LE PROCÈS DE GUICHARD DE TROYES
Le procès de Guichard de Troyes ne fut pas, comme l'a bien établi M. Abel Rigault (3), un simple procès de sorcellerie : peut-être à ce moment de lutte évidente contre le pape, couvrait-il une action politique; il fut, au reste, le dénouement tragique dune longue et sourde intrigue de cour. Mais, pour la foule qui vit surtout l'appareil des débats et n'en put entendre que le bruit, ce fut une ténébreuse affaire : sorcelleries, meurtres, sodomie, poison, mêlés à d'autres crimes, et dont les imaginations restèrent longtemps frappées.
C'est au milieu du mois d'août 1308, tandis que révêque Guichard se trouvait à Saint-Hilaire, près de Pont-sur-Seine, qu'il fut saisi par ordre de l'archevêque de Sens et emmené dans la prison archiépiscopale, puis transféré à Paris et mis à la tour du Louvre. En même
H) Continuateur d*; .Narigis, Hûlor. de France, XX, 609-615. (2) Mém. de la Société des Antiquaires de France, XXVIII, 181. (3j Le procès de Guichard, évoque de Troyes (1308-1313), par Abel Rigault.
temps queGuichard, on arrêtait une sorcière, une accoucheuse et son fils, le chambellan de l'évêque et le clerc servant d'un ermite ; ils étaient tous enferme's à Troyes, puis conduits à Sens, dans la prison royale.
Vers le mois de février de cette même année, était venu à Sens un ermite, nommé Regnaud de Langres ; cet ermite avait, sous le secret de la confession, avoué à un prêtre qu'il avait, quelque temps auparavant, à Tépoque de la mort de la reine, vu l'évêque de Troyes, déguisé en paysan, occupé la nuit avec une sorcière du pays, à des pratiques de magie. Par la suite, l'évêque avait voulu obliger l'ermite à donner du poison au comte d'Anjou, au jeune roi de Navarre et aux autres enfants du sang ; il s'était enfui, pour ne pas prêter la main à d'aussi criminels projets.
Ces graves révélations étaient venues aux oreilles du bailli de Sens; celui-ci, en sa quahté d'officier royal, ouvrit une enquête, et ne se décida à se rendre à la Cour que lorsqu'il eut acquis la certitude que les faits étaient exacts.
C'est au moment où l'on était fort occupé du gros procès des Templiers que surgissait cette affaire où se trouvait impliqué un prélat d'un rang considérable, ayant joui jadis d une grande influence auprès de deux reines dont il avait été le conseiller écouté.
Après en avoir délibéré, le roi, « considérant que les crimes de l'évêque constituaient une atteinte à la majesté divine, à la majesté royale, ainsi qu'à la foi catholique », demandait au pape de prendre l'initiative des poursuites contre son évêque, et voilà comment celui-ci avait été arrêté par les soins de son métropolitain, l'archevêque de Sens, et ses complices
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par les gens du bailli, agissant, le premier au nom du pontife, les autres, par ordre du roi.
Une des charges principales relevées contre le prévenu était l'envoûtement de la reine Jeanne. L'évêque 8acrilège avait fait faire une image de cire, l'avait bap-
5ée en lui donnant le nom de Jeanne, avec parrains "et marraines, puis l'avait fait piquer avec une aiguille.
Tôt après, la reine envoûtée était tombée malade, ins qu'aucun médecin eût pu soupçonner la cause de son mal, ni lui trouver un remède. Pendant la maladie, Févêque avait, à maintes reprises, fait renouveler les piqûres; et comme la reine tardait à rendre l'âme, il avait, tenu la figurine de cire près du feu, et tout en lui brisant les membres, avait prononcé ces paroles : t Que diable! elle vivra donc toujours, cette femme! » n l'avait ensuite foulée aux pieds, puis jetée dans la flamme, qui lavait consumée et la reine était morte au même instant (1).
Voulant se débarrasser des fils issus du ménage royal, ainsi que de « monseigneur Charles », frère du roi, il était revenu à l'ermitage, accompagné des mêmes complices et, avec des scorpions, des crapauds et des araignées venimeuses, il avait composé une mixture quïl avait renfermée dans une boîte.
