LE POISON DES BORGIA
Aucune histoire n'a provoqué plus de polémiques que celle de la Papauté au seizième siècle, et surtout au temps des Borgia. Les pamphlets les plus violents, les condamnations les plus sévères, les apologies les plus flatteuses, les panégyriques les plus invraisemblables, ont tour à tour ému l'opinion et l'ont profondément égarée. C'est que jusqu à ces derniers temps, les historiens qui ont traité cette époque enveloppée d'une singulière obscurité nont su conserver une impartialité souveraine, 1 esprit de parti ayant le plus souvent dicté leur jugement et aveuglé leur conscience. Aujourd'hui cependant, quelques écrivains, comprenant mieux le rôle qu'ils assumaient, ont pu, en se référant aux textes précis des contemporains, aux sources authentiques, apporter quelque clarté dans cette étude (1).
(1) Voir en particulier :
Pastor, Geschichte der Papste. (Les deux volumes traduits en français s'arrêt< nt à l'epoquH qui nous occupe).
Gebhart, Moines et papes (Haclietto, 189(i).
Gebhart, Origines de la Renaissance en Italie.
Zeli.er, Italie et Renaissance.
Pour la biographie des Borgia, consulter :
Gordon, Histoire d'Alexandre VI Rorgia. Londres, 4729.
Clément. Histoire du pape Alexandre VI, de César et de Lucrèce Borgia. Paris, 1882. (Apologie excessive de la famille Borgia).
Les Borgia sont le plus souvent pre'sentés comme des monstres de cruauté et de perfidie : les innombrables crimes d'Alexandre VI ne l'ont-ils pas fait passer pour un véritable Antéchrist? Nul genre de supplice dont ils n'aient abusé; mais parmi tous les moyens dont ils disposaient pour frapper leurs ennemis, le poison fut, dit-on, le plus commun et le plus usuel. A ce titre, ils méritent de retenir notre attention et nous avons vu que cette réputation n'est pas usurpée.
Que n'a-t-on pas dit sur le » poison dès Borgia » ! Que de légendes, que de romans, que de drames, n'at-on pas écrits sur'ces fameux empoisonneurs, qui, à l'occasion, ne dédaignaient pas les autres genres de mort, plus cruels et plus audacieux !
Cependant, avant de pénétrer plus avant dans le vif du su, et, convient-il d'étudier le caractère et la politique du pape Alexandre VI et de ses enfants, surtout de son fils César.
Le premier point à établir, c'est que ce Souverain Pontife et sa famille, que certains écrits ont voués à l'exécration, n'étaient pas une exception dans la société italienne du quinzième siècle. Ni meilleurs ni pires que les autres princes de l'Église ou que les tyrans des principautés voisines, ils n'avaient pas le monopole
Gregorovics, Luerezia Borgia, trad. franc, de Paul Regnaud. Paris. 1876.
Et parmi les documents du temps :
BiRCHAHDi (Joh.) Diarium, publié par Thuasne, Paris, 1883-85; MuRATOHi, Berum italicarum Sci'iptores ; Milan, 1723-1751 ; les Mémoires et Chroniques de Commises, d'Auton, du Loyal serviteur, et enfin :
Dixpacei di Antonio Giu$tiniani, ambasciatore veneto in Borna, 1502-1505.
de la perfidie, de la cruauté ou de la violence. Il suffit de lire les chroniques du temps, les annales de Muratori notamment, pour constater qu'à Milan, à Florence, à Sienne, à Parme, à Gênes, à Mantoue, à Venise, à Ferrare, la même barbarie engendrait les mêmes crimes : la Rome pontificale, perpétuellement ensanglantée, n'avait rien à envier aux autres villes italiennes. Machiavel a résumé dans le Prince les véritables principes qui guidaient la poUtique de son temps, et son héros, prototype de la fourberie, n'est pas seulement, comme on Ta dit, le portrait de César Borgia; il incarne en lui l'âme et le caractère des princes de la Renaissance : chacun, en effet, semblait vouloir dépasser l'autre en scélératesse, et l'immorahté de César Borgia, le maître condottiere, provoquait chez •eux moins d'exécration que d'admiration et d envie.
