‹ Poitrinaires et grandes amoureuses (volume 2)Chapitre 4 sur 12 · RACHEL · texte numérisé non relu

RACHEL

faut parler bas ou se taire près des morts, surtout près des morts récents. Laissons-leur au moins le temps de se refroidir, et ne troublons pas, par des caquetages, leur âme à la première nuit d’éternité. » Ces lignes de Théophile Gautier nous reviennent en mémoire, à l’heure où nous nous préparons à conter les phases, les péripéties de ce roman en action, de ce drame que fut la vie de Rachel.

A la distance où nous sommes de l’événement, il nous

a paru que nous pouvions, sans manquer aux bienséances, faire le récit sobre, dépouillé de toute phraséologie, du calvaire douloureux qu’a gravi l’incomparable artiste, au milieu de l’enivi'ement d’un succès, d’une gloire sans précédent.

A jeter un coup d’œil d’ensemble sur cette carrière glorieuse entre toutes, comment ne pas songer au mot que prononçait, en mourant, un héros de l’avant-dernier siècle? Quand le maréchal de Saxe sentit approcher sa fin, quand épuisé par les plaisirs autant que par des victoires chèrement achetées, il entendit l’appel du Destin, on rapporte qu’il dit à son médecin qui, debout à son chevet, versait d’abondantes larmes : « Ne pleurez pas, Monsieur de Sénac, ne pleurez pas!... J’ai fait un beau rêve!...». Lorsqu’au bord delà tombe, Rachel se remémorait les ballottements de son existence agitée, elle aussi dut se dire, en comparant le point de départ et le terme d’arrivée : « Quel rêve! quel beau rêve!... »

Qui ne connaît cette histoire qui, par tant de côtés, ressemble à un conte de fées?

Le 28 février 1821, la femme d’un colporteur israélite mettait au monde, dans la misérable auberge d’un canton suisse de Thurgovie, un enfant du sexe féminin, qui reçut les noms d’Elisabeth-Rachel.

Après avoir, dix ans durant, lutté contre la misère, las d’avoir promené dans différents pays une nombreuse famille, que la petite Rachel était venue encore accroître, les époux Félix étaient venus se fixer à Lyon, où la mère exerça le métier de marchande à la toilette, tandis que le père donnait des leçons d’allemand. L’aînée des filles allait de son côté chanter dans les cafés avec sa plus jeune sœur, qui l’accompagnait sur la guitare et faisait la collecte.

Puis ce fut l’exode vers Paris. Le père et la mère Félix,

avec leur nombreuse progéniture — une cinquième fille était née — vinrent prendre gîte dans une sorte de bouge, situé vis-à-vis de la Morgue.

Allaient-ils trouver enfin la fortune dans la grande cité? Un hasard heureux les serviraitil? Celui-ci bientôt se présenta sous les traits d’un musicien déjà célèbre. Choron, entendant pour la première fois Rachel, frappé tout de suite par la physionomie intelligente de la petite chanteuse, consentit à l’admettre dans sa classe du Conservatoire, mais il ne tarda pas à s’apercevoir que la voix de l’enfant manquait de l’étendue, de la souplesse nécessaires pour le chant; son timbre métallique vibrant, sa diction nette et expressive la rendaient plus propre à la déclamation. Choron conduisit luimême son élève chez un sociétaire du Théâtre Français, qui tenait alors une école de déclamation.

Saint-Aulaire eut tôt fait de deviner, en cette enfant au regard de flamme, un tempérament dramatique d’une puissance exceptionnelle. Il se chargea de son éducation, s’appliquant à entourer de ses soins et de sa sollicitude sa nouvelle élève. Il commença par lui apprendre à lire, puis il lui fit apprendre par cœur, en les lui répétant vers par vers, les rôles d’Iphigénie, de Marie Stuart, etc.

Chose singulière et qu’on aura peine à croire, par goût Rachel préférait les rôles de comédie aux rôles de tragédie.

Dorine ou Célimène la tentaient beaucoup plus que Phèdre ou Hermione. On fut contraint de la révéler à elle-même, et ce n’est pas sans résistance que, renonçant à gâter son talent, elle consentit à suivre les conseils que lui donnèrent des acteurs expérimentés, Samson entre autres, qui ne fut pas long à reconnaître et à lui indiquer la voie où elle allait s’engager.

Dès lors, selon l’expression enthousiaste d’un contemporain, la tragédie fut ressuscitée; désormais, Rachel marchera de triomphe en triomphe et sa fortune croîtra avec sa réputation; mais que d’efforts, que de volonté dépensés pour atteindre le but!

Lorsqu’avant de débuter sur la scène du Gymnase,, elle avait été présentée au régisseur du théâtre, celui-ci, en voyant entrer cette « petite maigrelette à peine formée, et la robe crottée jusqu’à la ceinture », crut à une mystification; mais la pauvre fille, si misérablement vêtue, se mit à réciter quelques tirades d ’Esther : elle apparut transfigurée.

Rachel était dépourvue d’attraits physiques, mais elle avait une sorte de charme languide; ce n’est pas qu’elle fût jolie, mais elle avait une laideur qui plaisait.

C’était, alors, « une petite brune renfrognée, laide, maigre, noire, presque désagréable 1 »; d’une constitution rachitique, au cerveau énorme pour son corps frêle 2 . Ce faciès amaigri, cette disproportion entre la tête et le corps qui la supportait marquaient sa prédestination.

L’existence de labeur que lui imposa la carrière dont elle avait fait choix, les veilles, les fatigues qu’elle entraîne, et plus encore, ses courses vagabondes à travers le monde, pendant cette période de congés, précipitèrent, s’ils ne les

Page 1