Quelque temps après, le prince Charles était venu en Champagne; lévêque avait mandé à l'ermite llegnaud de venir avec la boite.
Auparavant, Guichard, pour s'assurer de l'efficacité de la mixture, en avait frotté des « prunelles au miel » ,
(1) Pour les détails de l'envontement, v. le livre précité de M. Higault, p. 77 et suiv.
qui avaient été laissées intentionnellement à la portée d'un chevalier de la reine de Navarre; à peine celui-ci eut-il touché aux fruits qu'il tomba malade, et quatre jours après, il succombait. L'évêque avait également éprouvé le poison sur un chien, qui était mort presque aussitôt après l'avoir absorbé.
L'ermite, malgré les pressantes instances, et en dépit de maintes promesses de l'évêque, refusa de prêter son concours à une aussi odieuse machination, et, craignant le ressentiment de son supérieur, il avait pris la résolution d'aller demander au bailli aide et protection. Il lui conta la scène de l'envoûtement, dans l'ermitage, selon le rite habituel de ces sortes de cérémonies, l'évêque prononçant les paroles d'incantation, tandis que la devineresse pratiquait les piqûres et l'empoisonnement du chevalier, venu pour chasser dans les bois voisins, et qui avait spécialement demandé à l'ermite une messe pour attirer sur lui la protection divine ; après la messe, le chevalier ayant manifesté le désir de prendre quelque nourriture, on lui avait présenté les fruits intoxiqués, dont il mourut peu après. C'est alors seulement que l'ermite avait songé à la fuite, sentant bien qu'il ne pourrait demeurer plus longtemps en sécurité à l'ermitage. Mais l'évêque l'avait contraint à revenir, et ce n'est que sur son engagement de ne plus se sauver, qu'il lui avait restitué les biens que par son ordre on avait déjà confisqués.
Le jeudi après la Circoncision (le 4 janvier 1308), l'ermite était mandé auprès de l'évêque. Quand ils furent seuls en présence : « Il sera bientôt temps que tu te remues », lui dit Guichard. Puis, lui montrant un étui de métal où on aurait pu mettre le doigt, il lui dit .
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qiiil allait y enfermer le poison, mais qu'il serait plus sûr de cacher l'étui dans une de ses chaussures; en conséquence, il l'engagea à se déchausser, et, avec une aiguille et du fil, fit comme une bourse dans la chaussure et la rendit à l'ermite ainsi préparée, lui enjoignant de revenir le 28 du même mois, prendre le poison.
Le récit de l'ermite était si naïvement conté, les détails en étaient si frappants et si singuliers, qu'on ne pouvait douter que l'évêque fût coupable de maléfices et de tentative d'empoisonnement, suivie d'exécution. Il semblait que les apparences tout au moins étaient contre Guichard, d'autant que la déposition de l'ermite avait été en partie confirmée par d'autres témoignages, à la vérité beaucoup moins précis.
Quand on pénètre plus avant les dessous de l'affaire, on constate que, avec leur air d'impartialité, les juges n'étaient au fond que les instruments dociles des ennemis personnels de l'évêque qui, pour le perdre, entendaient bien ne négliger aucun moyen. 11 ne leur fut pas difficile de trouver de nouveaux projets qui vinrent s'ajouter aux graves articulations déjà énoncées.
L'âme des poursuites était un Florentin, du nom de Noffo Dei, aidé du chevalier Nogaret. Dans le nouveau réquisitoire l'évêque Guichard était accusé, outre de crimes particuliers, tels que l'empoisonnement de la reine Blanche, le meurtre du curé de Laubressel, d'emprisonnements arbitraires, de vols au préjudice du roi et de gens de Provins ; on le traitait en outre, d'usurier, de « bougre » et de mécréant, de faussaire, suborneur de faux témoins, parjure, etc. Ces charges
lui furent soumises dans la séance du tribunal ecclésiastique séant à labbaye de Sainte-Geneviève, le 13 février 1309.
L'accusation dempoisonnement de la reine Blanche doit être surtout retenue par nous. L'évêque aurait eu recours, en l'espèce^ à un apothicaire italien, très entendu dans la fabrication des poisons. A vrai dire, notre apothicaire avait cessé son commerce^ pour s'établir comme « écrivain » à Paris^ dans la « rue aux Bourdenais ».
