‹ Poitiers et ses monumentsChapitre 6 sur 7 · S VII · texte numérisé non relu

S VII

lfOTBI-»ABB. — AMCIEH BÔT£L-DIEC. — SAINTE-OPPORTURB. — PLAGE DO MLOM.

LA PAÉVÔTÉ.

Les recherches des érudits n'ont rien fourni de positif sur Tépoque de la fondation de Notre-Dame* Une vieille tradition l'attribuait à Constantin , à la mémoire duquel était élevée une statue équestre , placée sur la face méridionale de l'église, auprès de la porte latérale. L'inscription, qui sub-> siste encore, annonce que la statue de Constantin, détruite

(1) Thibaudeau dit que la tour de Maubergeon ne fut jamais achevée, t 2, p. 314. Dofour «joute que cette tour inachevée fut complètement démolie , p. 288. M. de la Foetenelle croit que le nom de Tour de Maubergeon était donné à la façade sud de la salle des pas perdus.

en 1502 par la rage de t ennemi (les protestants) , a été ré-^ tablie par les soins de Guy Clievaiier, en 1 592. Celle origine n'est point admise par les savants. Dom Mazet croit que Moire-Dame a été construite dans le ix* siècle ; Dufour indique comme sa fondatrice Euslache Beslai^ épouse de Guil-^ laume ÏV , duc d'Aquitaine, qui vivait dans la première moitié du xi*" siècle. L'opinion de Dufour est comballue par M. Lecointre , ({ui pense qu'après l'incendie qui consuma , en 1085 , l'église que Ste Radégonde avait dédiée à la Ste Vierge , Noire-Dame a été élevée ou agrandie par les évéques de Poitiers , afin que la mère du Sauveur ne cessât pas d'être la patronne d'une des principales églises de Poitiers. 11 faut observer que la façade et les deux dernières travées sont d'une époque un peu plus récente que le reste de l'église.

Le portail de Notre-Dame est un des plus intéressants monuments de l'art byzantin en France | la multiplicité et la richesse de ses ornements le font ressembler à ces basreliefs d'ivoire , sur lesquels les artistes du moyen^âge représentaient les scènes principales de l'histoire de la religion , pour fournir un sujet de méditations religieuses aux nobles dames et aux braves chevaliers qui ne savaient pas lire. Ce portail est en effet un diptyque destiné à mettre sous les yeux du peuple le louchant mystère de rincarnation du Sauveur. Il présente une surface de 17 mètres 66 cent, de hauteur, sur 15 mètres 40 cent, de largeur, toute couverte, depuis le sol jusqu'au sommet , d'ornements scupltés avec une grande délicatesse, entremêlés d'appareils en marqueterie (1). 11 se divise en deux étages surmontés d'un fronton

(1) Voir pl. XV- consulter en outre le rapport descriptif présenté au nom de la commission chargée d'examiner la façade de Notre-Dame, par M. Lecointre-Dupont^ Mémoires de la Société , 1S39.

à pans coupés » et se termine , de chaque coté , par des mas* sife dont les faces non engagées sont revêtues de faisceaux de colonnes. Les chapiteaux de ces colonnes portent une corniche décorée d'ornements et de moulures en creux ; au dessus s'élèvent de petites tours rondes, percées de nombreuses ouvertures cintrées, et couronnées par des toits coni-* qnes figurant des écailles de poisson.

Le premier étage de la façade offre une porte cintrée entre deux arcades bouchées , voûtées légèrement en ogives. Au dessus des arcs de la porte régne, en ligne droite, la corniche qui sépare le premier étage du second. L'espace qui se trouve entre la corniche et les arcades latérales moins élevées que celle de la porte est occupé par des bas-reliefs qui présentent une suite de sujets conformes à ia destination de l'église. £n partant de la gauche du spectateur , on voit d'abord Adam et Ève après leur chute ; à côté d'eux est le roi Nabuchodo^ nosor f personnification de l'orgueil ; un peu plus loin , sur le sommet de l'arcade, sont quatre prophètes portant des livres et des rouleaux, sur lesquels on lit les passages de l'Écriture qui annoncent l'avenue du Messie ; immédiatement après, un ange annonce à Marie qu'elle enfantera le Sauveur (1). Vient ensuite la réalisation de la prophétie d'Isaîe : Egredietarvirga deradice Jesse, et fhsderadice efusascendei* Jessë, accroupi , a la tète ceinte de racines du milieu desquelles s'élève une tige surmontée par un lis, et sur cette fleur repose un <Hseau qui figure le'Stp^Esprit. De l'autre côté du

