‹ Poisons et sortilègesChapitre 25 sur 32 · BURCHARD, II · texte numérisé non relu

BURCHARD, II

L'opinion générale, ainsi que le rapporte M. Thuasne, se prononça pour le crime. Commines appuie cette version : « et disoit-on qu'il fut empoisonné (i). » On trouve dans les Chroniques vénitiennes de Priuli (2) la même affirmation : « ilquale avvelenaio. » Hammer partage cette opinion ; enfin Sanudo (3) est aussi affirmatif (4).

Djem fut vraisemblablement empoisonné par le pape, avant d'être remis aux mains de Charles VIII. Mais pourquoi ce crime ?

C'est ici que se manifeste le machiavélisme politique qui fleurissait aussi bien à la cour du Vatican qu'à la Sublime-Porte.

Charles VIII, poursuivant à travers Tltalie sa marche triomphale, devenait un ennemi dangereux pour les nations méditerranéennes ; une fois en possession de Djem^ pourquoi ne tenterait-il pas de l'installer sur le trône de Turquie, à la faveur d'une révolution de palais ?

Le pape fait part de ses appréhensions au Sultan, lui demandant l'appui de son armée et lui signalant le danger. Bajazet consent à secourir le pape^ et, pour ôter à Charles VIII l'idée de se servir de Djem, il conseille à Alexandre de supprimer son prisonnier : « Pour le repos et l'honneur du Saint-Père et sa propre tranquillité, il était bon de faire mourir Djem, qui est d^ailleurs mortel et prisonnier de Sa Sainteté, et cela le plus tôt possible et de la meilleure façon qui plaira

(1) Philippe de Commines, Mémoires, VII, chap. xvii.

(2) Rerum Ital. Script. Ghron. Yen. (Priuli).

(3) Hammer, Histoire de l'empire Ottoman, XIX.

(4) Sanudo, La Spedizione di Carlo VIII.

à Sa Sainteté ; Djem sortirait ainsi des angoisses de cette vie et son âme passerait de ce monde dans un monde plus heureux. »

Le sultan offrait 200,000 ducats — d'autres disent 300.000, — au pape pour l'assassinat de Djem.

A cette combinaison le pape trouvait double béne'flce : d'abord, il s'assurait l'appui très utile de Bajazet, et, de plus, le crime lui était payé un bon prix. Le corps du pauvre Zizim fut envoyé à son frère, qui voulait lui-même constater la mort, avant de verser la somme convenue à son complice. C'est ainsi que Charles VIII vit échapper la proie tant convoitée : la fourberie des Borgia n'avait rien à envier à celle du Grand-Turc.

C'est par ce lâche assassinat qu'Alexandre VI commença la série de ses célèbres forfaits. Il avait bien, auparavant, commis quelques empoisonnements, mais de peu d'importance en comparaison de ceux dont il allait se rendre coupable.

Instrument docile et cruel entre les mains de son flls César, devant lequel il abdique toute volonté, il s'attaquera aux plus anciennes familles de Rome : arbitre suprême des vieilles rivalités entre les Orsini et les Colonna, il les mettra d'accord, en les frappant alternativement. L'empoisonnement du cardinal Ciambattista Orsini est peut-être le crime le plus odieux de ce pape en démence.

Le cardinal Orsini avait conspiré avec d'autres seigneurs pour débarrasser l'Italie, non pas du Saint-Père, mais de son fils, plus terrible encore, dont les troupes saccageaient tout sur leur passage, et laissaient derrière elles une immense traînée de sang. Le pape, pour

déjouer le complot^, chercha à se venger. Un jour, il donne l'ordre d'arrêter le cardinal Orsini, et, sans autre explication, le fait jeter en prison. Le malheureux, prévoyant sa destinée, attend patiemment la mort, mais Alexandre ne l'ordonne pas immédiatement.

L'occasion était bonne pour rempUr son trésor, et prélat était riche. Le pape fait donc saisir au palais Orsini toutes les richesses qu il contient; on en chasse sa famille, sa mère, ses domestiques, en ne leur laissant que les vêtements indispensables. Ce nétait pas encore assez pour ce pape insatiable; il fait dire à la mère du cardinal que, moyennant deux mille écus et une très grosse perle fine, qu'il savait appartenir aux Orsini, elle aurait la permission de veiller elle-même aux aliments de son fils. La pauvre mère, dit 13urchard, trouva les deux mille écus, qu'elle versa au pape; quant à la perle, le prisonnier lavait donnée jadis à sa maîtresse; celle-ci, pour sauver son amant, n'hésita pas : vêtue d'un costume masculin, elle fut introduite près du Saint-Père, et lui remit l'objet précieux.

