLES VI. — UNE PROCE- DURE CRIMINELLE AU QUATORZIÈME SIÈCLE
Après la mort de Charles V, le roi de Navarre reste pendant quelque temps confiné dans son royaume, sans doute, dit un annaliste, parce quïl se trouvait dans limpuissance de faire le mal. Mais bientôt, le hasard lui présente un aventurier tout disposé à servir ses ténébreux desseins.
C'est un Anglais, Robert de Wourdreton, valet d'un ménestrel, qui sera Tinstrument de ce nouveau crime.
Les ménestrels parcouraient alors les différents pays, surtout au moment des fêtes, jouant devant la cour ou les seigneurs assemblés. Un deux, du nom de Watier, sa femme et Wourdreton avaient fait le projet de suivre la cour des ducs de Berry et de Bourgogne, alors à Boulogne. Ils avaient passé le détroit, dans l'intention de se rendre au pèlerinage, alors fameux, de Saint-Jacques en Galice, et s'étaient transportés de Douvres à Calais, puis de Calais à Boulogne, où étaient réunis, pour traiter de la paix, les seigneurs de France et d'Angleterre.
Le 9 septembre (1384), les ménestrels obtenaient un sauf-conduit de six mois; et. après avoir sé,ourné une semaine environ à Boulogne, la petite troupe, composée du maître ménestrel, sa femme et son valet, retournait à Calais, les hommes à pied et la femme à cheval.
A Calais, on s'arrête quelques jours, du moins la femme et le valet^ — le maître étant reparti pour Londres, — « tant pour soigner ses chevaux que pour porter de l'argent à ses enfants » .
De Calais, les baladins se mirent en roule pour Paris.
Ils arrivèrent dans la capitale le jour de Saint-Denys suivant; ils avaient ouï dire que le roi devait s'y trouver à cette date, en compagnie de « Messieurs les Ducs, ses oncles, les cardinaux de Laon, de Luxembourg et d'Ecosse, et plusieurs autres grands seigneurs ». C'était une occasion de gagner quelque argent qu'ils n'auraient eu garde de laisser échapper.
A Paris, ils vont habiter, rue de la Calende, à l'hôtel du Mouton. Pendant les deux semaines qu'ils séjournent, ils donnent des représentations à l'hôtel Saint-Paul, — Ihôtel du roi, — durant trois ou quatre jours consécutifs, puis à l'hôtel du Chancelier, celui de l'Amiral, et d'autres seigneurs. On les accueille partout avec une faveur marquée. A entendre l'un d'eux (1), ils obtiennent le plus franc succès. Le roi leur fit délivrer quarante francs, le duc de Bourbon dix francs et « deux houppelandes » ; le chancelier, six francs et deux coiffes pour la femme du maître ménestrel; celle-ci reçut, en plus, dune dame de la Cour, une « patenostre » (un chapelet) d'ambre blanc, et une verge (anneau) d'or.
A la cour du roi d'Arménie (sic), on les gratifie dune nouvelle houppelande de « brunette fourrée de griz » .
(1) Wourdreton, dont nous suivons pas à pas la « confession » ou déposition, extraite du Trésor des Charte$, et publiée par Secousse, op. cit., t. II.
Après avoir reçu tous ces riches cadeaux, la troupe quitte Paris. Elle fait une première halte à Orléans; de là, elle se rend au château de Sully, à Meung, où se trouvait le duc de Berry. et arrive à Bourges, le jour même où Ton fêtait l'archevêque.
Poursuivant leur route, les ménestrels font des étapes successives à Lyon, à Avignon, et restent trois jours dans cette dernière ville. Ils y rencontrent le comte de Valentinois, et « Madame sa femme », qui leur donna t cinq florins de pape », le maréchal de Sancerre et le sénéchal de Beaucaire, qui les gratifia d'un florin.
A Béziers, à Montpellier, à Narbonne, à Perpignan, en tous les endroits où ils passent, ils recueillent quelque présent.
Ils pénètrent ensuite en Espagne, parcourent le royaume d'Aragon et enfin arrivent, la veille de la Chandeleur, à Aulit, en Navarre, où se trouve le roi Charles.
A I heure du dîner, ils se présentent à la Cour et heurtent à la porte de l'hôtel royal. Un écuyer vient au-devant d'eux et leur demande qui ils sont : « Des ménestrels d Angleterre «, répondent-ils. « S'il en est ainsi, réplique l'écuyer, les Anglais ne demeurent pas dehors ». Et il leur ouvre la porte de Thôtel.