Vers la fin d'avril 1302, quelqu'un le vit, à la tombée de la nuit, fabriquer le poison destiné à la reine. Il était assis dans une chambre, près dune fenêtre, une chandelle de suif brûlant devant lui ; il avait dans une main deux petites pierres,, des diamants et une mesure de sang; de l'autre il tenait un marteau de fer.
11 mit sur une pierre large les diamants et le sang coagulé, et il écrasa au marteau les petites pierres sur le sang, les pilant jusqu'à ce qu'elles fussent devenues comme une cendre; puis il mélangea le tout avec une poussière couleur de safran, et mit le mélange dans une petite boîte qu'il ferma.
Gomme des gens qui le regardaient travailler lui demandaient à quoi il s'occupait : « Je vais donner cela, répondit-il;, de la part de l'évêque de Troyes, à un Anglais, écuyer de la reine de Navarre, qui la sert à table : s'il fait bien ce que je lui dirai de la part de l'évêque, il sera riche à toujours. »
Le lendemain, l'Italien se rendait à la maison de Navarre, et remettait à l'écuyer anglais la poudre toxique, disant à ceux qui l'épiaient qu'il venait d'apporter un remède pour guérir des poux le faucon de l'écuyer.
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Sur ces entrefaites, la reine tombait malade; le médecin appelé, déclarait « que la nature commençait totalement à défaillir en elle, et qu'elle ne pouvait se rétablir : que cette maladie venait de ce qu'elle était trop remplie, de ce qu'elle était grasse et avait la chair molle, et quelle était trop pleine de santé » ; mais, au chapelain qui lui demandait des nouvelles de la reine, il disait en confidence qu'elle avait été empoisonnée et qu'elle n'en réchapperait pas. La reine avait, ajoutait-il, mangé dune purée où le poison avait été insinué. Deux jours après, la reine de France mourait, et on ne douta pas dans son ntourage qu'elle eût succombé au poison, et que lévêque de Troyes eût été l'instigateur du crime (1).
Le jour même de la mort de la reine, Guichard avait laissé éclater sa joie. « Cela me fait une ennemie de moins, se serait-il écrié... Je savais bien que je ne tarderais pas à être vengé d'elle », et à ses familiers, il aurait dit : « Bonne fête, la reine de Navarre est morte... Meurent ainsi tous autres ! »
Quand mourut la fille de la reine Blanche, on avait soupçonné de nouveau l'évêque de Troyes de l'avoir fait empoisonner ou envoûter. La reine était à peine morte, que l'évêque aurait dit à son entourage : « Messires, voulez-vous savoir du nouveau? La reine est morte, ou elle mourra d'ici vêpres »; et comme certains lui avaient objecté : « Comment pouvez-vous le savoir, puisqu elle est à Paris et que vous êtes ici? » Guichard était resté tout interdit et on lui aurait entendu dire un peu plus tard : « Je savais bien que je serais vengé avant de mourir. »
(1) Abel RiOAULT, op. cit., 184-6.
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Malgré des charges aussi accablantes^ le procès traînait en longueur; il n'était point encore clos en 1313, et durait depuis cinq ans, quand surgit un dénouement imprévu. Noffo Dei, un des principaux accusateurs de l'évêque^ était condamné au gibet et pendu à Paris, après avoir confessé à son heure dernière que Guichard était innocent. Guichard ne fut pas délivré à la suite de ces révélations; il était toujours prisonnier; du moins, on l'empêchait de quitter Avignon, où il était retenu par décision du pape, mais le pontife donnait bientôt l'ordre de le relâcher et de « révoquer tout procès fait à l'évêque. » Il ne fut pas cependant réintégré dans son siège épiscopal; on le relégua presque aux confins de la chrétienté, en Bosnie, dans un pays à demi barbare. Il mourut peu de temps après (22 janvier 1317).
Les contemporains de Guichard considérèrent l'évêque de Troyes comme une victime, et s'attendrirent en général sur son infortune imméritée : des griefs politiques, au dire des critiques plus modernes, se seraient greffés sur une intrigue de cour, et auraient aggravé l'accusation; ce serait une réédition du procès intenté aux Templiers : l'évêque était surtout présenté comme un hérétique, un suppôt de Satan, « l'homme du diable » . Comme les Templiers, Guichard était traité de simoniaque, de faux monnayeur, travaillé du vice d'incontinence et de sodomie.
