LES ENVOUTEMENTS A LA COUR DES VALOIS
Il faut arriver jusqu'aux derniers Valois pour retrouver l'envoûtement à la cour de France. Aussi bien, l'innombrable armée d'astrologues, alchimistes, sorciers, envoûteurs. empoisonneurs et spadassins, que Catherine de Me'dicis avait amenée à sa suite, provoqua dans notre pays ce redoublement insoUte de la superstition. Nous aurons occasion, en étudiant le seizième siècle, et plus spécialement la passion de Catherine pour l'occultisme, de revenir sur ces faits de sorcellerie. Signalons cependant, dès maintenant, le prétendu complot machiné par La Mole et Coconnas contre le roi Charles IX, à l'instigation de Cosme Ruggieri, et les enchantements qui furent faits et défaits, sans que ce souverain, quasi halluciné, en ait paru souffrir le moindre dommage.
Son frère et successeur, Henri III, qu'on aurait pu surnommer « le Sorcier », aurait été l'objet de multiples envoiltements. P. de l'Estoile raconte que le jeudi 26 janvier 1589, on fabriqua à Paris de nombreuses images de cire, que les Parisiens portèrent à l'église, sur l'autel. Pendant quarante heures, ils firent célébrer quarante messes, et à chacune, on piquait la figurine;
(i) P. DE l'Estoile, Journal de Henri III.
on enfonça, lors de la dernière messe, l'épingle à l'endroit du cœur, en prononçant des paroles magiques pour faire mourir le roi. Le petit couteau de frère Clément, qu'il plongea, non dans une poupée, mais dans le ventre d'Henri III, devait quelques jours après satisfaire les vœux des Parisiens.
Il n'est pas jusqu'à la duchesse de Montpensier qui ne cherchât, par sortilèges et maléfices, à débarrasser la France de ce monarque indécis, incapable de prendre parti ni pour les catholiques ni pour les protestants, traité de tiède par les uns, de sectaire par les autres, — et l'ennemi de tous.
Lui-même, d'ailleurs, s'il n'envoûtait pas, se livrait à des pratiques condamnables. Palma Cayet fait une description très minutieuse des objets qui furent pillés, lors de la prise du couvent des Minimes à Vincennes, par les Parisiens. C'est dans ce couvent qu'Henri III aimait à se retirer. On trouva dans la chapelle des « chandeliers d'argent en forme de satyre », consacrés au culte du diable. Ses mignons, Mégrin, d'Épernon, et autres, lui faisaient venir des magiciens et sorciers des diverses parties du monde; ceux-ci avaient apporté au couvent des miroirs, onguents, drogues, verges blanches de coudrier, toutes choses destinées aux oblations que le roi faisait à Satan dans le bois de Vincennes.
Si donc les Parisiens tentèrent de l'envoûter, ils ne firent que suivre l'exemple de leur roi, assez fou pour s'adonner en toute confiance à la plus grossière superstition.
Enfin Henri IV, le roi sage, qui faisait fi de ces pratiques, fut également envoûté. Le même Cosme Rug-
LES PROCÈS D'ENVOUTEMENT 223
gieri qu'on avait soupçonné de maléficier Charles IX fut emprisonné, sous l'accusation d'avoir fait une • figure de cire ressemblant au roi. qu'il perçoit tous les jours en prononçant de certaines paroles barbares pour le faire mourir de langueur (i) ».
Tels sont les principaux cas d'envoûtement à la cour de France. Aucun d'eux n'est d'ailleurs probant (2); aucun de ces sortilèges ne fut suivi de réussite. Et cependant nombreux furent ceux qui recoururent à la magie noire, pour commettre impunément un régicide.
(i) J. A. DE Thoo, Mémoires.
(2) L'envoûtement est encore pratiqué dans les campagnes reculées ; c'est ainsi que Guillaume de Nangis, dans sa Chronique, rapporte plusieurs tentatives d'envoûtement. L'une, vers l'année 1319, était dirigée par une femme. Marguerite de Belleville, magicienne réputée, et une demoiselle Méline la Henrionne, contre un certain "Thévenin de la Lettière ; les deux commères firent un volt, un prêtre le baptisa et le bénit ; mais on ne put savoir si cet enchantement était réellement dirigé contre Thévenin; en effet, le volt reçut le nom de Jeanne, et, — coïncidence au moins bizarre, — à quelque temps de là, la femme de Philippe le Long Jeanne de Boui^ogne tomba gravement malade. Les deux sorcières furent enfermées au CliAtelet.
Le même auteur fait part d'une tentative d'envoûtement qu'un certain Robert Langlois avait tramée contre le roi et la reine. Mais il avait encore plus confiance dans son poignard que dans les sortilèges diaboliques, car on l'arrêta comme il faisait le dessein d'amener les souverains dans le jardin de la comtesse de Valois, pour les assassiner tout à son aise (Guillaume de Nangis, Chronique).
l'envoûtement dans les temps modernes
Il ne faudrait pas croire que, malgré la diffusion de l'instruction dans les campagnes, les pratiques sortilèges que nous venons d'exposer aient complètement disparu à l'heure actuelle. L'esprit de superstition est vivace au village, et la croyance au sorcier et à son pouvoir occulte est encore très répandue; il n'est pas besoin d'aller bien loin de Paris pour rencontrer encore des meneurs de loups, pour trouver des populations entières affolées par des prétendus fantômes qui viennent hanter des maisons maudites, des carrefours sinistres... La magie noire^ certainement moins pratiquée qu'auparavant, rencontre encore des adeptes fervents, et il est bien des gens qui ne veulent reconnaître d'autres causes aux malheurs qui les persécutent que le mauvais sort jeté sur eux par un habile sorcier, tant est inné ce besoin pour Ihomme de faire intervenir le surnaturel dans toutes les circonstances graves de sa vie.
Un de nous a été témoin^ dans une très grande ville du Midi, d'un cas de ce genre : il s'agissait d'un paysan dont le bétail était décimé par la maladie ; un sorcier interrogé déclara qu'il fallait s'en prendre à un voisin qui avait jeté un mauvais sort sur le bétail; le paysan, déjà âgé, fit appeler son fils, alors au régiment, pour obtenir du voisin, de gré ou de force, qu'il
enlevât le sort et qu'il fît recouvrer la santé aux malheureuses vaches... C'est la force qu'employa le fils, et l'affaire eut son dénouement devant les tribunaux.
L'envoûtement proprement dit se pratique encore dans bon nombre d'endroits. Témoin les faits que nous rapportons fidèlement :
M. Camille de Mensignac écrivait, en 1888, dans La naissance et le mariage de P. Cuzacq, les lignes suivantes :
• Quand on désire faire mourir son ennemi à petit feu, il faut, à une heure de l'après-midi, prendre deux feuilles de laurier, les mettre en croix et les maintenir dans cette position au moyen de deux épingles, l'une en long et l'autre en large, en disant : « Je te pique au cœur pour tout le mal que tu me fais. » Lorsque la croix sera garnie dépingles, on ira la jeter dans un cours d'eau. Alors la personne contre qui est fait le maléfice ressentira au cœur des piqûres atroces et mourra...
t Prenez un cœur de veau, piquez-le d'épingles en croix, et suspendez-le ainsi préparé dans l'intérieur de la cheminée, en proférant les paroles suivantes : « Je t demande à Dieu que le corps de telle ou telle personne « se dessèche peu à peu, comme va le faire ce cœur de t veau, et qu'il meure. » Vous réciterez ensuite plusieurs Pater et Ave. »
« Pour que leurs ennemis meurent à petit feu, les gens haineux et méchants font dire la messe de saint Sicaire ou Sécaire (en gascon Secayre). La personne, à l'intention de qui on la dira, mourra à petit feu, sans qu'on sache pourquoi ni comment. »
is
Cette messe de saint Sicaire, est en somme, assez semblable à la messe noire des sorciers du moyen âge. L'abbé Guibourg, que nous retrouverons au dixseptième siècle, avait l'habitude de la célébrer. On sait aussi que certains saints avaient le triste privilège de favoriser les maléfices; sous Louis XTV, ce saint s'appelait saint Nicolas; en Gascogne,, encore aujourd'hui, c'est saint Sicaire.
