LES EMPOISONNEURS DE PUITS ET DE FONTAINES
(V. pages 153 et suivantes.)
Dans ses Origines du Parlement de Paris, M. Ducoudray écrit :
« Par suite de l'ignorance des plus simples lois de l'hygiène, et de l'incurie habituelle aux sociétés primitives, les tueries des bouchers et beaucoup de métiers insalubres accumulés dans les rues étroites des villes, les fumiers épars dans les cours des fermes (usage qu'on n'a pas pu encore détruire dans nos campagnes), souillaient les ruisseaux; les eaux des pluies, des sources produisaient des accidents mortels et des épidémies trop inexplicables aux hommes de ce temps pour qu'on ne les attribuât pas à des crimes. »
M. Lehugeur, dans son Histoire de Philippe le Long, ajoute : « 11 est probable qu'il y eut en Aquitaine, au printemps de l'année 1321, des morts dues à des eaux de pluie contaminées, fièvres typhoïdes et autres. Nous savons qu'en 1832 une certaine partie du peuple attribua le choléra à des empoisonnements, et que plusieurs malheureux, soupçonnés au hasard, furent mis en pièces ou jetés à la
Seine. Il n'est pas étonnant que la foule détraquée de d321 n'ait pas montré plus d'intelligence et de sang-froid que celle de 1832, qu'elle n'ait été avertie de son erreur par personne, et qu'elle ait commis des atrocités. »
Nombreux sont les gens qu'on soupçonne d'avoir empoisonné les puits. M. Ducoudray relève, entre autres accusations, celle portée contre « Jean de Lentillac, sergent du roi à Puj-Laurens, soupçonné d'avoir empoisonné le puits de la maison de noble dame Sibille de Vesins, veuve de Jourdain de Rabastens, épouse actuelle de Pons d'Omelas » ; contre un chirurgien nommé David, qui avait ourdi un complot de ce genre pour se débarrasser d'un prêtre auquel il devait deux cents livres; contre les lépreux, enfin, qu'on croyait, ainsi que nous l'avons montré dans le cours de cet ouvrage, être les instigateurs de ces crimes abominables. Aussi devinrent-ils l'objet de l'exécration publique ; on les massacra en masse. Puis le roi rendit contre eux des ordonnances. (Cf. Ducoudray, ouvrage cité.) Ces supplices amenèrent la destruction presque totale des lépreux à. Toulouse et à Carcassonne, en Artois, en Poitou (1321). Au cours de cette période troublée, ils prirent, sur le bûcher, la place des juifs et des sorciers. Ce n'est que quelques années plus tard que cessa la persécution.
ESSAI DE POISON SUR UX CHIExX, FAIT PAR l'ORDRE DE LOUIS XI (1).
(V. page 175.)
Le samedi 19 février 1480, à deux heures après midi, se réunissait par ordre de Louis XI, dans l'Hôtel de Ville de Tours, une assemblée choisie ; on y comptait le maire et quatre échevins de la ville, Jean Guérin et Louis de la
(1) Bibliothèque de l'École des Chartes (Tables).
Mézière, maîtres d'hôtel du roi; Simon Moreau, apothicaire (4); deux des gens de Jean Daillon. gouverneur de la Touraine et les clercs de la ville. Le mandat qui les convoquait ne spécifiait pas l'objet de la réunion; il disait seulement que c'était « pour estre présens et assister à aucunes choses qui se dévoient faire de par le roj ». Or, dans cette réunion, on fit l'essai de certains poisons sur un chien; le poison, mélangé dans une fressure de mouton frite et dans une omelette, fut administré à forte dose, et le chien mourut.
Procès-verbal de l'expérience fut dressé, dans lequel on décrit avec beaucoup de détails « comment ledict chien estoit mort ».
Cependant, sur l'ordre des maîtres d'hôtel du roi, le cadavre est conservé dans une des chambres de l'Hôtel de Ville jusqu'au lendemain, jour où l'on devait ouvrir le chien et constater les désordres causés par le poison dans tous ses organes.