Cependant on doit observer que, dans le procès intenté à l'évêque de Troyes, les formes du droit furent à peu près respectées, et qu'on laissa à l'accusé toute latitude de se défendre. Sans doute, on pourrait y relever quelques vices de procédure; il y eut bien, à
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certain moment, une information assez louche ; l'enquête ecclésiastique, notamment, ne paraft pas avoir toujours été absolument régulière, mais (îuichard ne put se plaindre qu'on ne lui eût point donné toute faculté de reconnaître et de récuser les témoignages portés contre lui.
Tous les griefs articulés contre l'évèque étaient-ils purement imaginaires? Après avoir lu tous les détails du procès, nous ne le pensons pas et nous gardons, quant à nous, la conviction que les accusations d'envoûtement et de tentatives d'empoisonnement étaient, celles-là tout au moins, en grande partie justifiées.
Ce n'est qu'une impression qui se dégage de nos lectures; mais avons-nous le droit, n'ayant pas assisté aux débats, et pour cause, d'apporter ici autre chose qu'une impression ?
LE PROCÈS d'eNGUERRAND DE MARIGNy(I)
Les procès de sorcellerie peuvent se diviser en deux classes .ceux qui sont privés, et ceux qui se rattachent directement ou non à la politique. Parmi ceux-ci, nous allons d'abord passer en revue ceux qui eurent pour théâtre la cour de France.
Un des plus anciens est celui qui fut instruit contre le grand ministre Enguerrand de Marigny. La Chronique de Saint-Denis rapporte le fait succinctement :
(4) P. Clément, Trois drames historiqttes. Chroniques de Saint- Denis.
Marigny, ministre de Philippe le Bel,, était accusé de malversations à la mort du roi faux monnayeur.
Louis X, son nouveau maître, cédant aux instigations pressantes des ennemis du feu roi, institua une commission chargée de vérifier les comptes de Marigny. Celle-ci, composée en majorité des adversaires de l'ancien favori, fut néanmoins obligée de lui donner son blanc-seing. Elle reconnut que les griefs articulés contre lui n'étaient pas fondés et ne reposaient sur rien de sérieux. Cependant, — justice singulière et expéditive, — malgré cet acquittement, le roi Louis X fit arrêter Marigny, qu'on enferma au Temple, puis au Louvre, puis à Vincennes. On réunit à nouveau un tribunal. L'accusateur fut Jean d'Asnières; l'avocat, Jean de Marigny, frère de l'accusé. Le roi hésitait à prononcer la sentence, tiraillé de deux côtés, d'une part par les ennemis du ministre, de l'autre par les partisans restés fidèles à la politique de Philippe le Bel.
Deux événements survinrent, qui précipitèrent le cours des choses. La reine, qui expiait, enfermée à Château-Gaillard, un scandaleux et public adultère, mourut sur les entrefaites. Avant d'expirer, elle écrivit au roi une longue lettre, où elle formulait, disait-on, des accusations très graves contre l'ancien favori. Quels furent exactement les termes de la lettre ? Quels griefs nouveaux articulait-elle contre Marigny? Autant d'énigmes, qu'il est aujourd'hui impossible de résoudre. La mort imprévue de cette malheureuse souveraine est d'ailleurs un de ces événements historiques dont il faut renoncer à pénétrer le mystère. Qui saura jamais les sombres drames des prisons de l'ancien régime, des forteresses et des couvents, où d'augustes prisonniers
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furent plus souvent victimes du poignard et du poison que du régime cellulaire auquel ils étaient astreints?
Quoi quil en soit, dès la mort de la reine, Louis X manifeste ouvertement ses sentiments hostiles à Marigny. Presque au même moment, un bruit étrange se propage rapidement, et parvient jusqu'aux oreilles royales : Enguerrand de Marigny avait envoûté le roil On lui donne comme complices, dans cette odieuse machination, la dame de Marigny, sa femme, et la sœur de celle-ci, la dame de Ghanteloup. Tous trois auraient eu recours à une vieille sorcière boiteuse, à un magicien, Jacques Paviot, et son valet, pour faire les enchantements rituels.