(1) Il existait autrefois à Poitiers plusieurs églises sous rinvocation de Notre-Dame: c'él^àieiÈiNotre^J)ame4a^Gr<mdB, qui subsiste aigourd'hui et dont nous nous occupons id ; Noire^Vam» du Paiais ou NoIrû^Dame^ la^PetiU, m coin de la me de ce nom : c'est sur son emplacement qu'est

aujourd'hui la boucherie • et Notre-Dame-V Ancienne , auprès de Saint- Pîerre-le-PueUier ; elle est démolie depuis longtemps.

cintre de la porte est figurée \sl J^isùcuion : la Ste Vierge et Ste Elisabeth p accompagnées chacune d'ime suivanl», se rencontrent et s* embrassent entre des édifices qui figurent Nazareth et Jéru&alem. Le second de ces édifices est orné d'une croix. L'on voit ensuite la naissance du Sauveur : la Sie Vierge est couchée dans un lit; un peu au dessus du Ut est l'enfant Jésus dans la crèche , avec raccotnpagnement obligé de Fftne et du boeuf ; plus loin , Fenfant Jésus est lavé par deux femmes dans un vase en forme de coupe qui rappelk les baptistères du xu* siède. Ge bas-relief se termine par un homme assis adossé à une colonne, et que Ton croit être St Joseph ; au dessous de ce personnage , on voit deux figures qui s'embrassent. « G'est^ dit M. Lecoîntre, la traduction sur la pierre d'un verset bien connu du psaume B4 : Miserwordia ei veriku obmaveruni siàtjjusiùia ee.pax ofculaiœ sunu d

A l'étage supérieur sont deux rangs de statues ^ dans des nidiesen plein cintre, interrompues par une grande fenêtre flanquée de deux niches vides surmontées de baldaquins dont la partie inférieure se termine en cul-de-lampe. Ces deux nidies paraissent avoir été lyoutées au xir* siède , ainsi qu'une troisième qui occupait le miUeu de la croisée. Au rang supérieur sont six statues ddxMit ; au rang inC^ rieur , huit statues assises. Deux des statues supérieures sont revêtues des insignes de l'épiscopat : on croit qu'elles représentent St Hilaire et St Martin ; ks douze autres figurentles douze apôtres.

Le tympan est séparé en deux par une cornidie : la partie inférieure est couverte par un appareil en disque; la partie supérieure est garnie d'un appareil réticulé. Au milieu est un grand médaillon ovale , présentant Jésus-Christ dans toute sa gloire ; à ses côtés sont» sur deux lignes, le taureau ,

raigle^ range et le lion , symboles des quatre év angëlistes; EU dessus de sa tète est un dbcaur d'anges , et tout autour du médaillon j des têtes de chérubins prennent part au concert par lequel les auges célèbrent la gloire du Tout- Puissant. Toutes les figures de ce portail étaient autrefois rehaussées par de vives couleur et des dorures dont un examen attentif a fait retrouver les traces. Le clocher, placé sur le toit entre le dMsur et le sanctuaire , consiste^ à Fextérieur , en deux étages carrés et un étage rond surmonté d'un toit conique en pierres imbriquées ; il est percé de fenêtres en plein cintre.

L'intérieur de Téglise se compose d'une nef principale et de deuK nefe latérales fort étroites. U a une longueur de 57 mètres 20 cent., une largeur de 13 mètres 57 cent. La principale voûte est élevée de 16 mètres 50 centimètres (4), les TOÂtes latérales de 14 mètres. L'ensemble est empreint d'un caractère grave et religieux. Dans le bas-côté de gauche s'ouvrent plusieurs diapelles qui font ^Uie au de* hors de Féglise. Les trois chapdiles du fond , qui ont des toits coniques , remontent aux xm*" et x^v^ siècles ; les

(1) Voici les dimensions de l'église Notre-Dame, données par M. Dulin^ architecte du département;, membre de la Société: Longueur extérieure de l'église 60 mètres 20 centim.

Largeur da portail sans les tours. •

ayecles tours. . .