Un autre écuyer s'avance à leur rencontre. Il leur fait traverser une salle, puis de là les introduit dans la chambre où se tient le roi, en compagnie de son fils.
En apprenant que ce sont des Anglais, le roi Charles leur dit avec son plus aimable sourire : « Soyez les bienvenus », et accédant à leur requête, il les autorise
à jouer devant lui. Puis il donne Tordre qu'on leur serve à manger.
Après s'être sustentés^, nos artistes ambulants retournent dans la chambre où le roi achève de dîner. Sans interrompre son repas, le prince interroge les nouveaux venus, s'enquiert du pays d'où ils viennent^ s'informe de l'accueil qui leur a été réservé en France, et plus particulièrement à la Cour. Sa curiosité satisfaite, il les invite à jouer une seconde fois.
Pendant cinq jours, les ménestrels retournent à l'hôtel royal, et chaque fois Charles de Navarre les soumet à un nouvel interrogatoire.
Le cinquième jour, le chef de la troupe prend le parti de retourner à Paris avec son valet;, pour en rapporter « les robes et joyaux » qu il y avait laissés, dans l'espoir de les aller reprendre. La femme du maître ménestrel est, du reste, dans un état de grossesse avancée et il devient urgent de précipiter le départ.
Le jour même où la nouvelle du départ des artistes nomades s'est répandue à la cour de Navarre, deux heures après le dîner, tandis que le fds du roi et les officiers du prince se sont, chacun de leur côté, retirés dans leurs appartements, Wourdreton, le valet du ménestrel, revient seul à l'hôtel.
Pendant qu'il met ses chaussures devant l'âtre, il voit apparaître le roi qui lui fait signe de venir lui parler.
Wourdreton se lève aussitôt, entre dans la chambre où se tient le prince et s'agenouille devant lui. Celui-ci lui met sa main sur la tête, le conduit jusqu'à son lit, où s'ébat en Hberté un jeune lion, don du roi d'Aragon à Charles le Mauvais.
Le ménestrel tombe de nouveau aux genoux du roi, qui lui adresse la parole en ces propres termes (nous transcrivons ici le dialogue, dans son texte original) :
t Ores, tu vas à Paris, tu me porras faire grant service se tu veux.
— Seigneur, réplique VVourdreton, en tout le service que je vous porroie, je vous serviroie volontiers.
— Tu me jureras et prometras par ta foy et serement, que tu tenras secret ce que je te diray, sans le révéler à quelque personne que ce soit.
Le valet l'ayant promis et juré, le roi lui répond u'il est bien assuré qui! tiendra sa parole, « puisqu'il est Anglais » (sic).
Et il poursuit : « J'ay en France peu damis etbeauup d'ennemis qui aussi sont les vostres. . . Si tu veulx faire ce que je te diray, je le ferai tout aise et moult de bien. » Et sur l'acquiescement du ménestrel, le roi harles lui donne ses instructions :
« Tu feras ainsi : il est une chose qui se appelle arsenic sublimât : si un homme en mangeoit aussi poz que un poiz, jamais ne vivroit. Tu en trouveras à Parapelune, à Bordeaux, à Bayonne, et par toutes les bonnes villes où tu passeras, es ostelz des apothicaires; pren de cela et en fay de la poudre, et quant tu fieras à la Maison du roy, du conte de Valoiz son rère, des ducs de Berry et de Bourgogne, de Bourbon et des autres grans seigneurs où tu porras avoir entrée, y-toi (tiens-toi) près de la cuisine, du dreçouer, de boutillerie ou de quelzques autres lieux ou mieulx jtu verras ton point, et de cette poudre met es potages, iandes, ou vins desdiz seigneurs, ou cas que tu verras
que tu le porras faire à ta seurté, et autrement ne le fay point.
— Sire, répond le ménestrel, attendez-vous en à moy tout hardiment » .
Le roi recommande ensuite à son émissaire que s'il ne peut réussir dans sa mission^ il s'informe du moins de la situation de son fils, Pierre de Navarre; quil lui demande s'il ne veut pas écrire à son père; et qu'il vienne lui rapporter ce qui lui aura été dit.