Alexandre, fidèle à sa parole, leur donnal'autorisation convenue, prius cibum et potum ministrare cardinali, et cependant le prisonnier mourut quelques jours après, le 22 février 1503.

Pendant les négociations, le pape avait fait donner au cardinal son fameux poison lent, venenum attermina. turrij, attemperatum, qui tuait sûrement au jour prévu- Biherat calicem, écrit Burchard (1) : il avait bu le calice, le breuvage fatal qui ne pardonnait pas (2).

(1) Arch. Fiorent., Littere di Balia, citée par Thuasne ; Burchard, II, 210, notes.

(2) Gebhart, loc. cit.

La fourberie d'Alexandre Borgia trouva encore moyen de se manifester après Tassassinat de son prisonnier. Non content de l'avoir tué après lavoir complètement dépouillé, il dissimula son forfait : il convoqua, dit Guistinian, les médecins qui avaient assisté à l'événement, et leur fit examiner le cadavre (i), avec ordre de conclure à une mort naturelle. « Perjustificare la morte : del ditto esser stata natural e non per alcuna violenza di reneno ne altro (2) . »

Les médecins ne firent aucune difficulté de reconnaître dans la mort du cardinal l'effet d'une longue et pénible maladie; du reste, sous la Renaissance, les médecins avaient de l'exercice de leur art une conception toute particulière; moyennant de bons honoraires, ils ne se Taisaient aucun scrupule de dépêcher leurs malades dans l'autre monde, avec le même zèle qu'ils mettaient à les sauver, si tel était le désir des familles. On cite le cas de ce médecin de Ihôpital du Latran qui, embusqué au coin d'une rue, abattait à coups de flèches les dévots matineux, puis les soulageait de leurs escarcelles, ou bien empoisonnait ses clients, après leur avoir dicté « un bon testament (3) ». De tels médecins n'étaient donc pas en peine pour affirmer toute naturelle la mort violente du cardinal Orsini.

Sous couleur de réprimer la conjuration qui s'était formée contre les Borgia, le pape dépouilla lïllustre famille Orsini de tous ses biens : les hommes furent tués, les femmes et les enfants empoisonnés ou chassés;

(i) BuRCHARD, III. 236-238.

(2) GiusTi.MA.N, Dépêche 21)6, in Gebhart.

(3) Gebuart, loc. cil.

la plus riche famille de toute Tltalie fut ainsi vole'e et dispersée, sans que nul pût leur venir en aide.

Mais ces vols incessants ne parvenaient pas à étancher cette soif inextinguible de l'or qui tourmentait Borgia; il empoisonna tour à tour les plus riches princes de l'Église : le cardinal de Modène, dont il n'attendit même pas la mort pour faire Finventaire de la succession. Cette fois, le pape trouva un complice dans le secrétaire^ l'homme de confiance de la victime. Puis, c'est le tour du cardinal Méchiel, empoisonné par son cuisinier, et dont l'héritage, qui revient au pape, se monte à plus de 100,000 ducats; c'est le propre neveu d'Alexandre VI, le cardinal de Monreale, qui « a été expédié par le chemin qu'ont pris les autres, après qu'ils ont été particulièrement engraissés. »

C'est le cardinal d'Aragon, à qui on verse le venenum attemperatum au cours d'une visite qu'il faisait au Fortalitam de Salerne; il y fut averti, du reste, qu'il mourrait sous peu, et effectivement, de retour à Rome, il succombait moins d'un mois après (1).

La terreur règne à Rome et dans tous les États d'Italie; s'empressant de suivre un tel exemple, les citoyens des villes, les paysans dans les campagnes, ne vivent que de crimes et de vols. Il semble que brusquement la société vient de faire un retour en arrière vers les siècles de barbarie, que la conscience humaine, aveuglée par le ne sais quelle folie, sombre définitivement dans la boue et dans le sang.

Le poison était devenu Tarme la plus commune; que de victimes, et non des moindres, ne fit-il pas! C'est

(1) MuRATORi, Infessura, p. 1196.

un Malatesta qui empoisonne sa femme, fille de Nicolas d'Esté, duc de Ferrare. dont Brantôme vanta la sagesse et la chasteté (i); le commentateur a soin d'ajouter, du reste, que sa chasteté n'était pas tellement à l'épreuve qu'elle ne fût convaincue d'adultère par son mari, qui la fit mourir. Elle chassait de race, car sa mère, Laura Malatesta, dite Parasma, avait éprouvé le même sort et pour la même cause.