Elévation de la tour droite. . . .

autres aux xv® et xvi^ siècles. Ces dernières offrent des détails remarquables d'ornementation, tels que culs^te-lampe^ guirlandes, pilastres, plafonds à compartiments. La plupart de ces chapelles ont été construites pour devenir des sépultures de famille ; on voit encore des écussons sur leurs clefs de voûte ; on remarque ceux de plusieurs maires de Poitiers, celui de Jean de Torsay, grajid maître des arbalétriers de France. Les familles de Nieul et du Fou avaient aussi leurs sépultures à Notre-Dame. Plusieurs arceaux tumulaires du xv* siècle, parés de toute la luxuriante ornementalion de l'époque, ont été privés, par les ravages des protestants, des statues qui les ornaient et des inscriptions qui rappelaient ceux pour lesquels on les avait construits* Le plus grand de ces arceaux, celui de la chapelle Ste-Anne, à droite du chœur , a reçu depuis la révolution le groupe de Tensevelissement de Jésus-Christ, qui appartenait à Fabbaye de la Trinité. Ce groupe , dont les personnages coloriés sont presque de grandeur naturelle, et qui parait dater de la fin du xv« siècle , est remarcjuable par l'expression des figures , la fidéUté et même l'exagération des détails anatomiques. Les costumes , qui sont ceux du temps où vivait le sculpteur , offrent un sujet d'études intéressant.

Ce groupe n'est pas le seul emprunt que Notre-Dame ait fait aux églises des communautés dispersées par la révolution. Le tabernacle en marbre et en chêne, avec des statuettes et des ornements de cuivre dorés , riche travail du xvu* siècle , était jadis dans l'église des Carmélites (aujourd'hui chapelle du grand séminaire). Au dessus du crucifix qui surmonte le tabernacle , est attaché à la voûte un trousseau de clefs : œ sont, suivant la tradition, les clefs miraculeusement soustraites au'traitre qui allait les livrer aux Anglais (4).

(1} Voir pag. 29.

La colonne sui)i)ortant une croix en pierre qui esl près

de la porte se voyait autrefois sur la place du Marché ; elle rappelle un duel malheureux ^ dans lequel un ami a frappé son ami qui avait longtemps échappé aux hasards des combats : c'est ce qu'exprime le distique latin gravé avec deux ëpées croisées au dessus du chapiteau. U faut encore remarquer le lutrin en cuivre , d'un beau travail , présent de Pierre Morùi f abbé de Notre-Dame en 1696 ; la chaire , en bois^, sculptée avec beaucoup de délicatesse. Les armes qu'on voit au dessus de la porte de la sacristie, et sur un vitrail, sont celles de l'abbé de Notre-Dame; on les retrouve dans la rue Queue^e-Faehe , où était située l'abbaye.

Vers le milieu du côté dioit de l'église , se trouve encastrée dana le mur une petite colonne d'environ deux mètres de haut , qui rappelle une ancienne tradition racontée par Bouchet dans ses Annales, et rapportée, mais avec qucl(|ues variantes , par Montaigne dans ses Essais. Voici la version de Bouchet : L'abbé de Notre-Dame avait un jeune neveu fort dévot à la Vierge Marie. Ce jeune homme cependant se laissa entraîner chez une femme de mauvaise vie ; car, comme le dit notre bon annaliste : Jeunesse esl vobmiiers portée à foUe. Ses premières paroles furent pour demander à cette femme quel était son nom. Elle répondit qu'elle s'appelait Marie. « Lors il se recula d'elle^ et lui dit : Marie , ma mie , pour la réuérence de celle dont vous , indigne, portez le nom , ie m'ahstiendrai de vous toucher, car elle est le miroir de chasteté et la Vierge des Vierges. £t de faict , s'abstint de son impudicité, et eut vue si merueilleuse contrition et desplaisir de son péché, qu'vne faiblesse k print et s'ésmeust le sang en son corps si très-fort, qu'il mourut de dans vne lieure après. La panure femme, doutant de sa mort, et que si elle attendoit qu'il expirâst^ on luy pour-

loit imposer qu^elie l'auoit occis ^ s'éscria. £t à son cry vindrent les smiiteurs qui furent prësens à voir trespasser ce ieune enfant après qu'il eut reçeu le sacrement de confession. » Cependant l'onde de ce jeune homme, sachant qu'il était mort chez une femme de mauvaise vie, et ignorant tous les détails de cette mort , le fit enterrer en terre profane dans les fossés du château. « Le bruit fut grand de Tinconuénient; les vns en parloient en bonne sorte ^ les autres en mauuaise : mais il aduint (comme Dieu voulut) que la vérité fut sceùe bien tost ; car quinze iours après ou enuiron, on trouua sur la fosse du tréspassë une roze blanche, en branche verte nouuellement venue, laçait que ce n'en fust la saison. Par quoy fut le ieune enfant dësenterrë , et on trouua en sa bouche un petit billet de papier où estoit escrit en lettres d'or Maria : dont diacun fust fort esbahi » On voit sur la petite colonne un écusson représentant un cœur du milieu duquel sortent plusieurs fleurs.