Le dimanche, en effet, sept barbiers et chirurgiens sont mandés pour procéder à l'autopsie; seulement, et par mesure de précaution, on alluma un grand feu dans la chambre où était le chien, afin d'en renouveler l'air infecté par la désorganisation du corps et par les miasmes empoisonnés qui pouvaient s'en exhaler; on fit un modeste déjeuner de harengs et de noix sèches; puis l'opération fut menée à bonne fin.
(1) Dans son Histoire de la ville de Tours, le D-^ Giraudet signale (t. I, p. 295) un Jehan Moreau, apothicaire, écuyer et valet de chambre de Louis XI, comme ayant possédé un livre d'heures, que le grand artiste tourangeau Jehan Foucquet avait enluminé pour lui. Ce Jehan Moreau est-il le même que Simon Moreau, dont il est ici question? ou Giraudet, comme le pense l'érudit M. Boutineau, de qui nous tenons le renseignement qui précède, aurait-il mal lu, sur les pièces d'archives qu'il a consultées, le prénom de Moreau? L'hypothèse est plausible. Il convient cependant de rappeler à ce propos qu'il y eut un Simon Moreau, médecin de Louis XIII, qui pouvait bien être un descendant de l'apothicaire de Louis XI.
Un second procès-verbal fut probablement dressé, et enfin l'assemblée se sépara. Quant au cadavre, il fut porté dans une hotte, le même jour, sur les grèves de la Loire, et j fut enterré.
Que conclure de cette anecdote toxicologique? L'expérimentation semble tirer un intérêt tout particulier de ce qu'elle fut laite par l'ordre de Louis XI, roi soupçonneux et sur le compte duquel on se croit permis de mettre bien des crimes et des cruautés. Cependant, pour le cas dont il s'agit, les conjonctures se réunissent plutôt en sa faveur que contre lui
D'abord, l'histoire ne nous fait connaître l'empoisonnement d'aucun personnage important pendant l'année 4480, ni dans celles qui précèdent ou suivent la date de l'essai. La Chronique scandaleuse, aussi bien que les Mémoires de Philippe de Commines sont complètement muets à ce sujet. Ensuite, si Louis XI avait eu quelque dessein sinistre, il n'eût point entouré l'expérience de la publicité déployée à cette occasion.
Quant à nous, à cause même de la solennité de l'expérience, nous n'y pouvons voir qu'une cause simple et innocente, telle que l'éclaircissement d'un doute médical. Peutêtre j trouverait-on encore la preuve d'une tentative d'empoisonnement sur Louis XI, mais il nous semble qu'elle eût laissé quelque trace dans l'histoire, et nous préférons nous en tenir à notre première conjecture.
Nous transcrivons ici, d'après le registre des comptes de l'Hôtel de Ville de Tours, conservé aux archives municipales de cetle ville, les pièces qui nous ont fait connaître cette anecdote du règne de Louis XI :
Item oudict moys (de février) et le sabmedi XlX^^jour, par M. du Lude (i) fut mandé audict maire faire assembler quatre eschevins à deux heures après mjdi en l'ostel de ladicte ville pour illec estre présens et assister à aucunes
(1) Jean Daillon du Lude était le favori et chambellan de
Louis XI (BOUTINEAU).
choses qui se dévoient faire de par le roj ; ce que fut fait. Et audict lieu et heure se trouvèrent Jehan Guérin et sire Lojs de la Mézières, maistres d'ostelz du roj nostre sire : aussi se trouvèrent illec Simon Moreau appoticaire, deux des gens dudict sieur du Lude, et aussi furent les clercs de la ville. Et illec fut fait essaj de certains pojsons qui furent faiz mangez au chien de Macé Blanchet en une fressure de mouton frite et en une amelette d'œufs; lequel chien mourut; dont fut par lesdicts maire et eschevins baillé certificacion signée de leurs mains pour monstrer au roy comment ledict chien estoit mort. Et pour ce que lesdicts pojsons avoient esté montrez en troys escuelles et ung plat d'estain, pour doubte d'inconvénient, fut la dite vaisselle mise au feu et fondue, puis fui refaicte et rendue, et pour façon et déchiet en eut, le pintier de la Croissille, la somme de xvii s. vi d.