Une autre fois, c'est un paysan, nommé Mari ni — anarchiste avant l'heure, — qui apporte de Gonstantinople une ampoule de poison pour la jeter dans la fontaine de la Porte Viridaris, près du Vatican : c'est là que les serviteurs venaient puiser l'eau pour le service du pape, de la cour et de tout le personnel du palais pontifical. Comme on redoutait toujours que cette eau ne fût contaminée, on avait entouré la fontaine de murs élevés; une petite fenêtre de bois, cadenassée était la seule ouverture de cette clôture. Le poison du paysan pouvait tuer en cinq jours, mais pas avant. Par quelle circonstance le complot fut-il découvert? Les chroniques sont muettes à ce sujet, mais elles rapportent le supplice qu'on infligea au malheureux : il fut promené dans la ville, nu sur un char, et chargé de chaînes; de temps en temps, on le frappait de fers, de tenailles, de forceps rougis. On le conduisit ainsi au Capilole, où, devant la croix, on l'assomma d'un coup de massue, puis on l'acheva avec le poignard; on divisa le cadavre en quatre morceaux, que l'on pendit aux portes Saint-Paul, Saint-Jean, du Château et del Popolo (2)

(1) Brantôme, II, 20o.

(2) Mlratori, Infetsura, an. 1490.

Ce ne fut pas le seul attentat dirigé contre le pape Alexandre VI : des conjurations multiples se fomentaient contre la tyrannie insupportable des Borgia — complots toujours déjoués par la police de César, ou la trahison d'un conjuré; une fois, entre autres, on arrêta un musicien venu de Forli pour remettre au pape des lettres empoisonnées et enfermées dans un roseau; le poison qu'elles contenaient était si violent, dit Burchard, qu'aucun remède ne pouvait le combattre. Le Pape apprit — par quelle voie? — le complot qui sourdissait contre lui : le musicien jeté en prison, ainsi que son complice, domestique de Sa Sainteté, avoua qu'il ne se faisait aucune illusion sur le sort qui l'attendait; il périt courageusement dans les derniers supplices (1).

Cependant la terreur était à son comble à Rome et dans toute l'Italie; les derniers assassinats, celui dOrsini, en particulier, avaient épouvanté le Sacré Collège, dont chaque cardinal se sentait menacé par la criminelle cupidité des Borgia, quand brusquement le tyran mourut. L'Italie était enfin délivrée de cet atroce cauchemar; la dynastie des Borgia, en pleine apothéose, allait disparaître.

C'est le propre des familles pontificales, à rencontre des dynasties royales qui, la plupart du temps, s'éteignent faute de descendance, de rentrer dans le silence et l'ombre, après avoir brillé dun éclat singulier, mais éphémère. C'est ainsi que le dernier Borgia serait, paraît-il, mort à Londres, il y a à peine quelques années, où il exerçait, le croirait-on, le paci-

(1) Burchard, II, 578.

fique métier de photographe f A ce propos, notre ami Paul Ginisty nous fait part des réflexions suivantes, qui ne manquent ni de justesse ni de piquant :

c Oui. le dernier descendant de cette famille, Ihomme qui portait encore ce nom redoutable, demeuré le symbole de la tyrannie, du sacrilège, du meurtre, avec des raffinements démoniaques, était un pauvre hère, ayant échoué à Londres, où il vivotait péniblement de son métier de photographe. Est-on assez loin de la légende de son efi'rayant ancêtre, le pape athée Alexandre VI, succombant lui-même au poison qull avait si souvent versé ? Est-on assez loin de ces grandioses horreurs, de ces déchaînements furieux d "ambition, de ces passions farouches qui ne connaissent nul frein, nulle entrave?

t Le dernier des Borgia faisait le portrait des servantes sentimentales voulant envoyer leur image à leur bon ami, et le seul commandement de cet héritier déchu d'une légion de tyrans était : « Ne bougeons plus » . Enfin, lui dont les aïeux avaient manié sans scrupule des philtres abominables, il était vulgairement empoisonné, l'infortuné bohème, par les mets frelatés et sophistiqués, que réservent les restaurants des grandes villes à leurs clients modestes. Ce poison des louches mixtures des restaurants à bon marché est peut-être plus lent dans ses elfets, mais il n'est pas moins sûr que le célèbre poison de la famille des Borgia. »

Et cependant, ajoutons-nous' à notre tour, qui pourrait affirmer que. malgré sa misère, ce pauvre photographe, de pi incière lignée, ne fut pas le plus heureux et le mieux partagé de toute la famille? 11 ne connut pas Tambition dévorante qui consume et afi'ole, mais

il vécut en bon philosophe^, à l'abri des tempêtes et des tourmentes qui avaient emporté ses aïeux. C'était un sage I

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