Dans le Limousin, on pratique l'envoûtement « au relief » . En voici le rituel, d'après un exemple authentique.
Une femme sorcière avait, paraît-il, réussi à tarir le lait d'une bête à l'aide d'un maléfice quelconque. La propriétaire de cette bête va trouver un sorcier et lui demande conseil. Celui-ci, la cause entendue, fait asseoir sa cliente devant un seau d'eau claire, et lui place dans la main un large couteau ouvert.
Puis d'une voix sourde :
« Regarde dans le clapotement, ne vois- tu rien? »
Elle regarde, ses yeux s'agrandissent, pleins de lueurs.
« Je vois, dit-elle, des choses qui tournent; on dirait des yeux méchants qui passent, noyés dans l'eau.
— Regarde encore, dit le sorcier, et son doigt pointe vers l'eau qui remue...
— Rien encore... »
Subitement, elle pousse un cri, elle voit :
« La voilà, c'est bien elle, la mauvaise! Ah!...
— Frappe donc! » clame la voix.
La lame plonge comme l'éclair dans Timage, qui s'évanouit (1).
(1) Le Tour du monde (article de M. Gaston Vuillter).
Et. d'après les dires du sorcier, la personne dont limace est apparue dans le seau magique reçoit par re'flexe la même blessure : son œil doit être mortellement atteint; elle devient borgne. De là, paraît^il, la méfiance qu'inspirent les borgnes en Limousin; c'est le cas de dire d'eux qu'ils ont le mauvais œil.
D'autres fois, dans ce même pays, on fait l'envoûtement au cœur de bœuf. En voici un cas raconté par un prêtre limousin, très versé dans l'occultisme :
Un jeune homme aimait une jeune fille, mais sa famille s'opposait, non seulement au mariage, mais même à toute entrevue entre les deux amoureux. La jeune fille tombe à ce point malade que sa mère n'a plus d'autre recours que de s'adresser au sorcier. Celui-ci conseilla d'envoûter le jeune homme; sa mort guérirait la jeune fille du mal d'amour. Le sorcier homéopathique sacrifie un bœuf, en prend le cœur tout pantelant, le maléficie et le donne à la mère pour qu'elle le pique tous les jours; ce qu'elle fait avec persévérance. Quelque temps après, le jeune homme s'alitait, traînait un peu et mourait bientôt, cependant que la jeune fille revenait à la santé.
Ces sortes d'envoûtements ne sont pas ce que nous pourrions appeler des envoûtements classiques; la science ne peut en donner dexplication plausible comme pour l'envoûtement à la figure de cire; aussi sommes-nous forcés d'admettre que — à supposer qu'ils aient été réellement suivis de réussite — les sorciers doivent pratiquer un empoisonnement mystérieux, à l'aide de philtres végétaux, qu'ils font absorber sous couleur de drogues de sorcellerie; peut-être aussi, doués d'un pouvoir de suggestion intense, peuvent-ils
transmettre leur pensée, leurs ordres à leurs inconscientes victimes. Ces cas se rapprochent alors de ceux relatés par les occultistes^ relatifs au transfert des maladies. 11 ne semble pas, en effet, que par la seule extériorisation de la sensibilité, on puisse expliquer ces phénomènes d'envoûtement au seau magique ou au cœur de bœuf; au contraire, les théories personnelles à M. de Rochas sur la sensibilisation de certains objets, situés dans le voisinage immédiat des sujets en état d'hypnose, peuvent, sinon expliquer les envoûtements à la poupée de cire, du moins les dégager du domaine du merveilleux où l'ignorance de nos pères les avait placés (1).
UNE PROCÉDURE d'eNVO UTE M ENT
Nous avons passé en revue les quelques envoûtements célèbres qu'on pourrait appeler historiques, tant à cause des personnages en jeu que pour les événements politiques très importants qui en furent la conséquence.
Cependant, à côté de ces causes retentissantes, combien d'autres, plus obscures et plus nombreuses, dont les acteurs appartiennent à tous,les rangs de la société ! Pas un coin de France que l'épidémie ait épargné : les annales judiciaires fourmillent de procès de sorcellerie et d'envoûtement. Les sociétés historiques de province
(1) De Rochas, op. cit.
en ont exhumé déjà beaucoup et chacun présente le même caractère; c'est en vertu de règles bien établies que procèdent les envoùteurs, et on n'observe que peu de variantes dans les différentes régions où ils opèrent. Il semble que la science du mal se soit transmise et propagée comme une parole dapôtre, dont on respecte même la lettre.
11 nous a paru intéressant de reproduire un procès d'envoûtement, avec tout le cérémonial en usage à l'époque (Ij.
Une de ces matrones était accusée « densorcellements ou poisons », nouvelle preuve que la justice du temps ne faisait aucune différence entre ces deux crimes. Pressée de questions, Margot ne voulut jamais dire le secret de l'envoûtement, prétextant quelle savait bien dénouer un charme, mais ignorait comment on le plaçait. Cette « divine » qui ne recourait à la magie que pour le bien de ses semblables, plaçait au fond d un chapeau de vieilles herbes, où dominait la crucifère qu'on nomme aumônière; ainsi fait, ce sortilège avait la vertu de dévoûter.
« Agnesot, m'amie. je ne vous donnoy point de chappeau à vos noces, et, pour ce. je vous donnoy ce chappel-cy que je tiens en ma main; et vous prometz que il a grant temps que vous ne portastes meilleur chappel pour vostre santé recouvrer et est un chappel pour vous dévoûter, ou autre personne quel-
(1) Les dossiers les plus complets flgurent an Ref/istre criminel du Chàlelet de Paris; on y trouve notaimiient l'analyse très détaillée du prorès de Margot de la Barre (30 juillet 1390) et de darne Macete (11 août 1391) qui, tous deux, sont des prototypes du genre.
conque qui seroit envoûtée. Et en ce disant, print iceluy chappel, lequel elle mist dassis sur la coefïe et envelope de la teste d'icelle Agnesot, et, en la mettant sur icelle teste, dist trois fois la pastenostre et trois lois l'Ave Maria, et seignoit iceluy chappel de sa main, en faisant roix par dessus, au nom du Père, du Fils et du Saint- *^sprit. »
Puis elle prit les herbes, les plaça sous la protection livine après les avoir liées en un petit drapelet blanc, et les signa comme le chappel.
11 fallait mettre ces herbes dans une bourse, les garder pendant dix jours, et on se trouvait guéri, non seulement de l'envoûtement, des sortilèges, mais encore des fièvres, procédé qui peut-être aurait été efficace (du moins pour les fièvres), si Margot avait employé une plante moins banale que l'aumônière traditionnelle.
