L’Amaleur d'autographes, 1" octobre
brûle. « Le public, le monde, voient l’artiste, ils oublient la femme. »
Combien l’ont accusée de manquer de sensibilité, parce que, moins que personne, elle eut recours aux contorsions épileptiques, aux rauquements convulsifs du mélodrame, pour varier et accentuer ses effets. Elle eût craint d’altérer sa beauté par ces grimaces et, représentant des héroïnes tragiques de l’antiquité, presque des compagnes de demidieux, n’eut-elle pas raison contre certains critiques de ne jamais se départir de son jeu contenu et de sa tranquillité souveraine? Mais cela signifie-t-il qu’elle ne sentait pas? En réalité, elle appartenait tout entière au chef-d’œuvre qu’elle incarnait; elle était à lui, comme l’écrivait J. Janinau lendemain de la mort de Rachel, « de l’âme et du cœur, de l’esprit, du regard, de tous les sens ».
C’était une transformation merveilleuse. « Quand sa force était à bout et quand elle sentait qu’elle allait faiblir, que rien n’était plus possible, et que ce mal irrésistible qui la consumait, la précipitait je ne sais dans quel abîme, où elle tombait et restait pâmée, aussitôt la voilà qui redoublait de douleur immense, d’ironie implacable et de désespoir. Arrivait enfin la limite extrême, arrivaient l’abîme et le néant. En ce moment, fatiguée et lassée de douleur, mais non pas assouvie, elle achevait au hasard ce rôle appris avec tant de zèle et joué avec tant d’ardeur; elle était mourante, elle était morte; elle avait tout donné, il fallait alors qu’elle succombât, elle succombait. »
Que de fois, après les combats les plus ardents, et quand la salle entière haletait aux mâles accents de la grande actrice, on la vit « inanimée et plus semblable à une morte qu’à la comédienne qui vient d’accomplir son chef-d’œuvre au milieu de l’enthousiasme et du délire universels ! En ce
moment, son peuple entier la demandait; il voulait la revoir pour l’applaudir. Ces applaudissements n’allaient pas jusqu’à son oreille, ces louanges n’allaient pas à son cœur! »
Rachel confirme elle-même ce que raconte l’étincelant feuilletonniste. « Le public, la rampe, le grand Corneille et jusqu’à mon costume, disait-elle, dans un épanchement de confidence, au docteur L. Véron, me donnent une force factice pendant le cours de mon rôle; bientôt après, je retombe en faiblesse et je reste triste jusqu’à la représentation suivante. »
Rachel présentait un phénomène assez curieux : elle avait la faculté de retenir sa respiration, de suspendre les battements de son cœur. Lorsqu’elle jouait, notamment, Adrienne Lecouvreur, une des pièces qui avaient et qui toujours conservèrent sa prédilection, elle tombait réellement en syncope. Cet acte antiphysiologique répété, au dire du docteur dont Rachel reçut les soins 1 dans les derniers temps de sa vie, aurait entraîné, à la longue, des lésions définitives.
Si ces émotions successives ont contribué à accélérer la marche du mal qui la minait, il est aussi hors de doute que sa vie errante, ses fréquentes tournées en province ou à l’étranger, alors que n’existaient pas les commodités d’aujourd’hui, n’étaient pas faites pour retarder son évolution.
R y avait comme une sorte d’atavisme dans cette manie ambulatoire, dans cette instabilité qui la poussait, à peine arrivée dans une ville, à plier sa tente pour aller la planter ailleurs. Dès qu’elle avait manifesté le désir de partir, rien ne la pouvait retenir, et, par le froid de l’hiver, comme par les ardeurs de l’été, elle se rendait à tous les appels, obéissait
1. Cité par Adolphe Brisson, dans la Chronique théâtrale du Temps, 8 décembre 1913.
à toutes les voix, s’il y avait des lauriers à cueillir ou de l’argent à gagner. Ces voyages continuels l’épuisaient sans aucun profit pour l’art, lui prenant un temps précieux qu’ils enlevaient à l’étude.
Elle ne songea que trop tard, quand elle se sentait déjà frappée à mort, à chercher, sous des cieux plus doux, le climat favorable à ses poumons malades, à quêter les rayons revivifiants d’un soleil rarement voilé, à fuir Paris et les brumes du Nord pour les brises du désert et les rives de la côte azurée.
En partant pour l’Egypte, Rachel avait comme le pressentiment d’une fin prochaine. La bohémienne de jadis avait conservé toutes ses superstitions de race :
« Vous souvenez-vous, disait-elle un jour à Arsène Houssaye, son ancien directeur, du dîner que nous fîmes chez Victor Hugo, à la suite de la reprise d ’Angelo, tyran de PadoueP Vous souvenez-vous que nous étions treize?
« Il y avait Hugo et sa femme; vous et votre femme; moi et Rébecca; Girardin et sa femme; Gérard de Nerval, Pradier, Alfred de Musset, Perrée, du Siècle, et le comte d’Orsay... Eh bien! comptez aujourd’hui où sont ces treize convives!
« Victor Hugo et sa femme, à Jersey ; votre femme est morte; M me de Girardin est morte; ma pauvre Rébecca est morte... Gérard de Nerval, Pradier, Musset, Perrée et d’Orsay sont morts; moi... n'en parlons plus! Il ne reste que Girardin et vous.
« Adieu!... mes amis, ne riez jamais du nombre treize à table ! »
Par instants, les médecins ranimaient ses espérances, remontaient ses défaillances; la science croit parfois à des possibilités de guérison, mais elle rassure surtout quand elle n’y croit plus guère. « Mon médecin me donne espoir
que je me rétablirai encore cette fois 1 », s’empressait-elle d’écrire à un ami, afin de dissiper ses inquiétudes. Nous connaissons cette « euphorie » si fréquente chez les tuberculeux, qu’elle est comme une signature de l’affection dont le dénouement n’apparaît qu’à travers un mirage à ceux qui en sont atteints.
Bien que se sentant condamnée sans recours, Rachel se laissa prendre à un autre mirage, qui opérait en 1855, comme il opère de nos jours, le mirage américain. Cet « Eldorado des dollars » lui apparaissait comme la terre promise, « le Chanaan » d’où elle rapporterait des sacs gonflés d’écus, un chargement d’or à éblouir les Félix de Paris. Elle devait en rapporter surtout des déceptions, la mort suivant en croupe, « présente et debout dans son ombre ».
La première partie du voyage s’était à peu près bien passée. La curiosité aidant, les recettes avaient été satisfaisantes; mais bientôt se succédèrent les représentations devant un public de plus en plus clairsemé, refroidi sinon encore hostile. Les recettes fléchissaient et, par surcroît de malchance, Rachel s’alitait.
Le 15 octobre, la tragédienne avait pris froid, à une soirée donnée à son honneur par le général de Trobriant 2 . Après avoir lutté contre le mal, celui-ci la terrassait; elle voulut