Louis X est dabord incrédule, mais bientôt on lui apporte des preuves indéniables : on lui met sous les yeux les poupées de cire, coiffées de la couronne, vêtues d'hermine, et percées au cœur de plusieurs coups de couteau; on affirme que ces figurines ont été saisies au logis de la dame de Marigny. C'était là l'envoûtement classique, tel qu'il se pratiquait si souvent dans tous les milieux sociaux.
Le châtiment devait suivre de près la découverte du crime. Le roi, convaincu désormais, ne différa plus la sentence : « Je oste de lui ma main, s'écria-t-il, et dès ore en avant ne m'en entremets; mais selon ce que vous verrez bien expédient et avenant luy faites. »
C'était la condamnation du ministre. Le 30 avril i3i5, il fut pendu au gibet des larrons, aux exclamations violentes d'une foule pour qui le suppUce d'un favori déchu est toujours un régal, — seul moyen pour la plèbe du moyen âge de manifester ses sentiments révolutionnaires, et de satisfaire ainsi sa ven-
geance contre ceux qu'à tort ou à raison, elle rend responsables de ses malheurs et de ses misères.
Rien n'est moins prouvé que ce prétendu crime d'envoûtement et de sortilège à l'actif d'Enguerrand de Marigny. Un seul argument suffit, du reste, à faire tomber cette accusation. Ce n'était pas le roi que Marigny eût envoûté, s'il avait réellement recouru à la magie noire pour s'assurer la vie sauve^ mais bien ses propres ennemis, qui le desservaient auprès de Louis X. Ce dernier, à l'époque où remontent ces prétendus envoûtements, était bien disposé pour Tancien favori de Philippe le Bel; celui-ci n'eût eu aucune raison de supprimer son nouveau maître, qui le défendait loyalement contre des adversaires peu scrupuleux.
La véritable machination a donc été ourdie par ces adversaires, qui, craignant de voir s'échapper leur victime, ont inventé cette histoire de sorcellerie, en ont fabriqué les pièces à conviction, sachant bien qu'on ne se relevait jamais d'une pareille accusation; c'était le moyen infaillible d'agir sur l'esprit superstitieux du jeune monarque, qui devait si bien mériter son surnom de H ut in.
A quelque temps de là, on réhabilita solennellement Enguerrand de Marigny; on décrocha son squelette de Montfaucon, on l'ensevelit pieusement, on exalta sa mémoire ; n'est-ce pas la meilleure preuve de l'imposture de ses ennemis, lui imputant un crime imaginaire pour l'envoyer à la mort? Et le même peuple qui applaudissait au supplice infamant, s'agenouilla quelques années plus tard sur le passage du cortège funèbre...
Sic transit gloria mundi.
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l'affaire du cardinal cajetan
A la même époque^ peu de temps après le supplice de Marigny, un cardinal de la famille de Cajetan se livrait à des pratiques d'envoûtement contre le roi de France, le comte de Poitiers et ses irréductibles ennemis, les Colonne.
Le fait, du moins, est certifié dans un document que nous allons analyser rapidement, et qui présente tous les caractères d'authenticité qu'on est en droit d'exiger en pareille matière (1).
Un clerc, dit la déposition manuscrite que nous rapportons, désirait entrer en relations avec le cardinal François Cajetan pour implorer sa protection par l'intermédiaire du secrétaire de ce prélat. Ce dernier consentit à une audience, et fit grand honneur au clerc en lui servant force vins de grande espèce. 11 avait ses raisons pour le si bien traiter.
Au cours de l'entrevue, en effet, le cardinal expose à son convive les difficultés qu'il rencontre auprès du roi de France et du comte de Poitiers, et souhaite de pouvoir déjouer leurs projets : mais il faudrait pour cela recourir à un sorcier qui pût parler au diable.
