LA MORT DE CHARLES DE GUYENNE, FRÈRE DE LOUIS XI
Jusqu'au siècle dernier, les historiens admettaient que la mort du duc de Guyenne, frère de Louis XI, avait été le
(1) Extrait de la Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 1882, p. 199. (Article du professeur Bris.saud.)
résultat d'un crime, et que l'auteur de ce crime était le roi lui-même. Duclos, le premier, dans son Histoire de Louis XI, réagit contre cette opinion universellement accréditée, et tenta de réhabiliter le roi. Ce problème historique est compliqué d'un petit problème médical, qui n'est peut-être pas sans intérêt, et dont les éléments nous ont été fournis par M. J. Quicherat, directeur de l'École des Chartes.
Après la ruine de Lancastre, en d471, tous les factieux qui conspiraient contre Louis XI redoublèrent d'efforts et excitèrent le duc de Guyenne à trahir le roi, son frère. En dépit des promesses de Louis XI, qui lui offrait d'agrandir ses domaines en lui donnant l'Angoumois, le llouergue, le Limousin, M. de Gujenne n'hésita pas à entrer dans la ligue des princes et fit prêter serment à ses vassaux de le servir envers et contre tous, « même contre le roi ». (Voyez Henri Martin, Histoire de France, t. VII, p. 65.)
Le 24 mai 4472, Charles de Guyenne, atteint depuis plusieurs mois d'une maladie de langueur, mourait à Bordeaux. Cette mort arrivait si à propos pour le roi que tous ses ennemis la lui imputèrent sur-le-champ ; quelques circonstances très suspectes paraissaient appuyer cette terrible accusation ; l'abbé de Saint-Jean-d'Angély, aumônier du duc, avait été gagné par le roi et correspondait secrètement avec lui ; ce religieux passait déjà pour avoir empoisonné Mme de Thouars, ancienne maîtresse du duc, fort hostile aux intérêts de Louis XI.
A peine Charles de France avait-il rendu le dernier soupir que l'abbé de Saint-Jean et le chef de cuisine du prince furent arrêtés par ordre du sire de Lescun, qui déclara hautement que son maître était mort t par le fait des hommes du roi ». {Ibid., p. 67.) Si cet événement est resté si longtemps entouré d'obscurité, cela tient sans doute à la partialité des historiographes de la maison de Bourgogne, incessamment préoccupés de charger le roi de France, d'ailleurs sujet à caution. Mais il est possible aussi que la nature mystérieuse de la maladie de langueur dont le duc de Guyenne était atteint ait contribué à rendre cette mort
inexplicable aux yeux de ceux qui ne crevaient pas à un empoisonnement.
Les documents relatifs à ce mal singulier font totalement défaut; cependant on trouve, dans une relation de l'entrevue de Charles, duc de Bourgogne, avec l'empereur Frédéric III, à Trêves, en ii73, un renseignement de valeur, mentionné par Amolo de Lalaing, prévôt de Notre-Dame de Bruges. {Mémoires de Philippe de Commines, en 4 vol. in-4, t. III, p. 258.) « Ipse frater (Ludovici XI) proximis annis miseranda peste consumptus mortem obiit. /Egrotabat graviter et morbi ignoto génère; decidere ungues, cnpilliqne defïtiere ut suspicionem praebere hausti veneni, et aulorem necis eum videri voluerunt cui fuerat, dum vixit invisus, et ad quem morlis prœmia redibant. » Ainsi la maladie du duc de Guyenne était d'«n genre iiiconnu, au moins en 1472, et les seuls symptômes qui eussent frappé l'entourage du prince étaient la chute des cheveux et des ongles. Nous ne voyons pas d'abord quelle substance toxique aurait pu donner lieu à de pareils accidents.
D'autre part, un rapport d'es[>ion transmis au roi et contenu dans la collection de Béthune donne quelques indices sur l'état de Mme de Thouars, en 1471, celle-là même que l'abbé de Saint-Jean-d'Angély était censé avoir empoisonnée. Ce rapport, destiné à renseigner Louis XI sur ce qui se passait dans la maison du duc de Guyenne au commencement d'octobre 1471, porte une note de la main du chancelier de France ainsi conçue : « Mémoire de ce que le roy m'a envoyé des nouvelles de l'oslel de Monseigneur de Guyenne et de ce que dit M. de Menou. Reçu le 5 octobre 1471. » Voici ce qui nous intéresse parmi les faits que renferme le rapport de l'espion : « L'un des serviteurs de Monseigneur (le duc de Guyenne) dit que tous les huit jours, il convient de saigner la dame de Thouars du dedans de banlyevres, et que son sang est le plus mauvais du monde. »
La maladie de la dame de Thouars n'avait-elle pas quelque rapport avec celle de Charles de Guyenne? Nous ne savons rien de ce qui nécessitait chez elle une saignée aux basses
lèvres, mais il n'est peut-être pas téméraire de supposer que ce mal était le point de départ de la maladie d'un genre inconnu dont le frère du roi était atteint. La calvitie précoce, l'onjxis, la langueur, ne sont-ils point aussi de nature à éveiller les soupçons sur la possibilité d'une affection syphilitique? Enfin, ne savons-nous pas que les sjphilis royales sont loin d'être rares?
L'objection qu'on pourrait faire à cette hypothèse est que la vérole n'a sévi parmi nous qu'à partir des guerres d'Italie, c'est-à-dire plus de vingt ans après la mort du duc de Guyenne ; mais comme ce fléau exerça dès lors ses ravages à la fois sur la France, l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, il est fort probable qu'un certain nombre de cas isolés avaient précédé, d'un demi-siècle au moins, la généralisation de la « peste nouvelle ».
Particulièrement grave à cette époque, la syphilis faisait de nombreuses victimes. Sans avoir la prétention de résoudre le problème, ne peut-on pas supposer, pour l'honneur de Louis XI, que son frère soit mort de la vérole (1)?