Quel étrange contraste! Cette époque, qui semble continuer directement et sans transition le temps du Bas-Empire romain, voit éclore, comme une fleur immaculée sur un monceau de boue, l'admirable Renaissance; l'art et la poésie brillent d'un singulier éclat, encouragés par ces princes cruels et débauchés, mais restés sensibles à la beauté. L'antiquité païenne, condamnée à cause de son aimable philosophie par l'austère christianisme, revient à la mode ; Plaute est fauteur favori du Vatican et les poètes s'inspirent des purs chefs-d'œuvres de la meilleure latinité. Les artistes, peintres, sculpteurs, architectes enrichissent l'Italie de leurs plus géniales conceptions : cest f heure où Michel-Ange arrive à Rome, appelé par Alexandre VI.
On objectera, il est vrai, que si les seigneurs laïques trouvaient dans f inconscience morale où ils étaient
plongés quelque excuse à leurs crimes, les princes de l'Église, chargés de prêcher la charité et 1 humilité, étaient impardonnables de tomber dans les mêmes vices qu'ils auraient dû combattre. Les écrivains qui portent ce jugement sur la papauté du quinzième et du seizième siècles se font une idée étrangement fausse de son rôle dans l'histoire. C'est seulement dans les temps modernes ([ue le pape, s'élevant au-dessus des puissances temporelles, a acquis cette autorité spirituelle qui fait de lui l'arbitre suprême de la chrétienté.
Au moyen âge, et sous la Renaissance, le pape est un souverain, souvent plus occupé à défendre ses biens matériels, incessamment menacés par ses voisins turbulents, qu'à intervenir comme représentant de Dieu auprès des rois et des empereurs; aussi bien ceux-ci le dédaignent-ils quelque peu, et ne craignent-ils plus les foudres sacrées que le successeur de saint Pierre appelle sur leurs têtes. Dans le gouvernement intérieur de ses États, le pape rencontrait également des difficultés inouïes. La présence à Rome de tous les cardinaux du Sacré Collège, intriguant, conspirant contre leur élu, était pour le Saint-Père l'occasion d'hostilités continuelles : l'anarchie régnait souvent en maîtresse dans les États de l'Église, et c'est cette anarchie qu'Alexandre VI voulait combattre, en faisant l'unité italienne au profit de la papauté, suivant les uns, au profit de son fils César, suivant d'autres. Aucun scrupule ne retint les Borgia : à Rome et dans la péninsule, ils firent régner la terreur, entassant crimes sur crimes, cruautés sur cruautés. La mort vint enlever Alexandre avant la réalisation de son projet; s'ill'avait achevé, peut-être serait-il devenu une grande figure
de l'histoire; il est resté le pape odieux et exécrable qui a souillé de ses hontes le trône de saint Pierre.
Cependant quelques rares esprits, conscients de lindignitéoù sombrait la papauté, jetaient le cri d'alarme : Nicolas Clemengis, Savonarole^ Pic de la Mirandole, protestèrent hautement contre les abus et les excès du pouvoir pontifical : les débauches innombrables des princes de l'Église (la plus célèbre est le banquet des cinquante courtisanes nues), les exactions simoniaques du pape et de ses cardinaux faisant argent de tout, vendant les indulgences et les absolutions^ autorisant moyennant finances les bougreries les plus infâmes, les licences les plus éhontées; les crimes^ meurtres, empoisonnements continuels, toutes ces turpitudes sont décrites dans le fameux pamphlet, la Lettre à Savelli (1), dans la Taxe des parties casuelles du pape, dans les écrits de Savonarole et de la Mirandole; elles trouvent un fidèle écho dans Burchard, qui les relate avec une parfaite inconscience de leur immoralité, dans l'Arétin qui dépeint la vie des couvents sous des couleurs plus joyeuses que monacales.
Quel fut au juste, au temps des Borgia, le rôle du poison? Il semble bien — autant qu'un jugement précis peut être porté sur un tel sujet — que la légende n'a rien exagéré et qu'effectivement le poison fut une des armes favorites des criminels de la Renaissance. Aussi bien en matière politique que dans la vie privée, les
(1) Magnifico Domino Sylvio de Sabellis apud Serenissimum Romanum regem. (Pic de la Mirandole, Op. omma, Bùle.)
Nicolas Clemengis, De corrupto Ecclesiœ statu, i^aris, 1562.
DuRANDUs, Tractutus demodo generalis celebrandi concilii, 1671.
Taxes des parties casuelles de la boutique du pape. (Lyon, 1564).
empoisonnements furent nombreux; la raison en est qu'cà aucune époque on ne sut jamais aussi bien manier cette arme dangereuse, ni la dissimuler aussi parfaitement. Les Borgia avaient bipn leur poison : de l'arsenic combine' aux alcaloïdes de la pulre' faction.