Vis-àr-vis Notre-Dame est Tanden Hôtel-Dieu , qui, après avoir été, dans la révolution, le siège de l'administration départementale , renferme aujourd'hui le chef-lieu de l'académie , Técole de droit 9 la bibliothèque de la ville , le cabn net d'histoire naturelle , un cabinet d'antiquités , et la salle des séances des sociétés savantes. Le bâtiment neuf qui forme la façade est destiné à loger les facultés des lettres et des sciences. 11 date de cette année 1 841 . A l'extrémité gauche de la façade se trouvait la tour dite de la Grossû'IIorloge, construile par Jean , duc de Berri , comte de Poitou, en 1385. Celait l'une des plus anciennes qui eussent été construites dans la France proprement dite ; elle a été démolie quelque temps avant la révolution , parce qu'elle menaçait ruine.

(i) Annales d'Aquitaine , pag. 23.

Non lûiu de Notre-Dame , dans la rue Ste-Opportune, existe encore , masquée par les maisonB , une partie de l'église , construite dans le xn* siècle , qui a donné son nom à la rue. On y soutenait les thèses de théologie. Elle contenait , ayant la révolution, le marbre tumulaire de Fiileau de St-Martin , auteur d'une tiaduction de Don Quichotte , mort vers 1695 » et deux inscriptions du xir àèd^. Vers le milieu de la même rue , on voit à main droite , au dessus de la porte de la maison n"* 7 , un élégant bas-relief pro« venant du château de Bonnivet.

Vis-à-vis Téglise Ste-Opportune s'ouvre une rue qui conduit, après plusieurs sinuosités , sur la place du Pihri , destinée autrefois, comme son nom Tindique , aux exécutions criminelles. Au sud-ouest de la place est une rue fort courte qui aboutit à la rue de la Prévôté à gauche , et à la rue de la Chatne à droite. Ces noms indiquent le lieu où se trouvaient autrefois les prisons. Aujourd'hui les prisons ont disparu; mais vis-à-vis remplacement qu'elles occupaient s'élève, encore intacte , une des plus élégantes constructions de la ville. C'est une maison bâtie en forme de forteresse du moyen-àge* La porte, en cintre surbaissé orné d'une ogive en contre-courbe , forme , avec les fenêtres des premier et second étages, un corps de bâtiment surmonté de mâchicoulis et d'un parapet sculpté en ogives trilobées ; à droite et à gauche sont deux avant-corps faisant saillie , dont les côtés arrondis s'élèvent en tourelles. D'après les règles de cette espèce d'architecture , qui avait horreur de l'uniformité , c^s trois parties de la même façade ont chacune un alignèment diSttrent. Lss eroitée$ , autrefoia divisées pal* dea meneaux eu croiju qui ouL été supprimés, sont entourées d'orxKw^ts délicats ; les pilastres qui les accompagnent sont supportés par des figures» au nombre desquelles on remar-

que, au cùt(; droit de la fenêtre du rez-de-chaussée à gauclie, la célèbre Mélusine avec sa queue de poisson , tenant dan» une de ses mains un peigne , dans l'autre un miroir. Les différents étages sont séparés par des branchages formant des cordons pleins de légèreté, et au dessus des pignons se déploient, comme des panaches, des jets de feuillage. L'ensemble de la maison présente l'aspect d'un joli manoir féodal, auquel l'imagination se plaît à restituer ses douves remplies d'eau , son pont-Ievis , ses massifs de grands arbres et sa belle châtelaine. Le dessous du porche est voûté en ogive, avec des arêtes saillantes qui retombent fort bas. Les bâtiments qui entourent la cour sont moins ornés que ceux du dehors; on remarque cependant à droite ]une galerie soutenue par des colonnes prismatiques ornées de sculptures. D'après un article inséré dans V Album Poitevin , p. 87 à 89^ cette maison, qui a conservé le nom Shôtd de la Pnévàtéj aurait été construite en 1 529 par le sire René Berthelot , seigneur de Feudairet, lieutenant criminel, alors maire de Poitiers. Mous n'avons pu vérifier cette assertion, dont on n'indique pas la source. Aujourd'hui \ hôtel de la Prévôté est occupé par les frères ik [école chrétienne. ( Voir pl. xvi. )

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