Cf. La vie intérieure de Lamartine
sa vie et ne lui manquat-il plus, après quelqu’une de ces rencontres, que la volupté de se perdre dans l’opinion des hommes? Avouons que nous n’en savons rien; les lettres qui nous eussent instruits ont été brûlées. C’est assez pour indiquer le côté où doivent pencher nos doutes.
« N’accablons pas la mémoire de cette ardente Julie des louanges d’une chasteté qui lui pesait si lourdement. Il y a toujours quelque impertinence à se porter garant de la vertu d’une femme; mais quand cette femme a déclaré ses ardeurs, n’a-t-on pas bonne grâce à se taire? Vous prenez soin de la gloire de Julie; mais Julie ne jugeait pas de sa gloire comme vous. Ne lui faisons pas des mérites vulgaires, ni des vertus proportionnées à notre médiocrité. »
C’est Minerve qui parle par la bouche du charmant conteur, du malicieux et indulgent philosophe. Parce que le héros de ce roman en action a observé une discrétion dont il s’est, du reste, affranchi dans des heures d’épanchement; parce qu’il a idéalisé une aventure banale, sinon vulgaire, on voudrait transformer en passion sublime, divine, ce qui n’est qu’humain, superbement, magnifiquement humain!
Que nous importe qu’Elvire ait gardé son corps vierge de toute souillure, si elle s’est offerte toute à celui qui n’avait qu’à se pencher pour la prendre? « Qu’il dispose de moi à quelque titre que ce soit, et je suis à lui! » Que la possession suive ou non un pareil aveu, on ne saurait plus complètement s’abandonner, se donner. A l’angélique apparition, qu’on voudrait nous faire accepter, combien nous préférons la réalité palpitante, cette femme se consumant d’amour pour qui témoigne déjà d’une lassitude que devinent toujours des yeux avertis.
Comment l’amour ne se serait-il pas mué en sollicitude affectueuse, en présence de cette créature languissante, dont le visage accusait les ravages d’un mal implacable?
Un mémorialiste de l’époque conte, dans ses Souvenirs, qu’il rencontrait parfois Lamartine au Jardin des Tuileries et sur les quais, « donnant le bras à une jeune femme au front pâle, à l’air mélancolique, à la démarche lente et molle », qu’il croyait être sa sœur, tellement leur attitude était correcte et réservée. Un peu plus tard, au printemps, on put voir les deux amoureux se promener au Bas-Meudon ou dans les bois de Saint-Cloud, mais la maladie faisait chaque jour des progrès et Julie, qu’on avait transportée à Viroflay, s’affaiblissait de plus en plus.
« Je suis venue ici pour m’y reposer, écrivait-elle à des amis de Paris, mais j’y apportais la fièvre, une maladie de poitrine qu’on appelle, je crois, un catarrhe suffocant, et de grands maux de nerfs. C’est avec toutes ces gentillesses que je vis depuis plus de cinq semaines, sans avoir presque quitté mon lit, et c’est tout-au plus si je puis vous dire que cela va mieux. Le seul bien sensible que j’aie obtenu depuis quelques jours, c’est de pouvoir passer deux ou trois heures assise dans mon jardin; le reste du temps, je vous
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Adtographe de Madame Charles.
Il reproduit la fin d’une lettre adressée par elle avant son mariage (le 30 Messidor An IX) au citoyen Le Brun, Consul de la République, pour demander un secours.
ferais pitié. Je n’ai pas été absolument sans secours. Un médecin de Versailles vient me voir. Le bon M. Alin a même quitté son lit pendant vingt-quatre heures pour venir auprès du mien. »
Le médecin de M me Charles habitait, en 1817, rue de Seine, 31, non loin par conséquent de l’Institut. Né à Châlon (S.-et-L.), Louis-Jean-Baptiste Alin était entré à l’École de santé de Paris en l’an III, comme élève de la Pairie , envoyé par le département de Saône-et-Loire; il obtint un second prix à l’École pratique en l’an VI. Reçu interne des hôpitaux l’année même où fut institué le concours (le 26 fructidor an X, 13 septembre 1802), il figure en tête de la promotion; il soutint sa thèse le 21 nivôse an XI, sur le sujet suivant : hernie intestinale incomplète avec gangrène.
Lamartine, qui était retourné en Bourgogne, prenant pour prétexte que sa mère le rappelait auprès d’elle, avait chargé le docteur Alin de lui donner des nouvelles de la chère malade. Il comptait la revoir aux eaux d’Aix dans la seconde quinzaine d’août et il s’entretenait de ce doux espoir, quand lui parvint une lettre du bon docteur, des moins rassurantes.