Item pour faire l'essay desdicts pojsons fut achapté soubdainement une somme de bojs, xx d.
Item et après que ledict chien fut mort fut dit par lesdicts maistres d'ostel que le chien demourroit en la chambre de dessus le portai de la ville jusques au landemain, jour de dimanche qu'ilz devojent retourner, ce qu'ilz firent. Et illec furent appelez Jehan Dumolin, Jehan Mariavala, Pierre Goupil, Gillet Bouzon, Guillaume Hardy, Guillaume Guénard, et Estienne Remy, barbiers et cirurgiens, pour ouvrir ledict chien. Et avant que y procéder, fut fait grantfeu en la chambre où estoit ledict chien, et appoincté que chacun desjuneroit pour doubte d'inconvèniant, et puis ledict chien seroit ouvert. Et pour ce, chees Pierre Durant furent faiz cuire deux platz de harens; pour ce, pour pain, vin et noez vielles, xi s. (l).
(1) Ce déjeuner offert par Louis XI semble un peu sommaire pour la générosité royale, mais il avait lieu en carêmo et le roi et ses sujets étaient très pieux. Jusqu'au dix-huitième siècle les boucheries étaient fermées pendant le Carême, et le corps de ville en faisait installer une, qu'il faisait administrer; elle portait le nom de boucherie de carême; on ne délivrait de viande
Item ledict jour à ung portefays, qui porta en une hôte ledict chien es grèves, et l'enterra, xii d.
Item à la chamberière Macé Blanchet, qui nectoja la chambre et salle où fut ouvert ledict chien, luj fut donné xi d.
UNE AFFAIRE d'eMPOISONNEMENT EN 4384 (1).
(Extrait de Secousse : Mémoires sur Charles II le Mauvais, t. II, p. 502-503.)
4384. Mardi de relevée xx*" jour de mars, mil c.c.c. quatre vins et quatre, pardevant le Prévost de Paris estant en son siège, sur les quarreaux du Chastellet de Paris, en la [présence de notaires du pape et de l'empereur, du lieutenant, de l'auditeur, des examinateurs et avocats du Chàtelet, des chirurgiens jurés et apothicaires] fu ataint (amené) Robert de Wordreton Angloiz, prisonnier audit Chastellet, lequel fist serment au sains ICvangiles de Dieu, qu'il diroit pure vérité de ce qu'il sauroit et qui lui seroit demandé, auquel fu montrée une pièce de Arsenic, si comme l'en disoit, qui estoit enveloupée en une petite pièce de papier, et lui fu demandé par ledit Prévost, se c'estoit la pièce ti'Arsenic qui avoit esté trouvée sur lui cousue en son Gipon, quant il fu amenez n'aguéres prisonnier oudit Chastellet, lequel Robert respondi qu'il crojoit et tenoit que ce feust ladicte pièce, et lors ledit Prévost lui dist qu'il regardast et avisast très bien ledit arsenic, à savoir se c'estoit la pièce dont il avoit esté trouvez garniz quant il fu mis oudit Chastellet ou non ; et après ce que ledit Uoberl ot veu, regardé, tenu et retourné ycellui Arsenic, il dist, recognut
qu'aux malades. 11 faut dire aussi que barbiers et chirurgiens de l'époque étaient considérés coriinrie des artisans (BorTi.NEAu). (4) V. p. 494 et 8uiv. du présent volume.