Ce n'était pas l'affaire du clerc; mais il connaissait
(1) Recherches historiques sur l'origine, l'cleclion el le couronnement du pape Jean XXII. par Beuthandy, l'aris, Treultel et Wurtz, 1854. Cette brochure reproduit in extenso le rapport que Qoas analysons ici.
un certain Jehan du Pré, au service du comte de Bar (qui lui faisait des commandes de fausse monnaie)^ lequel était très versé dans les choses de la sorcellerie. Le cardinal remet donc à Evrard une lettre scellée et une grosse bourse, en le priant d'aller quérir le sorcier.
Mais notre clerc, malin, garda la bourse, et s'ouvrit à un ami des projets du cardinal. Il convint avec lui de la comédie suivante : l'ami passerait pour le sorcier, et de cette sorte, personne n'aurait rien à craindre des envoûtements du cardinal.
Ce dernier demanda d'abord au faux Jehan du Pré de lui procurer l'amour du roi de France et du comte de Poitiers, ce qui, en somme, n'était pas très répréhensible. Mais à l'égard de ses ennemis damnés, les Colonne, il fut procédé à une tentative classique d'envoûtement. « Par poisonz, vous nen vendriez jamais à chief, dit-il, quar il sont trop guardez. » Il fallait dès lors donc les envoûter par un charme magique.
Le cardinal et son complice se mirent donc à l'œuvre. Bien que l'ami du clerc ne fût qu'un sorcier d'occasion, il savait parfaitement préparer un voult : « Le vouz que Ton faict pour atraire en amour, dit-il, si ont les mains joines et eslevées; et les vouz que l'on fait à mort si ont les mains plates et gésantes sur les cuisses. » Ils prennent donc chez une épicière une demi-livre de cire vierge, la font ramollir au feu, puis se mettent à la modeler et à en faire deux figurines, à l'image des deux Colonne. Au cours de l'opération diabolique, ils font semblant de placer au milieu du corps de la poupée un morceau de papier sur lequel était écrit le désir de l'envoûteur. Puis on procède au
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baptême selon le rituel liturgique, dans un bassin de barbier rempli d'eau bénite, au-dessus duquel les parrain et marraine tiennent les poupées.
Le cardinal fut si content qu'incontinent il commanda aux deux compères deux autres envoiUements : contre le roi, cette fois, et contre le comte de Poitiers. Mais ils étaient beaucoup plus difficiles à réaliser : « Pour que ces voults soient de vertu, dit le supposé Jehan du Pré. il faut que je aie une langue de pendu de trois jours » : puis il lui fallait la baiser. Sous couleur d'aller chercher ce singulier accessoire, nos deux compères s'en vont tout dénoncer aux inquisiteurs de Lyon; une embilche est tendue par leurs soins, et, derrière une cloison, ils recueillent les déclarations les plus compromettantes pour le cardinal Cajetan.
Lenvoûtement ne réussit donc pas, puisqu'il n'était que simulé ; il manquait des conditions nécessaires à son succès. Néanmoins, il convenait de rappeler cet incident peu connu des.relations de France avec la Papauté, outre qu'il donne des détails très curieux sur la singulière façon de procéder des sorciers du moyen âge.
LK PROCÈS DE ROBERT d'aRTOIS (1)
On sait à la suite de quels différends fut instruit le fameux procès de Robert d'Artois, dont l'épilogue tra-
(1) Zeller, Philippe VI et Robert d'Arloi»: A. de Rochas, loc. eit.. Grande Chronique de Saint-Denit.
gique devait être la guerre de Cent ans. Ce n'est pas icî le lieu de rappeler les prétentions de Robert à la succession du comté d'Artois, ni les moyens qu'il mit en œuvre pour la réussite de ses projets. Ce procès, dont les volumineux dossiers sont conservés aux Archives nationales, fut fécond en incidents divers. Rien n'y manqua, depuis les fausses lettres, faussement scellées du sceau royal, tendant à justifier les revendications de Robert, jusqu'à l'accusation d'envoûtement, et même d'empoisonnement.
La déposition, devant l'officialité de Paris, d'un moine de la Sainte-Trinité, frère Henri de Sagebran, curé de l'Église de Busi, dans le diocèse de Liège, éclaire très nettement ce dernier point.