Daprès Garelli, médecin de l'empereur Charles Vf, la préparation était des plus simples : on sacrifiait un porc, on saupoudrait d'acide arsénieux les organes abdominaux, et on attendait que la putréfaction — ralentie d ailleurs par larsenic — fût complète. Il n'y avait plus qu'à faire sécher la masse putréfiée ou à en recueillir les liquides; on obtenait de la sorte un excellent poison, bien autrement violent que l'acide arsénieux primitivement employé. Nous verrons plus loin, en étudiant les poisons du dix-septième siècle, que les alchimistes et matrones renouvelèrent ce procédé : le poison de la Brinvilliers ne différa guère, semble-t-il, de celui des Borgia.
Suivant Flandin, un toxicologue dont nous avons souvent invoqué l'autorité, le poison lent des Borgia était de lacide arsénieux peu soluble.
Le poison le plus violent était une de ces préparations solubles d'arsenic, dont les effets sont si rapides [u'on pourrait presque dire, en raison des doses, qu'ils -ont instantanés.
Ce qui apparaît de plus certain, c'est que le poison des Borffia était une mixture complexe, dont on ignore encore aujourd'hui l'exacte composition.
Le musicographe Blaze de Bury a conté quelque part qu'il s'en était fallu de peu qu'il apprît la terrible recette, et il regrettait fort d'avoir perdu cette occasion d'éclaircir un problème historique.
Il se trouvait une fois au Théâtre-Italien, où on donnait Lucrèce Borgia, de Donizetti. Son voisin était un petit vieillard à la fie^ure hoffmanesque, qui, tout en somnolant dans son fauteuil d'orchestre, suivait à ce qu'il semblait, bercé par la musique, un rêve qui le faisait sourire d'une façon un peu singulière, et comme inquiétante. 11 se trouva qu'il s'abandonna un peu trop sur l'épaule de son voisin, et ce mouvement brusque le réveilla. Avec une politesse raffinée, il se confondit en excuses; il les renouvela, à l'entr'acte, à Blaze de Bury.
« Ah I lui dit-il, je songeais à une si curieuse chose I . . . Je songeais que le poison des Borgia, je suis le seul aujourd'hui à en avoir le secret... » Et il eut un petit rire silencieux, un petit rire de vieux sorcier.
Une conversation qui commençait ainsi devait exciter la curiosité d'un écrivain qui s'était voué aux études historiques. Blaze de Bury ne la laissa pas tomber.
« Oui, poursuivit le vieillard, je possède par héritage la propriété de cette recette; dans ma famille, on se la lègue de père en fils. Ah! ah! cela n'est pas banal, n'est-ce pas, une pareille connaissance? »
Blaze de Bury le pressa de questions. L'autre souriait toujours d'un sourire énigmatique.
Le rideau se releva et le troisième acte se joua. A l'entr'acte suivant, Blaze de Bury, très intrigué, remit la causerie sur le même thème. On venait de nommer devant lui son interlocuteur; c'était le duc de Riario Sforza, un descendant, lui aussi, de famille historique mêlée, en eff'et, à celle des Borgia.
Le duc promit à Blaze de Bury, puisqu'il étudiait précisément la figure de Lucrèce — il l'a même un
peu réhabilitée, — de lui communiquer la mystérieuse recette. Sans qu'on eût la moindre tentation de s'en servir pratiquement, c était une curiosité historique qui valait la peine (ju'on y attachât quelque prix. Rendez- vous fut pris pour cette communication. Blaze de Hury eut le tort de manquer à ce rendez-vous, et ce fut tant pis, car le duc quitta Paris, et l'occasion ne se retrouva plus.
D'autre<i. paraît-il, ont connu ce secret mystérieux, mais ils ont négligé de le transmettre à la postérité. Le roi d Espagne Philippe 11 le possé<lait, dit on; d'où le langage tenu par Sixte-Quiui à l'ambassadeur dEspagne : « Sachez, monsieur l ambassadeur, que je ne crains rien de votre ma tre, exi^epté ses Requiescat in pace. •
Le poison des Borgia poitait le nom de cantarella ou cant/ire'li. (] était, .lU dii'e de Paolo Jovio, « une espèce de poudre blanchâtre, qui ressemble en quelque manière à du sucre, et doit on avait fait épreuve sur un grand nombre de pauvres innocents qui en étaient morts dans un misérable état. »
L'origine de ce nom e>t as>ez énigmatique. Le mot cantarella e-t une exprès^ on populaire : en italien, elle sig lifie chanterelle. ()'•. c'était pour avoir leurs biens que bîs iioruia fiisai-'Mt tant de victimes. Ils battaient monnaie au moyci du .«oi^on. L expression faire chmiV'r ne serait-elle p'-i u le expression nouvelle de la lari'iue populdre? On •• rappelle les paroles de Mazarin : Le peu de diaulp. ff n- il ayera.