et afferma que c'estoit la pièce d'Arsenic qui avoit esté trouvée sur lui quant il l'ut audit Ghastellet emprisonné; et ce fait, les dessuz nommez Cirurgiens et Apoticaires, et chascun d'eulz singulièrement, au commandement dudit Prévost, jurèrent et firent serment aus sains Evangiles de Dieu, qu'ilz diroient vérité à leurs povoirs de ce qui leur seroit demandé, et qu'ilz sauroient, ausquelz ledit prévost dist qu'ilz veissent et avisassent ladicte pièce, et lui, diessent en leurs loyaultez, que c'estoit et que l'en en faisoit ou povoit faire, et la vertu et la propriété d'icellui Arsenic, au mieulz qu'ilz porroient, lesquelz cirurgiens et apoticaires, après ce qu'ilz orent veu, tenu et regardé, et chascun d'eulz, ladicte pièce qui estoit de la grosseur d'une grosse Avelaine, et un pou plus, disrentet affermèrent tous d'un accort, que ladicte pièce estoit Arsenic rouge, et n'estoit pas sublimé : car s'il feust sublimé, il feust tout blanc, plus corrosif et plus fort que n'est le rouge, et povoit bien avoir en ycelle pièce le poiz de dix dragmes, parmi aucunes très menues pièces qui estoient cheutes de la grand pièce; et dirent lesdiz apoticaires qu'ilz n'en oseroient point bailler à quelque personne que ce feust, sanz congié etauctorité de justice : dirent oultre lesdiz cirurgiens et apoticaires et chascun d'eulz, interrogez singulièrement sur ce par ledit Prévost, présent à tout ce ledit Robert, que l'en fait ledit Arsenic par science d'Arcumie (alchimie), et par Arcumiens par composicion de plusieurs et diverses choses corrosives, comme de vers de griz, de chau vive, de soufre et de pluseurs autres choses : dirent oultre par leurs seremens, que ce aucun avoit pris et mis en son corps de ladicte pièce d'icellui Arsenic, une dragme, de la grosseur d'un poiz ou moins, il convendroit qu'il en morust sans remède de Triade ou autre, supposé que par hastivement boire en grant habondance vin ou eaue, il miest hors ledit Arsenic : car ycellui Arsenic de sa nature est si corrosif, que en la partie où il se adherdroit (s'attacherait) ou asserroit dedans le corps d'une personne, il feroit tantôt une cautère ou bleceure, tout aussi que l'en feroit d'un fer bien
chaud que l'en feroit toucher un pou à la char nue, d'aucune personne, laquel cautère ou bleceure, qui ainsi se feroit hastivement dudit Arsenic par dedans le corps, ne porroit jamaiz estre fanée ne gairie, maiz toujours conlinuelinent devenroit grande et profonde, jusques à tant que la partie où elle seroit feust perciée tout oultre, et convendroit parce que la personne ainsi bleciée morust tantost, et n'est aucun qui peust mettre remède ; et oultre dient que ledit Arsenic est bon et nécessaire pour aucunes choses, si comme pour oster la chair morte et pourrie des chevaux qui sont bléciez ou malades, et aussi en met Ten acuncs foiz avec aucunes autres mixtions doulces et amiables, en l'art de cirurgie, pour oster et dégater morte char et pourriture qui sont aucunes foiz sur les personnes, en aucuns lieux ou l'en ne les porroit autrement attaindre ne curer la maladie, comme entre deux joinctures, ou ailleurs en divers lieux, où les cirurgiens n'oseroient bonnement faire incision, pour doubte de mutilacion de grever les ners, ou de aucuns autres inconvéniens : dient aussi lesdiz apoticaires, que de ladicte pièce d'Arsenic, ilz pourroient faire certaine eaue moult vertueuse et corrosive : car qui met- Iroiten icelle eaue la pointe d'une espée d'acier, elle useroit et consumeroit ycelle pointe, et aussi toute lespée, se elle y estoit longuement, ja si dure ne seroit.
Signé : J. de Cessières.