« Jamais peut-être, mandait ce dernier à son correspondant, un appareil de symptômes aussi féroces n’a été observé sur un être aussi frêle. L’irritation primordiale de la poitrine a entraîné celle de tous les organes essentiels à la vie; l’inflammation s’est propagée à l’estomac, aux intestins et au cerveau lui-même; les fièvres, les sueurs réduisent cette intéressante malade au dernier degré d’épuisement. »
Elle avait eu « deux ou trois crises effrayantes ». Le médecin avait craint qu’elle ne s’éteignît dans ses bras, et l’étonnement de tous ceux qui l’approchaient était qu’elle respirât encore. La malade s’excusait de ne pas écrire ellemême et souffrait des inquiétudes qu’elle allait causer à son ami par son silence forcé; elle l’engageait à se soigner et à ne pas trop se tourmenter à son sujet.
Peu de jours après, une amélioration, qu’on n’espérait plus, bien que dans ces sortes d’affections le phénomène soit loin d’être rare, se manifestait, et Julie en profitait pour se hâter de rassurer celui qu’elle affectionnait par dessus tout. Elle se reprenait à l’espérance et se donnait l’illusion qu’après de longues souffrances, elle reviendrait à la santé.
« Je vivrai pour expier , écrivait-elle. C’est par là seulement que je puis devenir digne des grâces immenses que Dieu m’a faites... »
C’est elle-même qui a souligné les mots pour expier. Ils se trouvaient dans la pièce sur Y Immortalité, que Lamartine lui avait envoyée, et tout de suite elle s’en était emparée, les détournant de leur sens, pour leur en donner un sur lequel l’ensemble de la lettre ne permet pas de se méprendre.
C’était la dernière fois qu’elle correspondait avec celui qui ne devait plus la revoir. Le jeudi 18 décembre, à midi, « une fin douce, paisible, heureuse, terminait une vie toute
Deüx signatures de Madame Charles.
de douleurs et d’angoisses ». Elle avait trente-trois ans et cinq mois.
Trois jours plus tard, le docteur Alin avisait le poète, dans une lettre qui trahit l’émotion la plus poignante :
« ... Dès la fin d’octobre, le funeste dénouement était prévu; il était attendu d’un jour à l’autre, et cependant, près de deux mois se sont écoulés au milieu des scènes les plus douloureuses, et des progrès les plus effrayants de la destruction. La victime, si intéressante et si regrettable, a enfin consommé son long et rigoureux sacrifice, jeudi dernier, à midi.
« La veille, à huit heures du soir, elle me serrait encore les mains et m’exprimait avec la plus vive sensibilité ce qu’elle voulait bien appeler sa reconnaissance pour mes soins. Hélas! c’était un dernier adieu. Je ne le comprenais que trop, mon cœur était brisé de douleur, mais comment exprimer l’admiration que nous faisaient éprouver
sa résignation et sa douceur, dans ces cruels moments où elle s’oubliait tout entière pour ne s’occuper que de ses amis?... Elle s’est éteinte en pardonnant et en demandant pardon... »
On a dit que Lamartine avait reçu avec indifférence la nouvelle de la maladie et de la mort de celle qui, à sa dernière heure, n’était occupée que de lui; le vrai est que son souvenir ne le quittait pas, et qu’il se désolait sincèrement de ne pouvoir voler à son chevet.
La correspondance qu’il échangeait, à cette date, avec une jeune fille de grande distinction, qu’il avait rencontrée à Aix lors de son second séjour dans cette ville d’eaux, et qui avait gagné sa confiance au point de devenir bientôt sa confidente, ne laisse aucun doute à cet égard.
« La personne que j’aime le plus au monde, mandait-il à M IIe de Canonge, se débat depuis sept semaines dans les horreurs d’une affreuse agonie, et je suis ici dans l’absolue impossibilité d’aller auprès d’elle et dans les plus durs embarras de tous genres pour elle et pour moi. Jugez si je me guéris ; je n’y prétends même pas, et je n’aurais demandé qu’une mort plus supportable pour tous deux. »
Et quelques jours plus tard :
« Rien n’a changé qu’en plus mal dans la santé de la personne dont je vous ai parlé, et je ne puis à chaque courrier attendre que la confirmation démon malheur, ou recevoir les détails d’un état pire que la mort; elle serait un bienfait pour tous deux, et j’en suis à cet excès de la désirer pour elle et pour moi. Vous jugez que ma santé à moimême ne peut s’améliorer au milieu de ces alternatives de crainte et d’espérance, pires qu’un malheur certain et connu ».