Robert d'Artois employa le procédé classique de Tenvoûtement à la figure de cire. Il s'était fait envoyer une figurine représentant Jean de France; celle-ci, « enveloppée en un couvre-chef crespé » , était « à la ressemblance d'une figure de jeune homme, et étoit bien de la longueur d'un pied et demi, et si le vit bien clairement par le couvre-chef, qui était moult délié, et avait alentour le chef, semblance de cheveux aussi comme un jeune homme qui porte chef ». Cette poupée était prête pour l'enchantement, c'est dire quelle avait été baptisée et individualisée.
Mais Robert voulait également faire un voult contre la Reine, une véritable « Dyablesse » , disait-il, et pour le baptême de cette seconde figurine, il avait pensé recourir au ministère de frère Henri. Celui-ci refusa net, et, plus tard, à l'instruction du procès, il témoigna de ces aveux, bien que reçus en confession; il n'hésita pas à violer le secret prolessionnel pour
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éclairer les juges sur les agissements criminels de son pe'nitent. 11 est vrai de dire que ce dernier concevait étrangement le rôle du confesseur, puisqu'il lui avait demandé d'être son complice actif dans la perpétration du complot.
Peu après, les soupçons se précisèrent : on apprit que la femme de Robert, sœur du roi, et ses fils, avaient également fabriqué des volts contre la personne du monarque. Aussi fut-elle enfermée, sans autre forme de procès, au castel de Ghinon, en Poitou, et ses enfants à Nemours, en Gâtinais.
Quant à Robert,- effrayé des conséquences de ses actes, et de la tournure tragique que prenaient les événements, il s'enfuit, et alla offrir ses services au pire ennemi de la France, au roi Edouard III, avec lequel il prépara la terrible invasion de la guerre de Cent ans.
Cependant, il ne s'était pas contenté de tramer contre le roi de France un empoisonnement à distance, c'est-à-dire, un envoûtement magique. Gomme la plupart des sorciers, il ne méconnaissait pas la vertu des poisons, et peut-être même leur accordait-il plus de confiance qu'aux pratiques de magie noire. Aussi semble-t-il les avoir préférés aux manœuvres de sorcellerie, lorsqu'il pouvait approcher des lèvres de la victime le breuvage fatal. Successivement, on vit mourir les deux comtesses d'Artois, mère et bru, de façon si soudaine (jue l'on prit soupçon contre Robert de les avoir empoisonnées.
La Chronique de Flandre rapporte le fait dans toute sa simplicité : une des deux comtesses succomba brusquement, en pleine apparence de santé; l'autre, à
quelque temps de là, était en voyage dans le Vermandois; arrivée à un petit pays appelé Noyés, une nuit qu'elle se trouvait dans son déduit, en compagnie de ses dames, il lui prit fantaisie de boire du « claré » . Le bouteiller, Huppin, qui avait été déjà au service de la comtesse sa mère, apporta un pot rempli de la boisson demandée, puis un « trempoir pour la bouche de- la reine » . Celle-ci but à son aise et s'alla coucher.
A peine dans son lit, elle est prise de douleurs terribles, « de la maladie de la mort », et subitement elle rend l'âme. Et « luy coula venin par les yeux, par la bouche, par le nez, par les oreilles, et devint tout son corps tout taché de blanc et noir, et fut d'elle moult fâcheuse chose à veoir (1) » .
La rumeur publique désigna nettement Robert comme l'auteur de ce nouveau crime. Fart probablement, l'échanson Huppin, qui ne fut pas inquiété, était aux ordres du comte d'Artois, et c'est à l'instigation de ce dernier qu'il versa le poison. L'affaire eût peut-être été éclaircie, mais la fuite du principal coupable arrêta l'instruction du procès.
Quoi qu'il en soit de ces deux empoisonnements, Robert n'en resta pas moins convaincu d'avoir attenté par des maléfices à la vie du roi, et si ceux-ci furent inefficaces, c'est peut-être parce qu'ils ne reçurent pas une complète exécution. Et puis, en cas d'échec, le comte avait toujours le poison, et il aurait bien trouvé un traître à la cour pour le verser dans le trempoir royal. Qui sait alors ce qui serait advenu du royaume de France, et la tournure qu'auraient prise les événe-
(1) Chronique de Flandre. (Edit. de Kerwyn de Lettenhove).
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ments? Souvent, les causes en apparence les plus futiles produisent les effets les plus graves.