‹ Poisons et sortilègesChapitre 27 sur 32 · MURATORI · texte numérisé non relu

MURATORI

(2) MuRÀTORi, 890.

romaines ; il rencontra chez celles-ci une résistance opiniâtre : c'était vraiment beaucoup de bruit pour peu de chose, et Tempoisonnement d'un citoyen valait-il quon mît la justice en mouvement? L'ambassadeur tint bon et, après de longues et pénibles négociations, obtint l'arrestation et le châtiment du coupable. Le peuple de Rome fut stupéfait de cette sévérité inaccoutumée, tant il était habitué à voir les crimes impunis (1).

Il fallait, pour émouvoir la police, que ces crimes réitérés devinssent en quelque sorte une véritable calamité publique ; lorsqu'on connut les assassinats multiples dont la Toffana (2) s'était rendue coupable, on

(1) Stendhal, loe. cit.

(2) D'après Garelli, Tacqua toflana était une dissolution d'acide arsénieux dans de l'eau distillée de cymbalaire, additionnée d'une sorte d'alcoolat de cantharides. Le nom de la Toffana et de l'acqua ToIJana est signalé par les historiens du dixseptième siècle. Les historiens rapportent que, sous le règne du vice-roi Ferdinand Afan de Ribéra, duc d'Alcala (1632-1635), une mauvaise femme, du nom de Tofania. fut exécutée, pour avoir préparé et vi ndu une eau toxique qui avait fait un grand nombre de victimes à Palerme et aux environs.

L'histoire fait mention d'une autre Toffana, venue à Rome vers 1640 et qui y mourut en 1651, sans avoir été inquiétée par la justice.

Enfin, une troisième Toiïana doit avoir vécu à Rome en 1780; elle fut exécutée dans cette ville, mais on ne possède sur ce personnage que de vagues renseignements.

Celte femme était très âgée lorsqu'elle fut saisie par la justice. File s'était retirée dans un couvent. La torture lui arracha l'aveu de ses forfaits.

C'était sous le couvert de la religion que la Toffana dissimulait ses crimes. L'eau trop fameuRe qu'elle distribuait, moyennant aumônes, aux femmes qui voulaient se débarrasser de leurs maris ou aux personnes qui espéraient un héritage, s'appelait manne de Saint IS'icolas de Bar ou petite eau de Naples, manna di Santo Nicolas di Bari, acqua ncquetta diNapoli. On ne la tonnait guère aujourd'hui que sous le nom d'acqua Toffana.

l'arrêta et on la jugea ; il est vrai de dire que cette sinistre mégère avait^ par son eau tristement célèbre, fait d'innombrables victimes,, et quil fallait enrayer à tout prix cette épidémie qui ravageait Naples et l'Italie; mais lorque 1 empoisonnement était un crime « accidentel », les autorités ne s'en préoccupaient pas. C'est grâce à cette circonstance particulière que l'Italie, terre classique des empoisonnements (i), eut

Malheureusement, la Toffana laissait a|)rès elle des élèves dignes de son nom. En 1(>59, sous le pontificat d'Alexandre VII, on découvrit une association de femmes dont le but était de faire mourir tous les maris détestés et qui avaient passé l'âge de la jeunesse. Cette association avait pour chef une vieille, nommée la Sparra, héritière des secrets de la Tod'ana. On saisit jusqu'à quarante complices de cette étrange affiliation, et on leur fît subir la torture. La Sparra et plusieurs autres furent condanmées à la corde et pendues publiquement. (Flandin et Danger, op cit.)

(1) Ce n'est pas seulement p.n Italie qu'on retrouve jusqu'au seizième siècle le poison près des trônes et dans la mam des princes.

En 1505, deux ans après la mort d'Alexandre VI, Yvan IV règne sur toutes les Russies. Digne successeur de tant d'autres despotes, celui-là est peut-être le plus grand maître en fait d'empoisonnement. Il s'est fait, disent les historiens (l'expression est singulière) une horloge de poisons, c'est-à-dire qu'il compte les heures de ses journées par des empoisonnements.

Ce monstre a épousé sept femmes et les a toutes empoisonnées. A Rome, Calpurnius en avait fait autant ; mais Calpurnius, du moins, fut puni.

En Espagne, vers la même époque, Philippe II, d'odieuse mémoire, empoisonnait son frère Don Juan et son ministre Escovedo.

Il faudrait, en Allemagne, remonter à la maison de Souabe, pour rappeler la mort de Henri IV dit le Cruel, de Frédéric II son fils, de Conrad IV son petit-fils, le premier empoisonné par sa femme Constance, les deux autres par Maintroi, qui. dans son ambition de régner, se servait indilï'éremment du fer ou du poison.

Il faudrait, en Angleterre, interroger la famille des Plantagenets, des Tudors et des Stuarts, et, en particulier, les règnes de Henri II, de Henri VlU, et de Jacques I*"^, où l'on retrouverait

si longtemps à souffrir de ce fléau social : ce fut le pays qui s'adapta le plus tardivement aux conditions de la vie moderne, qui se moralisa le plus lentement, dont la conscience fut la plus longue à se dégager et à s'orienter vers la justice.

C'est cette inconscience de l'immoralité qui fut cause que tous les vices et tous les crimes — et en particulier les multiples empoisonnements — purent fleurir et germer sur cette terre de la poésie et de l'art, telles des plantes vénéneuses poussant aux pieds des arbres séculaires. Hâtons-nous dajouter cependant que cette dissolution des mœurs peut à peine porter une ombre légère au merveilleux décor de la Renaissance italienne : les hommes passent, leurs œuvres restent, immortellement belles lorsqu'elles sont l'expression d'un pur idéal, de cet idéal qui rachète bien des fautes et bien des crimes, quand il a pour objet l'amour de la Beauté.

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