LES CRIMES DES BORGIA
Jamais, depuis la chute de l'empire romain, s'écroulant lourdement sur les ruines du paganisme, jamais la ville éternelle n'avait été plus troublée ni plus ensanglantée qu'à l'avènement du pape Alexandre VI. On sait à quels désordres inouïs donna lieu son élection ; une fois installé sur le trône de saint Pierre, il ne chercha pas à délivrer l'Italie de cette foUe sanguinaire dont elle était agitée ; bien au contraire, il favorisa ces désordres, à la faveur desquels il gagnait sa fortune et accroissait son autorité tyrannique.
A Rome, les crimes succédaient aux crimes : non pas seulement des vengeances traditionnelles, vendettas corses, Capulets contre Montaigus^, famille contre famille^ mais le plus souvent des meurtres dictés par la plus lâche cupidité, par l'ambition jamais assouvie.
C'est le fils qui tue son père pour en hériter sans retard; c'est le pape qui supprime les cardinaux de RomC;, parce qu'il esl leur seul héritier et qu'il est tourmenté d'âpres besoins d'argent. Cest le cardinal Ferdinand, qui, n'ayant pu empêcher le mariage de
son frère, François de Médicis, avec l'aventurière Bianca Capello, les empoisonne tous deux au cours d'un dîner de chasse, à Poggio, crime célèbre qui dénoua tragiquement cette extraordinaire intrigue amoureuse : Bianca^, patricienne florentine, séduite par le commis Buonaventuri, puis, à force de ruses et de coquetteries, gagnant l'amour du duc François, affichant, malgré la duchesse légitime Jeanne d'Autriche, la scandaleuse liaison ; proclamée maîtresse régnante ; simulant une grossesse ; achetant un enfant, le faisant passer pour son propre fils ; assassinant ensuite tous les complices de la substitution ; enfin, après la mort de Jeanne d'Autriche, épousant son amant ; couronnée grande-duchesse de Toscane, et en pleine apothéose, succombant, quelques heures après son mari, au mystérieux poison du cardinal Ferdinand, le beau frère frustré : aventures banales et communes en cette étrange Renaissance, faite de grandeur et de bassesse.
Sous le règne du pape Borgia, les assassinats se multipliaient impunément. Burchard rapporte qu'un pêcheur avait vu, pendant une nuit, jeter au Tibre plus de cent cadavres sans que personne s'en émût (1). Les plus illustres princes n'échappaient point au carnage : César Borgia ne couronnât il pas ses innombrables forfaits par le fratricide ? Nest-ce pas lui qui fit égorger son aîné, le duc de Gandie, dans l'unique but de troquer sa robe de cardinal, qui le condamnait à 1 inaction, contre 1 armure du gonfalonier qui lui valait le commandement suprême des armées ?
César Remployait guère le poison. Maître absolu de
(1) BuRCHABD, II, cité par Gebhart.
tous, il tuait ouvertement, cyniquement, sansvecourir à ce subterfuge hypocrite; il alla mêmejusqu a frapper le cardinal Perrotto, son ami et protecteur, et à le poignarder dans les bras du Saint-Père.
Un autre jour, il tenta de faire assassiner son beaufrère, le duc Alphonse d Este, mari de sa sœur Lucrèce. Celui-ci, attaqué à la porte de Saint-Pierre, fut blessé de plusieurs coups de poignard, mais n'en mourut point ; sa femme et sa sœur le soignèrent avec dévouement, préparant elles-mêmes ses aliments, de peur que le poison n'y fût glissé par César. Mais un matin, ce dernier,, voulant décidément en finir, entre dans la chambre du malade ; d'un geste, il en chasse les femmes, puis appelle don Micheletto, qui parait, jette le duc sur son lit et l'étrangle en présence de César (i).
La politique du pape l'entraînait aux pires forfaits : pour étendre sa domination sur toute la Péninsule, et pour emplir les caisses toujours vides de son trésor, il ne reculait devant aucun expédient Le pape étant l'héritier naturel des cardinaux, les Borgia, — tels des cannibales qui laissent s'engraisser leurs prisonniers avant de les manger, — laissaient les cardinaux voler, piller et trafiquer des indulgences, des faveurs et des places, jusqu'au jour où, suffisamment riches, le poison ouvrait prématurément leur succession et permettait au pape de payer ses orgies et de thésauriser pour son fils.
D'autres fois, il empoisonne par machiavélisme politique, sans qu'on sache au juste pourquoi, pour se
(1) Gebhart, loc. cit.
débarrasser d'un otage dangereux : ce fut le cas de Djem, le frère du sultan.
Djeni;, fils de Mahomet II et ancien gouverneur de Karamanie, avait été capturé par les chevaliers de Rhodes, qui le donnèrent au Saint-Père. Celui-ci garda l'otage, en garantie de la neutralité du Sultan. Djem, moitié libre, moitié prisonnier, menait à Rome une vie agréable ; il était de toutes les fêtes. Un jour même, il chevaucha, coifié du turban et vêtu à la turque, en tête dune procession solennelle qui se rendait à Saint-Jean de Latran ; bizarre cortège, dont le sultan Djem et le gonfalonier César ouvraient la marche, côte à côte précédant la croix et les emblèmes sacrés, et que suivait pieusement toute la cour vaticane, y compris Alexandre VI, à cheval. Arrivé à l'église, Djem mit pied à terre et pénétra dans le temple avec la procession. Le peuple de Rome, pourtant accoutumé à de folles extravagances, s'indigna hautement d'une telle profanation, mais se tut bien vite, dans la crainte des sbires césariens.
Cependant, le malheureux Djem, — tel un objet précieux qu'on échange, — fut, à quelque temps de là, donné par le pape à Charles VllI, qui, par cet otage, espérait peser sur la Turquie. Mais, à peine remis aux Français, Djem mourait à Naples, pour avoir absorbé un aUment qui ne lui convenait pas. La phrase de Burchard est d'une concision significative : « ex esu, sive polu, naturœ suœ non convenienti et consueto vita defunctus est (1). .
Djem fut-il empoisonné, et par qui ?