LA MORT DALEXANDRE VI
Le vendredi 18 août 1503, Alexandre VI rendait le dernier soupir.
Cette mort inattendue survenait d'une façon inopportune, arrêtant dans son essor l'œuvre à laquelle le pape s'était consacré, surprenant César Borgia impuissant à faire élire par le Conclave le candidat de son choix.
Le bruit se répandit quWlexandre VI était mort empoisonné, victime de sa propre machination. L'historien anglais Gordon s'est fait lécho fidèle de cette version populaire, qu'avaient accréditée déjà Paolo Jovio, Guiccardini. Plalina, Bembo, d'autres encore.
Le pape, d'après Gordon, avait prié à souper, ce soir-là, neuf cardinaux ; la table était dressée à la vigne d'un des convive^, le cardinal de Cometo. Un échanson fidèle avait reçu l'ordre de verser au cours du repas le poison à tous les invités du pape, qui les supprimait ainsi d'un seul coup pour s emparer de leurs richesses ; bien entendu César était du complot et du dîner; son père et lui devaient être les seuls survivants de l'orgie pontillcale. Arrivés à la vigne avant l'heure, Alexandre et son fils, exténués de cbaleur (on était en pleine canicule), demandent à boire ; un domestique, non prévenu, leur verse le vin destiné aux convives, dans lequel la cantnrdla était dissoute. L'effet ne se fit pas attendre. Quelques instants après,
le pape roulait subitement à terre^ en proie à d'atroces convulsions; on le releva sans connaissance; il était « comme mort » ; on le transporta au palais, on lui donna un vomitif, on le saigna : peine perdue, Alexandre succombait dans la soirée.
Son fils, qui avait bu également le breuvage fatal, se sent malade à son tour; soupçonnant la terrible méprise, il use des contrepoisons les plus énergiques que l'on connût : il fait ouvrir le ventre d'une mule vivante et s'y plonge comme dans une baignoire ; ce singulier antidote lui sauva la vie, mais il resta longtemps souffrant et sa maladie l'empêcha de prendre une part active aux désordres dont Rome s'ensanglantait à chaque élection pontificale.
Tel est, en substance, le récit dramatique et romanesque de Gordon ; les historiens du temps, tous plus ou moins hostiles aux Borgia, ajoutent foi à cette version. D'ailleurs, cette mort dAlexandre, pris à son propre piège, victime de ce poison qu'il préparait pour dautres, n'est-elle pas d'une grande moralité et n'apparaît-elle pas comme le châtiment mérité de ses monstrueux crimes?
Neque est lex justior iilla
Quam necis artificis arte perire sua.
Voltaire fut le premier qui exprima des doutes sérieux sur lauthenticité de cette version ; le drame lui paraissait trop romanesque pour être réellement vrai, et il s'est plu à en montrer les contradictions et le peu de vraisemblance. Après avoir rappelé qu'Alexandre était trop habile politique pour supprimer d un coup neuf cardinaux, alors qu'il pouvait espacer ses crimes et
ouvrir lune après l'autre ces successions prématurées, il se demande comment fit César pour piller le lendemain le palais de son père, puisqu il était gravement malade ; l'histoire rapporte qu'effectivement, César fit tout enlever lui-même dans le palais pontifical, de peur que la succession ne lui échappât. « Etait-il enfermé dans sa mule, dit Voltaire, quand il enleva son trésor? »
Cet antidote extraordinaire produisait-il un effet rapide? Il semble avoir été souvent employé sous la Renaissance : Ladislas, roi de Rome, lui devait la vie, disait-on. Son but était de réchauffer le malheureux empoisonné, victime d'un poison froid ; la chaleur animale se transmettait d'un corps à l'autre et combattait efficacement les efiets du toxique. Quoi qu'il en soit, il est peu probable que laguérison était immédiate, et si César avait bu comme son père la cantarella mortelle, il n'aurait pu le lendemain déménager avec une extrême rapidité les trésors contenus dans le palais, — sans compter les cent mille ducats d'or que renfermaient les coffres.
Lorsqu on connut enfin leDiariumde Burchard, tous les doutes tombèrent. Le maître des cérémonies d'Alexandre VI, qui a tenu un journal très exact et très coïnplet des événements contemporains, ne fait nulle part mention de poison. On sait quelle autorité on doit accorder à cet évêque allemand, qui rapporte, sans commentaire aucun, ne louant ni ne blâmant personne, les drames les plus atroces dont il a été le témoin. « Les récits de Burchard, a dit Michelet, ont ce caractère de grandeur, de simplicité véridique qui rassure tout à fait. J'ai lu et vu bien des menteurs. On ne ment pas ainsi. » Il y a donc heu de tenir pour vrai le récit de Burchard.
En voici la traduction littérale : « Le samedi 12 août au matin, le pape se sentit malade ; la vingt et unième ou vingt-deuxième heure, la fièvre vint et resta continue. Le 15 août, on lui tira treize onces de sang environ, et la fièvre tierce survint. Le jeudi 17, à midi, il prit médecine.
« Le vendredi 18, vers midi ou une heure de l'aprèsmidi, il se confessa à Pierre, évêque de Calmense, qui dit ensuite la messe, et après avoir lui-même communié, porta au Pape, assis dans son lit, le sacrement de l'Eucharistie. Gela fait, il termina sa messe, à laquelle assistèrent aussi cinq cardinaux, savoir... le pape leur dit qu'il se sentait très mal. A l'heure des vêpres, après qu'il eut reçu de l'évêque de Calmense l'extrêmeonction, il expira en présence du dataire, de l'évêque susdit, etc. »
Voilà qui est net et précis. S'il est difficile, d'après cette observation succincte, d'établir l'origine et la nature de la fièvre maligne qui emporta Alexandre VI, du moins peut-on affirmer qu'il mourut de mort naturelle. C'est ce que confirme, d'ailleurs, une lettre de l'ambassadeur de Ferrare au mari de Lucrèce, le duc Hercule. C'est l'opinion à' laquelle se raUient les historiens modernes, notamment MM. Pagitot, Zeller et Charles Yriarte.