Tels furent les aveux de faccusée; elle ne voulut point reconnaître d'autre crime que celui d'avoir fait le bien. Ce ne fut pas l'avis des conseillers, qui jugèrent fort sagement que « telle personne ne peut savoir dévouter qu'il ne soit nécessité qu'il sache la manière comment on envoulte. » Et la pauvre Margot passa à la question, et connut la torture du petit et du grand tréteau avant le supplice final.
Dame Macette, qui passa en justice quelques jours après, pensa apitoyer le tribunal en étant plus loquace. Elle raconta donc sa recette pour faire un voult. Celle-ci ne diffère pas de celle que nous avons rapportée plus haut. La poupée était faite de cire blanche vierge et de poix blanche mêlées, pour lui donner la vertu magique, il convenait d'appeler par trois fois
Lucifer, et de dire trois fois l'Évangile de Saint-Jean, la patenôtre et l'Ave Maria.
Puis, dame Macette porta le voult à son mari; car, en 1 espèce, c'était lui, le vieux mari, dont elle voulait se défaire. Au bon moment, après une dernière invocation des puissances infernales, elle plaçait le voult sur une pelle de fer ou d'airain contenant un peu d'eau, et elle la présentait au feu, « tant et si bien et si longuement que l'eau frioit moult fort. »
Plus elle laissait cuire le voult, plus son mari devait être malade. Chaque fois quelle voulait aggraver son état, elle remettait la poupée sur la pelle, la piquant trois fois en croix de la pointe d'un couteau; et enfin, manœuvre ultime, le tournait et le tourmentait avec une cuiller d'airain ou de laiton. Elle ajouta que sa victime devait avoir autant de peines et de tourments que le voult en subissait sur sa pelle.
Ce n'était pas là le seul secret de dame Macette. Quoique celui-ci lui fût fidèle, elle recourut à d autres procédés, tant était grand son désir de voir disparaître le malheureux de Ruilly, — l'époux de cette mégère. Pour augmenter la puissance de l'enchantement, elle prit deux crapauds, qu'elle plaça, chacun dans un pot de terre neuf, après avoir appelé sur eux la protection de Lucifer; puis elle les nourrit de pain blanc et de lait de femme, que lui fournissait une nourrice du voisinage. Après un certain temps d'emprisonnement, les crapauds étaient retirés, puis piqués, « bien et fort », à l'aide de longues aiguilles; l'envoûté devait subir par contre-coup les mêmes tortures que les crapauds. Cependant dame Macette ajouta qu'il n'y avait aucun péril de mort, mais « langueur seulement » .
Le sire de Iluilly, ainsi envoûté, tomba dangereusement malade. Il semblait, du reste, très bien entraîné à ce genre de sortilège, car, avant de subir l'envoûtement de haine, il avait eu l'heureuse chance d'être envoûté damour, et ce, par la même Macette. Mais hélas! « souvent femme varie », et M. de Ruilly devait, à ses dépens, en faire la triste expérience.
L'envoûtement d'amour avait très bien réussi : la poupée traditionnelle avait été placée au chevet du lit, dans un drapelet blanc. Puis, pendant le sommeil de M. de Ruilly, sa fiancée inconnue avait fait sur le voult les imprécations ordinaires, et oint l'intéressé entre les deux épaules, pour le contraindre au mariage. On ne dit pas si, au cours de cette friction intempestive, l'envoûté se réveilla, mais toujours est-il, qu'à quelque temps de là, il épousait la sorcière.
Elle eût mieux fait de rester fdle, car, après une courte lune de miel, son mari la bat comme plâtre, lui rendant avec usure la légère friction qui avait décidé des fiançailles... Aussi veut-elle le mettre en un état tel, que « à nul jour du monde, il ne puisse la battre ou la vilener » , et c'est l'excuse qu'elle donne aux juges de ses pratiques de magie noire.
L'envoûtement de haine eut le même succès que l'envoûtement d'amour. Le sire de Ruilly prit le lit chaque fois que sa femme mettait sur le feu la pelle chargée de la poupée, et son mari ressentait par tout le corps « de grandes douleurs et épointures ». Tant et si bien, que le pauvre homme se vit un jour en fort mauvaise posture, et sur le point de rendre l'âme.
Effrayée des conséquences de son enchantement, dame Macette, prise de remords, va trouver une voi-
sine qui passait pour une forte magicienne, et la consulte sur le point de savoir comment elle doit se défaire de son voult. sans causer la mort de son mari. Elle voulait bien qu'il fût malade et incapable de la battre, mais non qu'il mourût; c'était une honnête sorcière.
La voisine commença par se faire verser 18 sous parisis en or, puis déclara solennellement... qu'il n'y avait qu'à jeter le voult et les crapauds aux champs : ce qui fut fait incontinent, au grand bonheur du patient, qui recouvra la santé.
Tant de candeur ne devait pas sauver dame Macette. Elle entraîna même dans sa chute sa voisine, « la divine » , qui avait préservé son mari d'une mort certaine.
Les juges, estimant qu'il n'y avait pas mort d'homme^ mais prenant en considération la longue maladie du sire de Ruilly, les condamnèrent toutes deux à être mitrées, avec l'écriteau infamant : « Je suis ensorceleresse » . Puis on les mena « es halles de Paris » ; on les tourna au pilori, et après la proclamation du jugement, elles montèrent sur le bûcher, où tant de milliers de sorciers et de sorcières expiaient l'innombrable série de leurs abominables forfaits.
Que d'autres encore, victimes de leur stupide aberration, voulant peut- être rompre en visière avec l'Église, et cherchant dans la magie la consolation souveraine de leurs malheurs, s'adonnèrent à des actes dictés par la pure démence I
Au moyen Age, le peuple avait peine à comprendre la parole divine : « Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers. » Accablés par des maux de toutes sortes, les pauvres d'esprit se jetèrent
à corps perdu dans la sorcellerie, où, hélas! ils ne devaient trouver que des déboires plus grands encore que leurs misères d'an tan (1).
LE PAPE JEAN XXII ET SES PRATIQUES OCCULTES. LACÉRÉMOiXIE DE l'eSSAI A LA COUR DE FRAxNCE
Les gens déglise, tout comme les grands seigneurs et les bourgeois, n'échappaient pas' à cette singulière mode du temps qui prétendait trouver dans l'occultisme la raison universelle de toute chose, et réaliser dans cette recherche, pourtant bien vaine, une véritable unité scientifique. L'alchimie et la magie, sœurs
(1) Aussi n'est-ce pas sans raison que le poète du Roman de la Rose pouvait dire :
Et les cinq sens aussi déçoivent Par les fdntosnies qu'ils reçoivent, Dont maintes gens par leurs folies Quident la nuit estre estries, Errans avec dame Habonde.
Et dient que par tout le monde, Le tiers enflant de nascion Sont de cette condition.
Qu'ils vont trois fois en la semaine.
Si con destinée les maisne.
Et par tous ces ostiex ne boutent, JNe clos, ne barres ne redoutent.
Ainsi s'en entrent par les fendaces.
Par charnières et par crevaces.
Et se partent des cors les âmes, Et vont avec les bonnes dames Par liex forains et par maison...
D'autre part que le tiers du inonde.
Aille ainsi avec dame Habonde, Si com foies vieilles le preuvent.
Par les visions qui s'y treuvent....
L'ENVOUTEMfciNT DANS LES TEMPS MODERNES 235
jumelles de la superstition, occupaient à ce point les esprits, que les personnages les plus graves, ceux-là mêmes revêtus de l'autorité sacerdotale, les seuls ayant une culture intellectuelle de'veloppée, suivaient le mouvement général, et sacrifiaient à cette passion néfaste.