C e-^t une ' ••.intaiell i ^ (pii parait avoir été surtout usitée à la co ir d'Alex/uidn* VI. Néanmoins, il est difcile au,<»urd'hui de dire i ce l'ut bien là le célèbre
venenum attemperatum^ le poison lent de la Renaissance, qui retardait à volonté le dénouement fatal et permettait de tuer à plus ou moins longue échéance. Ces secrets étaient si terribles que leurs détenteurs se gardaient bien de les transcrire; si les ennemis des Borgia les accusent à tout moment du crime d empoisonnement, ils ne donnent aucun détail sur la façon dont fut commis l'attentat. Un point reste établi néanmoins : l'arsenic est consacré le roi des poisons, et c'est lui qui constitue la base de toutes les préparations toxiques, parfois extrêmement compliquées.
Tandis que le moyen âge est le temps des poisons végétaux, celui des solanées, de la belladone, de la jusquiame, dont les sorcières connaissaient à merveille les propriétés thérapeutiques et toxiques, la Renaissance est l'époque des poisons minéraux, dont la supériorité s'affirme sur leurs rivaux. La science du crime n'a pas voulu rester en arrière de l'art et de la poésie, elle a progressé également, tant est vraie cette loi naturelle que les progrès de l'esprit servent également la cause du bien et du mal, et que la moralisation de l'espèce humaine semble peu gagner à l'affranchissement de la pensée; à son essor vers l'idéal correspond une marche parallèle vers les abîmes du crime.
L'ingéniosité des empoisonneurs (A) se manifesta surtout dans le choix du véhicule où ils pouvaient aisément dissimuler le toxique; chacun possédait son arme mortelle; celle-ci était comme un joyau de famille qui se léguait de père en fils.
Savelli, celui-là même à qui est adressée la lettre si violente dont nous parlons plus haut, et qui semble, d'après cette diatribe, si vertueux et si pur, Savelli
empoisonnait au moyen de clefs préparées à cet effet. Il faisait cadeau à la victime d'un coffret ouvragé, puis lui remettait la clef pour l'ouvrir; or, celle-ci présentait quelques aspérités et jouait mal dans la serrure; il fallait forcer pour l'introduire; au cours de cette manœuvre, l'imprudent se blessait à la main, blessure insignifiante en apparence, mais qui senvenimait bientôt : une goutte de poison contenue dans un invisible chaton ayant souillé la plaie, la mort était fatale, inévitable.
Dautres se servaient de bagues de mort fabriquées de la même façon. Le professeur Brouardel, dans un de ses récents ouvrages, a décrit un de ces bijoux dont on a retrouvé dernièrement un modèle (1). 11 suftisait de serrer la main de quelqu un, de lui faire avec le chaton une petite écorchure, et le poison ne tardait pas à faire son œuvre : tantôt la mort était immédiate, le plus souvent lente, après une cruelle maladie : les cheveux et les dents tombaient, la peau se couvrait d'ulcères et de plaies gangreneuses.
Quelques-uns, pour mieux dissimuler encore le toxique, empoisonnaient d'un seul côté la lame dun couteau d'or : si on coupait un fruit avec ce couteau, un morceau était empoisonné, l'autre intact (2). Par quels mystérieux procédés se faisait cette singulière
(1) Brouardel, Des empoisonnements.
(2) Parysatis, la sœur de Xerxés, empoisonna Statira, l'épouse de son (ils Artaxerxès en lui servantla nioiti(! d'un oiseau qu'elle avait coupé avec un couteau enduit de poison d'un seul côté. Elle put, sans crainte, manger elle-même l'autre moitié non infectée.