Le jour vient où les ménestrels quittent le palais du roi de Navarre. Le maître de la troupe reçoit vingt livres de la part du roi, qui rappelle au valet les grandes promesses qu'il lui a faites, s'il réussit à exécuter le projet dont il lui a parlé.
La femme du maître est confiée au ménestrel du roi de Navarre, et Wourdreton et Watier prennent seuls la route de Paris.
Sur le parcours, de Pampelune à Bayonne, ils donnent des représentations et récoltent de-ci de-là quelques florins.
A Bayonne ils s'arrêtent deux jours. Wourdreton se rend, aussitôt arrivé,, à l'hôtel d'un apothicaire épicier dont la boutique est située « près de la grande église » . Il demande au marchand de lui délivrer de l'arsenic. A la question s'il le veut blanc ou rouge, le ménestrel répond « que c'est pour guérir les plaies d'un cheval et qu'il le voulait sublimât » . L'apothicaire lui remet, moyennant « deux blancs » le quart d'une once d'arsenic sublimé, enveloppé dans un peu de papier.
Craignant que le poison ne se répande sur les autres épices qu'il a dans sa bourse, le ménestrel l'enferme et le coud dans la poche de derrière de son pourpoint.
De Bayonne, nos voyageurs se rendent à Bordeaux ; puis, après avoir traverse' la Vendée et la Touraine, ils s'arrêtent à Paris.
Ils vont s'y loger dans un hôtel, près du Ghâtelet, € à l'enseigne de l'Epée ». Après dîner, Watier envoie son valet s'informer si le connétable est à Paris, afin d'aller jouer devant lui. A l'hôtel de ce seigneur, on répond que le connétable est au Conseil. L'insuccès de cette démarche décourage les deux ménestrels, qui pressentent que la recette ne sera guère fructueuse. La cour est, d'ailleurs, en deuil de M. d'Anjou, le roi de Naples, décédé depuis quelques mois, et elle n'a pas le cœur à se réjouir. Les ménestrels recommandent à l'hôtelier de tenir leurs chevaux prêts pour le lendemain, ayant hâte de retourner en Navarre.
Au moment où ils se disposaient à partir, à huit heures du matin, se présentent à l'hôtellerie un sergent d'armes et un écuyer de l'amiral.
La conversation s'engage avec les nouveaux venus, dont les ménestrels ne soupçonnent pas tout d'abord la qualité. On demande à ces derniers d'où ils viennent et où ils se rendent; au maître Watier, où se trouve en ce moment sa femme. A quoi le ménestrel répond sans défiance : qu'ils arrivent de Saint-Jacques en Galice ; que sa femme est restée à Bordeaux, ne pouvant aller plus loin ; et qu'eux se disposent à partir pour Calais.
Ordre est donné par l'amiral de s'opposer à leur départ; un peu plus tard, ils sont tous deux arrêtés et conduits à la prison du Châtelet.
Là on fouille les deux détenus, et l'on trouve Taris
senic dans le « gippon » (1) de Wourdreton, qui fait des aveux complets ; il reconnaît qu'il a reçu des instructions du roi de Navarre et qu'il a acheté le poison à Bayonne, sans rien dire de l'usage qu'il comptait en faire à son maître, qui est dans l'ignorance absolue de ses projets.
Le 2 mars 1384, par-devant le prévôt de Paris, et en présence de quatre notaires^, du lieutenant du prévôt^, des examinateurs et avocats au Ghâtelet, de cinq chirurgiens jurés et autant d'apothicaires^ comparaît le prévenu.
Après avoir prêté serment sur les Évangiles, les chirurgiens et apothicaires déclarent que la substance qu'on a saisie sur le ménestrel est bien de l'arsenic, mais non de l'arsenic sublimé (2), le sublimé étant blanc, tandis que le fragment trouvé dans la poche du ménestrel est de l'arsenic rouge.
Les apothicaires insistent sur la puissance d'action
(1) Le gippon était une sorte de pourpoint ou de plastron ajusté sur le buste et fait d'étoffes repliées ou rembourrées. (Cf. Gay, Glossaire archéologique du moyen âge et de la Renaissance, t. I, Paris, 1887.)
(2) D'après ce récit, l'arsenic blanc ou sublimai (ainsi nommé parce qu'on le préparait par sublimation) était, nous apprend M. Dorveaux, un article de vente courante chez les apothicairesépiciers au seizième siècle.