Jean XXII, le célèbre pape français que Cahois s'enorgueillit davoir vu naître,, était un fervent de cette science mystérieuse, et cependant il faillit, à plusieurs reprises, être la victime des maléfices tramés contre lui.
Ce pape avait étudié sous la direction d'Arnaud de Villeneuve (1 1, aussi fameux en son temps pour ses connaissances médicales que pour son talent d'astrologue. Aussi attribue-t-on à Jean XXII un petit traité d'alchimie, où sont incrites les recettes compliquées en usage chez les faux monnayeurs. Le but de tous les alchimistes, la découverte de la pierre philosophale, ne tendait, en effet, à rien moins qu'à transmuter les métaux en or : nous appelons aujourd'hui ces manœu-
(1) Od accuse Arnaud de Villeneuve d'avoir fourni les philtres et les poudres qui avaient causé la mort de Benoit XI. Arnaud était mort en 1309 dans un naufrage, au moment môme où il se rendait de Sicile à Avignon, appelé par Clément V, dont il était le médecin officiel. Cette nomination ménje, comme l'observe justement M. L. Esquieu, aurait dû réduire à néant Taccusation d'em|)oisonDement de Benoit XI, car il n'est guère probable que Clément V eût mis sa vie entre les mains du l'assassin de son prédécesseur.
Cela n'empêcha point l'inquisition d'entreprendre, en 1314, la revision des œuvres d'Arnaud ; cet examen fut repris trois ans plus tard, et cette fois les théories du savant chimiste furent absolument réprouvées, et ses écrits condamnés au feu, comme entachée d'hérésie et de sorcellerie. {Jean À' XII el les sciences occultes, par L. ësquibu.)
vres du faux-monnayage. Le pape usa-t-il de ces procédés quelque peu puérils? c'est probable; il avait même des secrets (1) pour fabriquer de fins rubis avec du plomb, du cristal, du salpêtre, du sang-dragon et du corail rouge.
Mais il ne se contentait pas d'ajouter foi aux enseignements des alchimistes. Jean XXII, dans sa crédulité, attribuait des vertus merveilleuses à certains objets que la sorcellerie avait bien et dûment consacrés. C'est ainsi que les pierres précieuses jouissaient du privilège d'écarter les maléfices et enchantements; on retrouve, d'ailleurs, trace de cette croyance dans les superstitions populaires modernes : Témeraude, le rubis, le saphir ne sont-ils pas des portebonheur, et l'opale, en dépit de ses tons irisés et laiteux, n'est-elle pas dédaignée, parce que de mauvais présage ?
Personne ne trouvait à redire aux goiHs bizarres et peu orthodoxes de ce pape alchimiste : preuve évidente que cette passion avait pénétré la chrétienté entière. Le roi de France, Philippe V, lui envoya un jour deux grandes émeraudes, deux beaux rubis et deux magnifiques saphirs montés en bagues, un miroir en or, et enfin six langues de serpent, enchâssés au milieu dune profusion de perles et de pierres précieuses; à cette
(1) Ce serait à Jean XXII qu'il faudrait faire honneur de la découverte de... l'acétone! On trouve, en ellet, dans ÏArt transmutatoire qui lui est attribué, la recette suivante, que seuible avoir copiée, en 1754, Courtenvaulx, à qui on en rapporte le mérite : « Prenés de très fort vinaigre quatre livres, de ciiaulx blanche deux livres, et les meslés ensemble et les laissés par quatre jours, et quint jour métès ces choses en alambic de verre et distilès et gardés bien l'eau ». On prépare encore de nos jours l'acétone par ce procédé.
envoi, il joignit un autre bijou, plus ancien, en argent, orné de onze grandes langues de serpent (1).
Ces langues de serpent passaient pour posséder des vertusextraordinaires. Qu'était-ce, au juste, que ce produit étrange qu'on enchâssait dans un bijou? D'aucuns disent que c'était une pierre de diverses couleurs (2), d'autres l'assimilent à la corne de la Licorne, cet être fantastique qu'on pourrait croire engendré par l'imagination d'un Hoffmann, et sur lequel cependant Ambroise Paré (3) a si longuement discouru en un
(1) Jean XXII lui adressa une lettre de remerciements dont nous extrayons les renseignements suivants : « Nous disions donc que nous avons reçu deux languiers à savoir, l'un magniûque, en or, à six langues serpentines, artistement incrusté d'une quantité de rubis, émeraudes et perles ; l'autre, ancien, à onze grandes langues serpentines. »
Et, à la fin de sa lettre, Jean précisait l'emploi de ces présents : « Ils décellont les embûches des poisons. »
(2) Dans le Lapidaire de Jehan de Mandeville, rédigé au quatorzième siècle, il esl question de la langue de serpent :
« Langw de serpent. — Langue de serpent est une pierre de diverses couleurs. Aucunes sont blanches ou de couleur de plomb noir, roux ou cendre, elle résiste au venin, car sy on la porte devant soy, elle mue sa couleur. Elle vaut à vices de langues et faict bien parler gracieusement et honnestement. »
Un autre manuscrit du même ouvrage porte :
« Langue de serpent est pierre de diverses couleurs, aulcunes fois sur le blanc ou de couleur do plonc ou roux ou noir ou de cendre et aulcunes fois est tachetez. Et si en treuve l'on de vainnus; la vertu de lui est de résister à venin, car sy on la porte devant venin, la pierre sue et mue sa couleur. Elle vault moult au.\ vilces de la langue et donne bien parler, car les paroles du parlant fait recliepvoir gracieusement. »
(3) Voici les curieuses lignes que le bon Ambroise Paré a écrites sur la corne d<; licorne :
« Je veux bien encore advertir le lecteur quelle opinion avoit de ceste corne de lic^orne feu M. Chappelain, premier médecin du roy Charles IX (1560-1574), lequel en son vivant estoit grandement csiimé entre les gens doctes. Unjour luy parlant du grand abus qui se comraettoit en usant de la corne de licorne, le pryait
style savant et soutenu. Peut-être aussi était-ce une vertèbre de ce fameux lièvre marin, dont Pline dit que le poison était terrible : d'après le naturaliste latin, seule la femelle est toxique, mais au point qu'une femme enceinte ne peut la regarder sans avorter immédiatement. Par contre, le mâle est l'antidote le plus puissant; aussi fait-on durcir son squelette dans le sel, pour en porter une parcelle dans un bracelet.
Il est fort probable que ces langues de serpent étaient de vulgaires dents (4) fossiles d'animaux disparus^ et
(veu l'authorité qu'il avoit à l'endroit de la personne du roy, nostre rnaistre, pour son grand sçavoir et expérience) d'en vouloir oster l'usage, et principalement d'abolir ceste coutume qu'on avoit de laisser tremper un morceau de licorne dedans la coupe où le Roy beuvoit, craignant la poison. Il me fit réponse que, quant à luy, véritablement il ne cognoissoit aucune vertu en la corne de licorne, mais qu'il voyoit l'opinion qu'on avoit d'icelle estre tant invétérée et enracinée au cerveau des princes et du peuple, qu'ures qu'il l'eust volontiers ostée, il croyoit bien que par raison n'en pourroit estre maistre. »
(1) Le naturaliste Pierre Belon, dans De aquatilibus libri duo (Paris, 1553), déclare que les langues de serpent ne sont autre chose que les dents d'un poisson :
« Nos orfèvres emploient ces dents de plusieurs façons : ils les appellent faussement langues de serpent. Ceux qui capturent des lamies s'empressent de rechercher leurs dents et leurs mâchoires, ils disent qu'elles ont quelque vertu contre les poisons : aussi les gens les font-ils sertir en or et en argent dans ce but. »
Lémery, un des plus célèbres apothicaires du dix-septième siècle, est d'avis {Traité des drogues) que la prétendue licorne n'était autre chose qu'une dent de narval.