Elle inventa cet artifice, d'après Ctésias, parce que Statira, objet de sa haine, était toujours en défiance contre le poison. (Flandin, op. cit ).
préparation? Le secret ne nous en est point parvenu, et cependant il e'tait encore connu au dix-septième siècle. « Beaucoup de poisons, écrit Stendhal, connus à Rome vers 1750 sont perdus; on ne trouverait plus même à Naples certains poisons encore en usage dans les guerres civilisantes de la Révolution française (1). »
L'usage du poison ne tarda pas à se généraliser dans le peuple; les armées en campagne elles-mêmes ne négligeaient pas ce lâche moyen d'exterminer leurs ennemis. » Brantôme, en racontant la vie du Grand- Maître de Chaumont, cite ce beau trait : pour empêcher les Suisses de faire un retour offensif sur Milan, il les fit « tous évanouir et retirer sans perte de ses gens, car il leur fit couper les vivres et abattre tous les moulins, et fit empoisonner tous les vins à Gallereas où ils estoient (2). » 11 en mourut environ deux cents. Étrange façon, en vérité, de faire la guerre; il est vrai que le droit des gens était alors totalement inconnu, et le vœ victis le seul principe qui guidait les condottières du seizième siècle.
Ce trait du Grand-Maître de Chaumont ne souleva ni colère ni indignation : les soldats commettaient bien d'autres férocités. Une fois, entre autres, les soldats gascons avaient avalé avant la bataille tout l'or quils portaient, pour le soustraire à leurs ennemis. Ceux-ci les firent prisonniers, et apprenant la chose, les éventrèrent tous pour s'emparer du butin caché (3) . Quant aux cruautés commises par César Borgia et ses troupes,
(1) Stendhal, Promenade dans Rome.
(2) Brantôme, III, 4.
(3) SisMONDi, VIII, 65.
elles dépassent tout ce qu'on peut imaginer. Le sac de Faenza reste tristement célèbre dans les annales de l'Italie. L'empoisonnement des sources, des puits, des fontaines, des aliments passait donc pour un procédé légitime, Farme la meilleure étant celle qui tuait le plus sûrement.
Le poison servait également dans les duels : Brantôme rapporte que deux seigneurs avaient décidé de terminer leur querelle de l'étrange façon que voici : ils avaient fait préparer une coupe pleine de poison, et proposé « que les deux parties adverses en beussent chacun la moitié » . Duel évidemment original, surtout si l'usage du contre-poison n'était pas interdit. Cependant il en était de plus inouïs encore, comme, par exemple, ce combat singulier, où les deux adversaires devaient marcher pieds nus dans une chambre pavée de rasoirs (d)!
Les préparations de poison s'accompagnaient la plupart du temps de sortilèges et de magie noire. On sait que ces deux arts sont inséparables et que tout bon poison doit être placé sous l'invocation de Satan et de ses démons. Les Italiens, dont on connaît lesprit superstitieux, mêlaient aux exercices de piété, aux pénitences les plus pénibles, la plus grossière sorcellerie. Les exemples sont nombreux de la superstition populaire à cette époque. Muratori raconte que de nombreuses calamités éclatèrent à la suite d un sinistre présage : la fontaine du pape Jean versa de l'eau rouge comme du sang, en juin 1487 (2).
(1) Bran-tome, VI, 417.
(2) McRATORi, Infessura, p. 1216.
D'autres fois^ les calamités sont si terribles que le peuple et les seigneurs s'astreignent à des jeûnes prolongés; les courtisanes ne reçoivent plus personne; une d'elles, qui, au cours d'une période d'abstinence^ avait, par cupidité, reçu un jeune homme^ fut empoignée par ses camarades et mutilée atrocement (1). Comme ces pénitences ne calmaient pas le courroux du ciel, on vit dans ces affreux malheurs le châtiment des vices, des crimes et des débauches du siècle; chacun fit son examen de conscience, et — de même que dans « les animaux malades de la peste »^ c'est l'âne innocent qui paie pour les grands coupables, — ce fut parmi les gens du peuple qu'on chercha des victimes expiatoires. On arrêta deux jeunes barbiers convaincus de sodomie, péché pourtant banal en ces temps de perversion. On les attacha, les mains liées au dos, et on les fouetta sur la place publique : spectacle très digne et très moral, ajoute le chroniqueur; bien plus, quelques femmes, voulant venger l'affront fait à leur sexe, s'écrièrent tout d'une voix : t Genitalia membra talibus prœcidi deberent (2) . »
Quant aux assassins, empoisonneurs, voleurs de haute lignée, personne ne les inquiétait, la justice n'était pas faite pour eux, ils jouissaient de l'impunité la plus absolue et il en fut ainsi jusque dans le courant du dix-neuvième siècle. C'est ainsi que vers 1810, un Espagnol ayant été empoisonné à Rome par un Italien, l'ambassadeur, son compatriote, voulant punir le crime, protesta énergiquement auprès des autorités