Ce qui a pu accréditer la version de l'empoisonnement, c'est cette circonstance particuUère qui a frappé l'esprit inquiet des contemporains : immédiatement après sa mort, le pape « était devenu si noir, si difforme, si prodigieusement enflé quil n'était presque pas reconnaissable ; il coulait de son nez une matière toute putréfiée ; sa bouche était ouverte d'une manière
si effroyable, qu'on ne pouvait le regarder sans horreur, ni en souffrir la puanteur sous peine d'être infecté. » Ph. de Commines confirme le fait en disant que le corps était « tout ennoircy et fétide » .
Faut-il de cette putréfaction précoce conclure au poison ? L'opinion populaire veut, en effet, que le corps des empoisonnés se décompose avec une vive rapidité ; ce qui. d'ailleurs, n'est nullement confirmé par les observations médicales. Tout au contraire, les cadavres de ceux qui ont succombé à une intoxication arsenicale se décomposent très lentement. L'arsenic ralentit la marche de la putréfaction : n'est-ce pas à l'aide de l'arsenic que les spécialistes conservent le corps des animaux qu'ils veulent naturaliser ? Donc cette rapide décomposition n'est pas un argument en faveur de la thèse de l'empoisonnement.
Le cadavre d'Alexandre VI offrait un aspect véritablement hideux. Le marquis de Mantoue écrivait à sa femme Isabelle, en parlant du pape défunt : « Son corps est entré en putréfaction, sa bouche s'est mise à répandre de l'écume, comme une marmite qui est sur le feu, et cela a duré tant qu'il n'a pas été enterré. Il a aussi monstrueusement enfié, de telle sorte qu'il n'avait plus forme humaine et qu'il n'y avait plus de différence entre la longueur et la largeur de son corps... Un portefaix Ta traîné, au moyen d'une corde quil lui avait attachée au pied, du lit mortuaire au lieu de la sépulture, car personne ne pouvait le toucher. »
Il convient d'ajouter qu'Alexandre mourut le 18 août, que la première messe funèbre fut dite le 4 septembre; que, dans cet intervalle, le conclave était beaucoup plus occupé à l'élection du futur pontife qu'à célébrer
les obsèques du défunt. On était en plein été, la chaleur était extrême. Gomment s'étonner que le cadavre exposé longtemps à l'air se soit si vite décomposé ?
Rien ne peut donc prouver l'authenticité de la version de Gordon; tout, au contraire^ en démontre linvraisemblance. Dautre part, le journal de Burchard donne, des derniers moments du pape, un récit très détaillé,, qui permet d'écarter l'hypothèse de l'empoisonnement.
Il faut donc rejeter dans le domaine de la légende une version bonne tout au plus pour des romanciers et des dramaturges, qui peuvent confondre la fiction et la vérité et choisir la thèse qui leur convient le mieux. L'historien^ obligé de garder l'impartialité et .de rétablir les faits dans leur scrupuleuse exactitude, ne saurait autrement conclure qu'à la mort naturelle du « Pape monstre » , dût la célèbre théorie de la justice immanente en recevoir quelque atteinte.
LA LYCAXTHROPIE MODERNE.
(V. pages 4 et suivantes.)
Dans quelques campagnes reculées, on prête encore aux sorciers la faculté de se métamorphoser en divers animaux. Cette crovance, admise presque universellement au moyen âge, trouverait encore de nos jours, au dire de M. Gaston VuiLLiER, de nombreux adeptes. Cet auteur en a rapporté quelques exemples typiques :
Une vieille femme qui faisait sa lessive entendit tout à coup un grand bruit dans la cheminée, d'où tombèrent presque aussitôt une demi-douzaine de chats de toutes les couleurs.
c Chauffez-vous, minets », leur dit-elle avec douceur.
Les chats ne se firent pas prier; ils s'installèrent près du feu, au bord des cendres, et se mirent à ronronner de satisfaction. Une voisine, qui venait d'entrer, conçut certains doutes sur la qualité véritable des minets, et, pour éprouver si c'étaient de vrais chais ou des sorciers, elle leur jeta de l'eau bouillante sur le dos. Les minets se sauvèrent en hurlant. Mais ce n'est pas là le plus extraordinaire. On apprit le lendemain qu'il y avait cinq ou six méchants gars du village qui n'osaient se montrer en public parce qu'ils avaient des brûlures sur tout le corps. On connut ainsi que c'étaient eux qui, la veille, s'étaient changés en chats.
Encore aujourd'hui on attribue au sorcier le pouvoir de se métamorphoser en loup. C'est ainsi qu'on explique dans les campagnes la singulière amitié qui le lie à ces animaux; entre eux et lui a été conclu un pacte qui met à
l'abri de toute attaque les troupeaux qu'il garde. On appelle meneurs de loups les sorciers de cette sorte, bergers pour la plupart (mais dans tout berger il y a l'étoffe d'un sorcier). Pour éloigner les loups ou les rendre inoffensifs, ils n'ont qu'à étendre le bras et qu'à prononcer certaines formules magiques : c'est ce qu'on nomme dans la Corrèze ïenclacèlement. « Le loup enclavelé, dit M. Gaston Vuillier, n'a pas plus tôt aperçu le meneur qu'il s'enfuit, la gueule béante, dans l'impossibilité de mordre; sa cruauté reste ainsi paralysée jusqu'au moment où il a traversé un cours d'eau. »