Cuvier déclare qu'il n'existe dans la nature d'autre unicorne que le rhinocéros : « La seule production naturelle, écrit-il, que l'on ait donnée jusqu'à présent pour une corne de licorne, c'est la dent du narval. Quoique ce cétacé n'en ait ordinairement qu'une, elle est implantée dans l'os inter-raaxillaire d'un côté, et il y a toujours au moins le germe d'une seconde dans l'autre os intermaxillaire. Les Orientaux attribuent encore aujourd'hui à la corne de rhinocéros toutes les propriétés que le moyen âge
que l'esprit inventif des magiciens du moyen âge transformait en bêtes de l'Apocalypse.
Les bagues serpentines offertes par Philippe V à Jean XXÏI avaient sans doute grande valeur (1) ; mais bien autrement précieux dut lui paraître le couteau magique qui fut offert au Pape par Marguerite de Foix.
En i317, la comtesse de Foix-Béarn envoyait à Jean XXIl (2) un couteau dont le manche était une corne de serpent. Le trésor de la famille de Foix-Béarn possédait ce talisman, qu'elle avait un moment prêté au pape Clément V. et que Ihéritier de ce dernier, Bertrand de Got, vicomte de Lomagne, dut restituer, à Bazas, au représentant de la comtesse,, au mois de décembre 43i6 (3).
attribuait à la corne de licorne. (G. Cuvier, Notes sur le VIP livre de Pline, édit. Panckoucke, t. VI, p. 428.)
(1) Il n'en était pas toujours de même. Le compte de Vhôtel de la comtesse d'Artois en 1512, porte « pour une langue de serpent que Madame achepta sur chemise m sols », ce qui était pour rien.
Une langue de serpent non garnie était plus appréciée que si elle était montée sur argent. Ainsi, tandis que, non garnie, une seule langue était prisée dix sous tournois, cinq petites langues, dont quatre garnies d'argent et la cin(juiènie d'argent et de corail, n'étaient estimées que quinze sous tournois. Une grande langue garnie d'argent doré, en une hourso de cuir, était prisée six livres, et une autre, garnie d'argent et de petite pierrerie, ne valait que vingt-deux sous tournois.
(2) Sur Jean XXII, rf, A. Coulon, Un présent de Philippe V, roi de France, au Pape Jean XXII, dans les Mélanges d'archéologie et d'histoire de l'École française de Rome, décembre 1894, p. 613; hulletin de la Société des tciences, lettres et arts de Pau, t. XIV; Histoire du Languedoc, t. X, p. 559; Archives des Basses- Pyrénées, E. 10, 403; Ch. ROUS.SEL, Le Pape Jean XXII, tiré à part de la Nouvelle Revue; Bektranoy, Recherches historiques sur V origine et l'élection du Pape Jean XXIl. otc.
(3) Les documents relatifs au prêt sont perdus, mais il nous reste ceux qui concernent la restitution.
Le 9 décembre 1316, Marguerite, comtesse de Foix et vicom-
Au premier bruit des attentats (i) dirigés contre Jean XXII, la comtesse, cédant à une inspiration généreuse (2), envoyait, en prêt, à ce pontife l'objet qui devait le préserver de tout maléfice.
tesse de Béarn, mère de Gaston I", mort en 1215, et Gaston II (X) fils de Gaston I«% et par conséquent peLit-fils de Marguerite, firent venir à Orthez trois procureurs :
« Pour réclamer ot reprendre en nostre nom, des héritiers ou successeurs de feu le Pape Clém(>nt V, d'heureuse mémoire, un canif ou couteau qne jadis notre homme, feu Messire Gaston, comte de Foix, fils de nous. Marguerite et père de nous, Gaston, prêta au dit Très Saint Père le Pape Clément V... et recevoir en notre nom ce dit couteau, et remettre la quittance que nous leur avons confiée, scélée de nos sceaux. »
En même temps, Marguerite et Gaston leur remirent un reçu du couteau, préparé d'avance, mais non daté.
« Nous reconnaissons avoir reçu et tenir à notre tour, de vous noble et puissant Seigneur Bertrand, par la grâce de Dieu vicomte de Lomagne et Auvillars, le couteau ou canif que notre Seigneur le Pape Clément V, récemment décédé, avait reçu en prêt du magnifique Seigneur Gaston, comte de Foix, d'illustre mémoire. »
Ce fut le 21 décembre 1316 que le procureur Bertrand de Got, vicomte de Lomagne et d' Auvillars, neveu et héritier de Clément V, remit aux procureurs de Marguerite et de Gaston le fameux couteau. Cette remise eut lieu à Bazas en Guyenne, et un notaire en dressa un acie public, où furent insérés les deux documents ci-dessus. Cet acte lut expédié en plusieurs copies.
Dans son Histoire d'un petit couteau, publiée dans le Bulletin de la Société des sciences, lettres et arts de Pau, Flourac explique l'envoi de cet objet : « comme gage d'une alliance entre Clément V et la maison de Foix », c'est-à-dire comme un cadeau complet. Mais alors la restitution de ce gage signifiait donc qu'il y avait rupture entre cette maison et la famille de Got? L'examen des documents n'autorise nullement cette hypothèse. (EsQuiEU, Le couteau magique de Jean XXII).
(1) V. Archives historiques de la Gascogne. Documents pontificaux, par l'abbé Louis Guérard.
(2) De la lettre de reconnaissance du Souverain Pontife, datée du 8 mars 1317, discute M L. Esquieu, peut-on déduire que celui-ci avait sollicité cet envoi? Ou bien faut-il ne voir là qu'une délicate attention de la comtesse? Mais la lettre fait allusion
La, corne de serpent fut conservée par Jean XXII pendant près de quinze ans; ce n'est qu'au bout de ce temps qu'elle fut remise entre les mains du petit-fds de la comtesse, Gaston II de Foix-Béarn.
à des conditions posées et acceptées, qu'un second document nous montre assez rigoureuses...
Nous laissons à nos lecteurs le soin de conclure :
Remerciements a Marguerite, comtesse de Foix POUR l'envoi du couteau.
« A notre chère fille en Jésus-Christ, noble dame Marguerite comtesse de Foix.
« Il nous a été bien agréable et doux, chère fille, de voir avec quel souci maternel de notre sauvegarde et de la conservation de notre vie, vous vous êtes si aimablement empressée de nous envoyer cette corne de serpent, façonnée en forme de manche de couteau, qui possède, dit-on, la vertu de prévenir le péril d'empoisonnemeiit. Nous l'avons reçue, à titre de prêt, sous certaines conditions et obligations, par l'intermédiaire de nos chtTs fils Raymond de Béarn, archidiacre de Larval en l'église de Laseure, et Manaud de Gastrotino, chanoine d'Oloron, vos envoyés, qui nous ont remis ladite corne, de votre part, accomplissant pleinement vos instructions. Nous vous envoyons par les mêmes messagers une autre lettre patente, portant reçu et engagement touchant cette réception, et la promesse de restitution de cet objet : nous accueillons votre sollicitude avec nos meilleures actions de grùce, et nous vous offrons notre bienveillant appui en toutes circonstances dans lesquelles vous pourrez avoir recours à nous, avec une confiance filiale, tant que l'affaire le comportera et que Dieu le permettra. »
La confirmation de la remi.se et de la réception du couteau porte la même date du 8 mars 1317; ce document indique quelles étaient les conditions posées par la comtesse et l'importance énorme qu'elle attribuait à son couteau, importance reconnue par le Pape, qui n'hésitait pas à prendre de graves engagements en cas de perte ou de destruction, comme aussi il édictait les peines les plus sévères en cas de détournement.