Il portait encore à cette époque lo nom d^arsenic fin, ainsi qu'on peut le voir dans le Ménagier de Paris.
En 1439, il figure sous le nom d'arsenic blanc dans l'Inventaire de Guillaume Lefort apothicaire à Dijon.
Au seizième siècle, Martin Mattus, Antoine de Pinet, Jean de Moulins, Jacques Gré vin, François de FoiigeroUes etc., l'ont appelé : arsenic cristallin et blanc, arsenic chrijstallin, arsenic sublimé, arsenic vulgaire et arsenic tout court. De nos jours, on le nomme : arsenic, arsenic blanc, dans le langage valgaire, Vanhijdride arsénieux, acide arsénieux, oxyde blanc d'arsenic dan?, les traités de chimie. (Lespleignez, Promptuaire, édit. Dorveaux )
de cette substance, dont un morceau de la grosseur d'un pois pouvait causer la mort, sans qu'aucun remède, pas même la thériaque (!), pût l'empêcher. Sa causticité est telle, disaient-ils, qu'elle produit refîet du fer rouge sur la chair à nu. On en pouvait faire, ajoutaient-ils, une eau si corrosive qu'elle était capable d'user et de consumer la pointe d'une épée qu'on y plongerait.
Après lecture de ce rapport, Wourdreton fut condamné à subir le dernier supplice : son corps, selon le récit du moine de Saint-Denis (1), fut mis en quartiers, qu'on porta aux quatre coins de la ville, et sa tête au bout d'une lance, afin dinspirer à tous Ihorreur de *son crime. Selon d'autres récits, il fut soumis à la question, décapité, et ses membres écartelés.
L'interrogatoire du coupable, et surtout le rapport des experts, que nous avons analysés, sont particulièrement instructifs : outre qu'ils nous découvrent un coin de la société du temps, ils nous révèlent quelles étaient les connaissances des hommes de science sur les poisons, et plus spécialement sur l'arsenic. Son action sur les tissus de l'organisme nous est présentée avec une exactitude, une précision qu'on est surpris de trouver aussi grandes pour l'époque.
Un fait digne de remarque, c'est qu'on commence à douter de l'infailUble panacée, de la souveraine thériaque, cet antidote, qui, au dire des anciens, devait réussir dans tous les cas. On pré i ère s'efl'orcer de hâter l'évacuation du poison par des boissons délayantes et adoucissantes, afin de calmer, du même coup, lin-
',i) Sbcou»8E, op. cit., â* partie, p. 237.
flammation produite par une substance acre et corrosive ; car les experts n'avaient pas manqué de noter cette particularité, qui n'avait pas échappé à leur observation : que Tarsenic corrodait les tissus sur lesquels on l'appliquait, amenant ainsi, à la suite des souffrances que l'on devine, leur destruction progressive.
Au point de vue de la chimie pure, nous devons noter qu'on savait déjà distinguer V arsenic sublimé, ou arsenic blanc, du réalgar ou sulfure rouge d'arsenic. Par contre, nos ancêtres semblaient croire que Tarsenic blanc était un corps composé, où entraient, dans des proportions indéterminées, de la chaux vive, du soufre, c'est-à-dire des pyrites naturelles, selon l'explication des alchimistes, voire même du vert-de-gris. Sans doute pensaient-ils que cette adjonction de vert-de-gris était utile, pour augmenter la puissance toxique de la substance dont on faisait un usage criminel.
Nous comprenons tout aussi malaisément qu'une eau arsenicale fût capable de dissoudre une lame d'acier, une épée par exemple. Mais nous n'avons pas trop lieu de nous en surprendre, surtout quand il nous sera possible de mettre en regard de la pièce datée du quatorzième siècle, que nous venons d'analyser, tels rapports du seizième et du dix-septième siècles, qu'on nous présente cependant comme des modèles d'expertises de ces temps-là.
LES ENVOULTEURS (1)
La sorcellerie fut le pire fléau, la lèpre morale qui dévasta le moyen âge. Nous n'avons pas ici à en rechercher Tétiologie, mais il convient d'établir le rapport intime qui unit la sorcellerie et le poison ; de tout temps, en effet, sorciers et empoisonneurs ont été confondus par l'opinion publique dans la même réprobation, et, jusqu'à la Révolution, les juges leur appliquèrent les mêmes peines, édictées par les ordonnances royales qui ne faisaient aucune différence entre ces deux genres de crimes.