Lamartine était à Milly, quand lui parvint la lettre du
docteur Alin qui lui annonçait la mort d’Elvire. Il erra, diton, trois jours et trois nuits à travers les bois, pour y pleurer l’amie qu’il venait de perdre. Il en avait l’esprit si occupé, qu’il ne se lassait pas d’interroger ceux qui avaient assisté à ses derniers moments, et notamment le médecin qui avait recueilli son dernier souffle.
Le 8 janvier (1818), le docteur Alin lui donnaitles détails les plus circonstanciés sur cette agonie de plusieurs semaines, dont il avait été le témoin impuissant et attristé. La malade repoussait tous les remèdes, tous les moyens de régime qu’on lui proposait. « Pendant plus de quinze jours, elle ne put consentir à prendre autre chose que de l’eau fraîche. »
L’inflammation des intestins était venue se joindre à celle de la poitrine. « Elle demandait la mort et la trouvait trop lente à son gré; l’opium seul, à forte dose, pouvait engourdir ses douleurs, et la jetait dans une sorte de rêvasserie voisine du délire. »
Enfin vint la délivrance suprême. Aucun de ses traits n’était défiguré, ses chairs étaient seulement devenues blanches comme de l’albâtre. Sa bouche était entr’ouverte, ses paupières à demi closes; il y avait, sur toute sa figure, « une expression céleste de douceur et de repos ».
Neuf mois plus tard, Lamartine venait prier sur la tombe de celle dont il n’avait pas eu la consolation de fermer les yeux. Il parvint, avec bien de la peine, à se la faire indiquer « dans un cimetière de village, loin de Paris ». C est la seule indication qu’on possède sur ce lieu de sépulture, qu’on a vainement cherché, et qui, jusqu’ici, s est dérobé aux plus minutieuses investigations 1 .
1. Tout ce que l’on Germain-des-Prés, ain l’année 1817, que l’on
sait c’est que le service funèbre eut lieu à Paris, à l’église de Saxntsi que l’atteste l’acte de décès, relevé sur le registre de sépultures de croyait perdu, et qui a été retrouvé par Léon Séché.
Mais, à défaut de la dépouille mortelle et périssable, il nous reste les chefs-d’œuvre que, de son vivant, a inspirés cette sœur de Laure et de Béatrice : sous le nom de Laurence dans Jocelyn, d’Elvire dans les Méditations, de Julie dans Raphaël, revit, pour ne plus jamais mourir, celle que l’amour d’un poète a marquée du sceau ineffaçable de l’immortalité 1 .
t. Nous tenons à dire que notre récit est scrupuleusement documentaire, et nous avons pour devoir de citer les sources' où nous en avons puisé la trame. Voici l’énumération des ouvrages que nous avons consultés : Raphaël, pages de la vingtième année, nouvelle édition, 1862; Lamartine, souvenirs et documents (à l’occasion du centenaire du 21 octobre 1890), par Lex; Mâcon, Protat frères; A. de Lamartine,par lui-même, Paris, 1892; La Jeunesse de Lamartine, d’après des documents nouveaux et des lettres inédites, par Félix Reyssié, Paris, 1892; Lamartine, par Émile Deschanel, 2 vol. Paris, 1893; 1 ’Elvire de Lamartine, notes sur M. et M m ° Charles, par Anatole France, Paris, 1893: cf. Temps, septembre 1892 et 10 février 1911 ; le séjour de Lamartine à Belley, par Marius Déjey, Paris, 1895; Lettres d’Elvire à Lamartine, publiées par René Doumic, Paris, 1905; Lamartine de 1816 à 1830; Elvire et les Méditations, par Léon Séché, Paris, 1905; Les Amitiés de Lamartine, 1" série, par le même, Paris, 1911 ; Le roman de Lamartine, édition illustrée, par le même, Paris, s. d. ; Les origines et la jeunesse de Lamartine, 1792-1812, par Pierre de Lacretelle, Paris, 1911; Lamartine, collection des grands écrivains français, par René Doumic, Paris, 1912; La vie intérieure de Lamartine, d’après les souvenirs inédits de son plus intime ami, J.-M. Dargaud, et les travaux les plus récents, par Jean des Coenets. Paris, 1913.