A LA MÊME touchant LE CONSTAT DE RÉCEPTION DUDIT MARCHÉ
Et l'engagement a son sujet
« Nous reconnaissons, chère fille, avoir reçu à titre de prêt,
des mains de... cette corne de serpent, façonnée en manche de
couteau, qui est, dit-on, souveraine contre les dangers du poison.
Et nous promettons, conformément à la demande que vous nous
Un document du temps (4) nous donne la description très minutieuse du précieux talisman. C'était un manche de couteau ou poignard, de couleur brune ou foncée, muni à sa partie supérieure d'une garniture d'argent, à l'extrémité de laquelle il y avait un emboîtage cassé et bosselé, paraissant avoir autrefois contenu une pierre précieuse. Le manche de couteau était aussi d'argent à sa partie inférieure, et la pointe était du même métal.
Il était enfermé dans un étui noir, en cuir bouilli, ouvragé, auquel était fixé un cordon de soie de couleur verte.
On a disserté amplement (2) sur la nature de cette
en avez faite, de le rendre à vous même ou à votre mandataire authentique, sans difficulté ni délai; nous engageant de ce fait, nous et tous nos biens mobiliers et immobiliers, quels qu'ils soient et où qu'ils se trouvent; et à dater d'aujourd'hui jusqu'à l'époque de la restitution, nous lançons sentence d'excommunication contre quiconque retiendra ladite corne contre votre gré, après avoir été requis par vous en votre mandataire authentique d'opérer cette restitution. » (L. Esquieu, Le couteau magique de Jean XXII).
(1) M. L. Esquieu l'a publié in extenso dans son attachante brochure : Le couteau magique de Jean XXII.
(2) Un érudit autrichien, M Pogatscher, a consacré aux Langues et cornes de serpent ime très curieuse monograpbie.
Les Grecs attribuaient des propriétés merveilleuses à la corne de licorne; or, il est à peu prés certain que cette fabuleuse licorne n'était autre que le rhinocéros (V. plus haut, p. 238, note 1).
Jaubert cite, dans sa Géographie d'Edrisi un récit du vizir persan El Djihani ou Al Gaihand (de la Cour des Sassanides, fin du neuvième et commencement du dixième siècle): « El Djihani rapporte aussi dans son livre qu'avec « celte corne (de rhinocéros) on fabrique pour les rois de l'Inde des manches de couteaux de table qui se couvrent d'humidité lorqu'on apporte devant ces rois quelques mets dans lesquels il entre du poison ; en sorte qu'on connaît aussitôt que l'aliment est empoisonné. »
Reynaud, dans sa Relation des voyages faits par les Arabes et
fameuse corne de serpent; on lui a attribué les propriétés les plus étranges.
Quoi qu'il en soit, on s'est servi, sur la table des princes et des rois, dès les temps les plus reculés, de ces manches de couteaux (1), qui avaient la propriété, croyait-on, de se couvrir d'humidité, quand ils touchaient à un mets empoisonné.
La crainte du poison a longtemps maintenu dans les cours la cérémonie dite de l'essai (2) ou de l'épreuve.
les Persans dans VInde et la Chine au neuvième siècle (Paris, 1845, t. I, p. 28 : t. IL p. 65), raconte le même fait.
Thonjas de Cantimpré, qui composa vers 1228 son Liber de natura renim secundum diverses phitosophos, écrit :
« Du serpent cornu. — Il y a, d'après Pline et Solin, un serpont cornu qui a sur la tête huit cornes semblables à celles d'un bélier... Par l'humidité de cette corne, on reconnaît Je poison apporté sur la table des grands. On fabrique avec ces cornes des manches de coutaux, et l'on pose ces couteaux sur la table des rois avant d'y apporter les mets, afin qu'en se couvrant d'humidité, ils révèlent si l'oa a servi quelques plats empoisonnés. »
Dans le traité De animalibus (vers 1250) d'Albert le Grand on lit :
• Le serpent cornu a sur la tête huit cornes recourbées comme celles du bélier. Certains prétendent que la corne de serpent se couvre d'humidité en présence d'un poison; on en met sur la table des grands et on en fabrique des manches de couteaux; ces cornes placées sur la table des grands dé( éleraient la présence du poison, mais cela n'est pas bien prouvé. »
Vincent de B<'auvais (Spéculum nalurale, 1250), Jacob van Maerlans {Nalurgm Bloeme, 1266) et Conrad vom Magenberg {Bu^h der \alur, 1349) rapportent l'opinion de Cantempré. (Cf. EsouiEU, op. cit.)
(1) Le manche de couteau de Marguerite de Foix était fait d'une corne We rhinocéros ou d'une corne de narval. Mais d'après la description de cet objet « bruni seu obscuri coloris », on peut affirmer que c'était une corne de rhinocéros.
(2) Cette coutume est très ancienne : on la retrouve chez les Perses et chez les Mèdes.
Césalpin, médecin de Rome (De venenit, Francfort, 1605), nous apprend que les empoisonnements él aient si fréquents de son temps que, non seulement les grands seigneurs faisaient goûter les
2i4 POISONS ET SORTILEGES
Vépreuve était, dans sa forme la plus riche^ une pièce d'orfèvrerie, montée sur pied et souvent terminée par une branche de corail. Des tiges de métal donnaient naissance à un feuillage ciselé ou émaillé, agrémenté de pièces de joaillerie, et d'où pendaient à des chaînes les pièces réputées pour combattre le venin : les jaspes (jaune et héliotrope), Ihématite, les agates, les crapaudines, les langues de serpent, et pardessus tout, la corne de licorne, c'est-à-dire des fragments de défense de narval (i).
Cet ensemble, constituait, à proprement parler, le languier. Mais on accrochait, en outre, à Tanse ou au couvercle des pots, des chaînettes au bout desquelles était suspendue la pierre d'épreuve, destinée à tremper dans le liquide à essayer.
Pour les aliments solides, on se servait d'autres pierres, suspendues de la même façon que les précédentes, et avec lesquelles on touchait simplement les viandes (2).
mets et les boissons à leurs médecins ou à leurs ministres, mais encore ils ne les faisaient servira table que dans des vases d'electrura, métal très poli analogue à notre vermeil, et qui ne devait se ternir que dans le seul cas où le mets contenait quelque poison. D'autres, ajoute-t-il, mettent quel<|ues pierres précieuses au fond de chaque plat et qu'on retire à table pour s'assurer qu'elles conservent encore leur lucidité naturelle. De là peut-être l'origine de cette singulière coutume de nos cuisinières de placer une cuillère d'argent dans le vase où cuisent les champignons.
(1) La crapaudine, pierre que l'on suppose être extraite du crapaud, avait des vertus analogues à celles de la corne de licorne. Pomet nie cette propriété. Il ajoute : « Je ne voudrais pas néanmoins contester qu'il ne s'en trouve dans la tête des vieux crapauds ; il est certain que celles que nous vendons ne provient pas de ces animaux. »
(2) Victor Gay, Glossaire archéologique du moyen âge et de la Renaissance, art. Epreuve.