Il faut d'abord distinguer, de la sorcellerie proprement dite, un art qui fut fort en honneur pendant les siècles passés : l'astrologie. Certes, on ne peut pas dire que celle-ci reposait sur des bases scientifiques ; néanmoins, l'astrologie, — bien que combattue tout d'abord par l'Église, qui n'admettait pas cette incursion de l'esprit humain dans le domaine de l'au-delà, — l'astrologie avait ses règles déterminées, ses principes fondamentaux ; des savants très consciencieux lui consacraient leur vie entière, et les cours italiennes, notamment, favorisaient ouvertement des astrologues. Nous aurons l'occasion, en étudiant l'époque
(1) A. DE Rochas, L'ExtériorUalion de la sensibilité ; D' Papus, Peut-on envoûter? Stanislas hr Guaita, Le Temple de Satan; MicHEi.ET, la Sorcière.
de la Renaissance, de reparler de l'astrologie, mais il faut, dès maintenant, reconnaître que si les pratiques de sorcellerie sont condamnables et méprisables, parce que basées sur la plus stupide superstition, la vogue de l'astrologie témoignait déjà de la tendance générale des esprits à faire de l'occultisme une science exacte ; ses adeptes, du reste, ne voulaient arracher à la nature de précieux secrets que pour venir en aide à leurs semblables, et ne mettaient pas leur science au service du mal.
C'est précisément la cause du mal que servaient les sorciers; leurs pratiques avaient toujours pour but de favoriser leurs clients aux dépens d'autrui, et le plus souvent elles ne tendaient à rien moins qu'à provoquer la mort de ceux dont on venait se plaindre : procédé doublement condamnable, car si le crime était réellement consommé, le sorcier devenait assassin; sinon, il spéculait sur la superstitieuse crédulité de son client, et lui escroquait purement et simplement son argent.
Nous ne nous occuperons, au cours de ce chapitre, que des sorciers pratiquant la magie noire, c'est-à-dire les enchantements mortels. La magie blanche fut de tout temps fort inoffensive et n'a qu'un rapport très éloigné avec l'histoire du poison. L'autre, au contraire, est étroitement liée avec l'art des empoisonnements : le poison est fort souvent employé dans les drogues de sorcellerie, et si l'enchantement réussit,' c'est grâce à la présence du toxique qui assure à cette drogue ses vertus radicales. Nous verrons plus loin, plus particu- Uèrement dans l'étude du dix-septième siècle, l'usage continu que les sorciers faisaient des divers poisons à la mode.
LES ENVOULTEURS 199
Cependant il est une pratique de magie noire qui fut fort en honneur chez les criminels du moyen âge, et qui paraît avoir réussi en dehors de toute complicité de la part du poison : nous voulons parler de l'envoûtement.
Si le mot envoûtement est d'origine relativement récente, la chose est aussi vieille que l'humanité. Le colonel de liochas, qui en a écrit un minutieux historique, rapporte que cette coutume était déjà connue des Assyriens et des Égyptiens, dont les anciens rituels mentionnent cette pratique.
Mais, ainsi que l'écrit Eliphas Lévi (1), « la méthode des envoûtements cérémoniels varie suivant le temps et suivant les personnes. » Il aurait pu ajouter : et suivant les pays. Néanmoins, tous procèdent du même principe : il s'agit de provoquer la mort de quelqu'un par des enchantements particuliers. Les sorciers y arrivent, en substituant à l'individu qu'ils vont envoûter (et qu'ils assassineraient, s'il était en leur présence), son image dûment identifiée.
D'une façon générale, voici comment procède Tenvoûteur.
Il modèle, à la ressemblance de sa victime, une petite figurine de cire : puis il Ihabille avec des vêtements ayant été portés par elle ; il la coifi'e de cheveux lui ayant appartenu ; bref, il adjoint à cette poupée tous les objets qu'il peut recueillir, familiers à l'individu qu'il envoûte. Cette poupée qui, dans le langage du moyen âge, porte le nom de voult ou de volt, est baptisée solennellement des noms de son modèle. Ce
(1) ÉLIPHA8 Lévi, Hittoire de la magie.