C'était accorder toute confiance à son hôte que de renoncer pour soi à la cérémonie de l'essai. Quand Louis XII (i) reçut l'archiduc d'Autriche, on remarqua qu'ils burent à table et mangèrent de compagnie^ sans qu'on eût, au préalable, fait l'épreuve des mets et des boissons (2).
Le plus généralement, on observait un cérémonial qui variait selon les endroits. Au repas de noces du roi d'Ecosse (1449), pendant qu'on essayait les plats, chacun de ceux qui les avaient apportés devait mettre genou en terre jusqu'à ce que l'essai fût terminé.
A la cour pontificale, voici comment les choses se passaient : lorsque, au moment du dîner et du souper, les cuisiniers apportaient les mets aux écuyers d'honneur, le maître d'hôtel devait être présent et voir de quelle façon on faisait lessai.
Il remettait ensuite à ces mêmes écuyers les plats et les coupes qui contenaient ces mets, après les avoir examinés avec soin.
C'était le vaisselier qui était chargé de porter l'essai à la cuisine, aux heures auxquelles le maître d'hôtel et les écuyers s'y rendaient pour prendre les mets.
Quand le maître d hôtel ne faisait pas lui-même
(1) Au sacre de Louis XII, on essaya jusqu'à l'hostie qui était destinée au roi.
« Dfîvant que venir à la consôcration, M. de Boulogne, aumosnier du roy... s'en alla au grand hôtel, où il prit un bassin d'argent doré, avec un grand talletas cramoisy dedans plié, dans lequel il y avoit des hosties, tant pour le céléhrant que pour faire la communion, lesquelles il porta au roy, et lui en lit la créance et l'essay, après lequel, le roy choisit une hostie pour lui et une pour le célébrant. » (Sacre de Louis XII, Cérémonial français, t. I, p. 4.=)2 )
(2) Chroniquet de Jean d' Anton, II, part. 3, cliap. 31.
l'essai, il se faisait remplacer par le chevalier que l'on voulait honorer le plus parmi les assistants.
Après le repas, pendant que le prince se lavait les mains, l'écuyer tranchant qui était devant lui devait prendre l'essai sur la table et le remettre au vaisselier, qui, dès ce moment, en avait la garde.
Le maître dhôtel du duc de Bourgogne nous a conservé le cérémonial observé à la cour de son maître ; il ne diffère pas sensiblement de celui qui était pratiqué à l'hôtel du roi (Philippe V).
Aussitôt le repas commencé, les officiers chargés du service de la table se plaçaient selon leurs attributions.
Après le panetier, venait le sommelier de la paneterie, portant la nef d'argent dans laquelle se trouvaient les tranchoirs d'argent, la petite salière et une autre petite nef; et, jointe à ces objets, la corne de licorne destinée à faire l'épreuve de la viande. Le prince assis, l'écuyer tranchant disposait devant lui le pain et les couteaux, prenait la serviette qui enveloppait le pain, la dépliait et la mettait au cou de son maître. Puis il prenait le pain, et le divisait en deux morceaux; il en donnait un au valet servant pour faire son essai. Il retirait ensuite la corne de licorne de la petite nef, touchait le pain avec, et, l'épreuve faite, le tranchait devant le prince. Quand il avait servi le pain, il le remettait sur la table entre lui et le panetier, prenait le petit couteau, et en baisait le manche comme il avait baisé la serviette.
Il découvrait ainsi successivement et mettait l'un après l'autre devant le prince tous les mets et toute la viande qui étaient sur la table. Puis, cela fait, il les
touchait avec la licorne, comme il avait fait du pain, avant que le prince ne les portât à sa bouche.
Venait ensuite l'échanson et après l'échanson, le sommelier de l'échansonnerie, qui portait dans sa main droite deux pots d'argent, contenant l'un le vin, et l'autre l'eau, destinés au prince. Ces pots se distinguaient de ceux des autres convives par une pièce de licorne suspendue à une chaîne.
Sous Henri IV, on observait encore ce cérémonial, à quelques modifications près (1).
Sous Louis XIV et Louis XV, tous les objets placés sur la table étaient soumis à l'essai : même la serviette mouillée que l'on présentait au roi. C'est ce qui s'appelait faire le prêt. Le gentilhomme servant essayait d'abord les ustensiles renfermés dans la nef; il touchait les assiettes, les serviettes, la cuillère, la fourchette, le couteau, les cure-dents, avec un petit morceau de pain, que le chef du gobelet devait s'empresser de manger.
Pendant le service, les plats posés successivement sur la table du prêt étaient essayés de la même manière. On touchait chacun d'eux avec deux morceaux de pain, dont l'un était avalé par l'écuyer de bouche, et l'autre par le maître d'hôtel.
(1) « Le maistre cuisinier, qu'on appelle plus civilement Tescuyer de cuisine, ayant dressé en sa cuisine, sur une table, tous les plats qu'on doit présenter devant le prince ou autres, avec un morceau de pain passé par tous les plats, le trempant dans les potages, sauces, et sur les viandes, puis le mange afin d'oster tout soupçon de poison. — De rechef, icelles viandes estant présentées sur la table du prince et devant luy, celuy qui pose les platz en fait autant que l'esouyer de cuisine en a fait. Alors les princes, ce leur semble, en mangent plus assurément. > (Lots Gdton, Diverse$ Leçons, p. 67.)
Quand le roi demandait à boire, le chef du gobelet recevait dans une tasse de vermeil un peu de l'eau et du vin contenus dans les carafes, et buvait le tout. On servait ensuite le roi.
Napoléon avait conservé l'habitude du lavage des mains avant le repas. Le grand chambellan était chargé de mouiller avec une serviette les doigts du souverain. Mais si celui-ci voulait bien passer pour avoir parfois les mains sales, il n'entendait pas qu'on pût le croire capable de craindre le poison. Aussi refusa- t-il de rétablir l'usage de V essai.
Néanmoins, ses plats étaient toujours apportés couverts, et aussitôt la nappe mise, un maître d'hôtel ne quittait plus la table, jusqu'au moment où Sa Majesté y prenait place (1).
Les divers exemples que nous avons rapportés prouvent que la cérémonie de l'essai était en usage, non pas seulement en France, mais dans toutes les cours de l'Europe. 11 serait donc injuste de prétendre que Jean XXIl, en s'y soumettant et en ajoutant foi à certains talismans, faisait preuve d'un esprit particulièrement superstitieux; il était seulement de son époque, et ne faisait, au reste, que suivre une tradition qui lui avait été léguée par son prédécesseur Clément V.
Il est certain, néanmoins, d'autre part, qu'il versa dans les pratiques de l'occultisme, qu'il en inspira le goût à son entourage, à ce point quil faillit en être la première victime.
Par une ironie du sort, le pontife devint lui-même
(1) Les Repas, par Franklin. Pion, éditeur.
l'objet de conspirations et de conjurations basées sur la magie noire.
Le premier complot, celui de Bernard d'Artois, échoua. Un complice le dénonça et le fit jeter en prison, avant que son projet eût reçu un commencement d'exécution.
Le Saint-Père fut, dès ce moment, en butte aux embûches de ses ennemis, de jour en jour plus nombreux, plus haineux, plus audacieux ; ils essayèrent du poison, ils tentèrent de corrompre les officiers de bouche.