baptême était très important et absolument nécessaire, du moins dans l'esprit du sorcier. Nous verrons plus loin quil n'avait qu'une importance secondaire. On lit dans le dossier de Robert d'Artois, à propos d'une figurine qui devait servir à maléficier la reine : « Je vouldroye avoir une autre (image de cire) que je vouldroye qu'il fut baptizé, quar il est tout fait, il n'y faut que le baptesme; je ai tout prêt les parrains et marraines, et quant que il y a mestier fors le baptisement,... il n'y faut à faire fors aussi comme à un enfant baptizer et dire les noms qui y appartiennent (1). »
Ainsi identifiée, la figurine était prête ; cependant, outre l'huile baptismale, dont on oignait son front, on employait souvent de la cendre d'hosties consacrées, celles-ci ayant toujours joué un rôle capital en matière de sorcellerie et de possession. Puis on torturait la poupée, soit en lui perçant la poitrine au moyen d'une longue aiguille, soit en la faisant fondre lentement devant le feu. Les maléfices se pratiquaient parfois au cours d'une messe noire, pendant l'élévation.
La personne envoûtée devait dans le premier cas mourir brusquement, dans le second se dessécher, s'amenuiser et mourir de langueur. Hâtons-nous d'ajouter qu'heureusement l'enchantement fut le plus souvent infidèle, et que l'envoûté ne se portait pas plus mal après le maléfice.
Tel fut le thème général de Tenvoûtement. Il comporta de nombreuses variantes : parfois la figurine fut remplacée par un animal que l'on baptisait, habillait
(1) Glossaire de Du Gange, art. Baptizare.
LES ENVOULTEURS 201
comme la poupée, puis que l'on sacrifiait à l'aide d'un couteau magique ; on pouvait, pour donner plus de force à lenchantement, arracher le cœur de cet animal, Tenvelopper dans des effets appartenant à la victime, et y enfoncer des épingles.
Enfin, certains sorciers se contentaient d'enterrer l'animal (le plus souvent un crapaud) ; après lui avoir fait avaler une hostie, ils le plaçaient au seuil de la maison qu'habitait l'envoûté; d'autres variantes, dues à l'ingéniosité des opérateurs, venaient compléter le procédé. Mais le principe restait le même, il fallait fabriquer un volt ; c'était là la condition essentielle de la réussite.
Ceci posé, voyons quels furent les envoûtements du moyen âge, et cherchons si les nombreux procès de sorcellerie qui se jugèrent à cette époque, pourront jeter un peu de lumière sur cet obscur problème.
LES PROCES D'ENVOUTEMENT
Sous Philippe III^ la cour de France avait été' émue d'un scandale où poison et sortilèges jouaient leur rôle. L'évêque de Bayeux^ Pierre de Bénais, et son cousin^ le conseiller et le propre favori du roi, Pierre de la Broce, avaient été compromis dans cette louche affaire.
Une information fut commencée contre l'évêque, qui trouva un asile sûr dans les domaines du Saint-Siège, où il s^était réfugié (1278); quant au favori, il fut pendu haut et court (1).
C'est surtout dans les dernières années de Philippe IV et pendant le règne de Louis X que se déroulèrent les grands procès d'envoûtement et de magie dont l'histoire a conservé le souvenir : les procès de Saisset, de Boniface et des Templiers ; ceux d'Arnauld de Villeneuve, accusé d'hérésie (2) (1299); de Marguerite Porete (3), brûlée en Grève, le 31 mai 1310, comme hérétique; de Pierre de Latilly, chancelier, évêque de
(1) Voir l'enquête publiée par J. de G av lle?, dajis, le Bulletin de la Société de VHistoire de France, 1844, d'après le dossier conservé aux Archives nationales (J, 429), ainsi que le Cartulaire normand no 927, de M. Léopold Delisle.
(2) V. Hist. littéraire, XXVIIl, 35.
(3) V. Hauiiéau, Hist. littéraire, XXVII. 70-74; ch. V. Langlois Revue historique, 4894, mars-avril, et surtout Archives nationales, J. 428.
LES PROCÈS D'ENVOUTEMENT 203
Châlons, accusé en 1315, d'avoir procuré la mort de Philippe le Bel et de Louis le llutin (1); de Guichard, de Noyés, d'Enguerrand de Marigny, du cardinal Caïetan, de • Mahaut, comtesse dArtois et de Bourgogne (2), etc.
Nous ne parlerons, avec quelques détails, que des principaux.