Fort ému de cette haine, qui ne désarmait pas, le Pape, dans un bref adressé aux cardinaux, témoigna de la douleur quil en avait ressentie : « Ils ont préparé des breuvages pour nous empoisonner... n'ayant pas eu l'occasion de nous les faire prendre, ils ont fabriqué des images de cire sous notre nom pour attenter à notre vie, en piquant les images avec incantations mai.nques et invocations de démons; mais Dieu nous a préservé et fait tomber entre nos mains trois de ces images... »
L'enquête avait, en effet, révélé tout un plan de conspiration ourdi par des empoisonneurs fort adonnés aux pratiques de la magie. Le principal coupable, Jean d'Amanto, était un médecin-barbier, qui avait à la cour ses grandes et ses petites entrées ; pour complices, on lui donnait plusieurs clercs, tous « souillés par le commerce des démons », voués à la nécromancie et à la géomancie ; ils étaient hantés par les succubes, et se vantaient hautement de pouvoir causer la perte d'un homme, per venena et verba, c'est-à-dire que, par surcroît, ils se faisaient empoisonneurs.
Ils excellaient dans l'art de pratiquer l'envoûtement à la figurine de cire, envoûtement qu'ils perpétrèrent contre le pape et contre nombre d'autres personnages; puis, selon le procédé classique, ils perçaient la poupée.
Pour connaître le passé, et aussi l'avenir, ils enfermaient les démons dans des anneaux ou des cercles, les faisaient apparaître dans des miroirs, et enfin ils allaient au sabbat interroger Diane, la déesse noire.
Cette Diane, le démon malin de la campagne, est devenue si familière aux gens de l'époque, que Tévêque Auger ne peut s'empêcher de s'écrier : « Nulle femme qui n'ait été chevaucher la nuit avec Diane, la déesse des païens. » Diane chasseresse, en effet, d'après la théologie du moyen âge, est une des formes prises par le démon pour tromper les gentils. Avouons au moins qu'il avait bon goût et que le diable, sous les traits charmants de Phœbé, sœur d'Apollon, est plus séduisant qu'avec son long corps poilu et sa grande queue fourchue.
Ce même démon n'a pas perdu l'habitude d'emprunter le corps de la femme, et il vient ainsi tenter les humains : incubes et succubes sont sous sa domination. Les magiciens empoisonneurs, comme notre médecin Jean d'Amanto, entretenaient un commerce quotidien avec tous ces êtres sataniques. C'est d'eux qu'ils tirent leurs pouvoirs, notamment celui d'envoyer aux hommes des maladies mortelles. Ainsi, lors de la peste pernicieuse de Forojulien, lévêque, sur le conseil des lecteurs de l'éghse et des châtelains pontificaux, fit-il mettre à la question tous ceux qui s'étaient salis par ce honteux commerce, comme auteurs responsables du fléau public.
Un grand procès commença donc, où les révélations les plus étranges se firent jour ; il n'est pas jusqu'à la mémoire du prédécesseur de Jean XXII, le pape Clément V, qui ne fut éclaboussée par le scandale.
Jean d'Aman to. le médecin nécromancien, avait été un jour consulté par le pape Clément V. Ce pontife s'adressa à lui dans une circonstance exceptionnelle : il lui demanda le sort réservé dans l'autre monde à un sien neveu qu'il chérissait et qu'il avait eu la douleur de perdre. Jean d'Amanto prit pour médium le chapelain même du pape, Hugues Geraldi ; ce fut ce dernier, probablement suggestionné par le nécromancien, qui répondit que le neveu était couché sur un lit de flammes, et subissait le châtiment des simoniaques. Charitablement, l'illuminé annonça aussi au pape, son maître, qu'un même supplice l'attendait pour le même crime.
Mais lorsque Clément V mourut, son successeur Jean XXII n'eut pas les mêmes raisons de ménager et le médium et le maître sorcier. Il prêta l'oreille aux bruits qui circulaient, aux soupçons qui prenaient corps, et les deux compères furent condamnés pour vol, simonie, débauches, commerce avec les succubes, sorcellerie, envoûtement contre le nouveau Pape. Hugues Géraud ou Géraldi, qui avait fini par avouer son crime, fut condamné à la dégradation publique et à la détention perpétuelle.
Sur ces entrefaites, le neveu de Jean XXII, Jacques de Via, étant décédé subitement, on attribua sa mort à l'efîetdes conjurations magiques de Géraud, qui, pour cette nouvelle imputation, fut déféré à la justice séculière et envoyé au supplice le plus horrible : on le traîna
à la queue d'un cheval sur la place de Grève où il fut écorché et brûlé vif.
Les exécutions se succédèrent rapidement : c'est Bernard de Montpellier (1317), moine franciscain, accusé d'avoir ensorcelé et empoisonné Benoît XI, dont il avait prédit la mort bien longtemps avant l'événement ; c'est le poète Cecco d'Ascoli;, convaincu de commerce avec les démons et brûlé à Florence (1327); c'est Ricordi, l'adorateur du Diable, qui envoûta d'amour les femmes de Garcassonne, et qu'on enferma aux Garmes de Toulouse.
Les plus hauts personnages de la cour pontificale n'échappaient pas aux soupçons. On découvrit un jour un complot magique dirigé contre le roi de France ; ses prétendus auteurs furent arrêtés et conduits sous bonne garde au Ghâtelet de Paris; pressés de questions, ils avouèrent n'avoir agi qu'à Tinstigation du neveu même de Jean XXII, Arnaud de Via, seigneur de Villemur et conseiller du roi. Gelui-ci fut impliqué dans un interminable procès ; cependant il put se disculper, et fut acquitté de l'accusation d'envoûtement.
Il est superflu d'ajouter des noms à celte liste déjà longue. Aussi bien, tant au palais pontifical d'Avignon qu'à la Cour de France, sorciers et empoisonneurs pullulaient, mais on peut conclure que leurs maladroits maléfices n'ont été le plus souvent qu'à l'encontre de leurs projets ; car, trahis par leurs complices, ces nécromans expièrent presque toujours sur le bûcher leurs criminels forfaits.
Pourquoi faut-il, hélas 1 que cette accusation déshonorante ait sali la mémoire de grands hommes incapables de tels crimes, comme Arnaud de Villeneuve ?
L'ENVOUTEMENT DANS LES TEiMPS MODERNES 253
Pourquoi, afin de perdre leurs ennemis, le pouvoir pontifical et le pouvoir royal ont-ils recouru à ce méchant prétexte, et ont-ils brûlé tant d'innocents, facilement convaincus de sorcellerie ? Le Dante (1) luimême devait subir cet outrageant soupçon; il faillit payer de sa vie (2) les écarts de son génie, « tout imprégné de la gnose johannite ».
La gloire de ces nobles esprits est aujourd'hui pure de cette tache infamante ; c'est déjà trop qu'on les ait suspectés.
(1) Dante avait, à la mort de Clôment V, intrigué auprès des membres du conclave, pour l'élection d'un Italien.
Le grand Florentin, qui eût peut-èlre désarmé, si le Pape fû revenu à Rome, mit son génie amer au service des mécontents. On connaît ses ardentes invectives : « Sous les vêtements des pasteurs, on voit des loups rapaces dans tous les pâturages, 0 protection de Dieu, pourquoi dors-tu? De notre sang, les Gaorsins et les Gascons s'apprêtent à boire. » {Paradis, XXVII.)
(2) Eliphas Levi, Histoire de la Magie, p. 358.