‹ Poitrinaires et grandes amoureuses (volume 2)Chapitre 8 sur 12 · Rachel et son temps, par A. de Faucigny-Lucinge · texte numérisé non relu

Rachel et son temps, par A. de Faucigny-Lucinge

tenter un nouvel effort, elle joua Adrienne Lecouvreur, un de ses triomphes : ce fut sa dernière représentation devant le nouveau monde, ce fut la dernière fois qu’elle parut sur la scène.

Le 19 décembre 1855, elle s’embarquait pour Cuba, espérant que la douceur du climat la rétablirait. Après une traversée pas trop mouvementée, elle arrivait à La Havane; c’est de La Havane qu’elle écrit, le 13 janvier 1856, qu’elle tousse assez fréquemment, mais que son moral est moins abattu. Elle passe son temps, sans trop d’ennui, à lire, à broder. Elle donne quelques détails sur son régime: elle déjeune à dix heures et dîne à six. Comme il faut s’habiller deux fois dans la journée, cela l’occupe le reste du temps. « Le soir, les jeunes personnes font un peu de musique»; les dames racontent mille histoires pour l’empêcher de parler. C’est déjà la « cure de silence », qu’on a préconisée depuis.

Tous les journaux publient le bulletin de sa santé : les nuits sont mauvaises, elle dort peu et dans l’agitation; on pense que les bains vont calmer cette insomnie. Heureusement, «elle mange comme un ogre», et «bien certainement, elle va promptement se remplumer ».

Les nouvelles sont moins bonnes deux semaines plus tard. Le 28 janvier, écrivant à son père, elle entre dans les plus intimes détails. Grâce à l’obligeance de M. Noël Charavay, nous avons la bonne fortune de pouvoir reproduire, presque in extenso, ce curieux document, dont on n’a publié jusqu’ici que de très courts fragments; est-il besoin de dire que nous en respectons et la ponctuation et l’orthographe?

« Cher père, je continue à me soigner sévèrement et je commence à sentir un peu de soulagement; les chaleurs sont bien diminuées; depuis trois jours il fait vraiment frais à La Havane, les créoles affirment qu’ils n’ont jamais eu un

hiver si rigoureux, cependant les femmes sont toujours vêtues en mousseline et en gaze.

« Je ne quitte pas ma chambre à coucher et ne la quitterai, je crois, que pour m’embarquer. Aujourd’hui que je vous vois si près de Paris, je regrette de n’avoir pas eu le courage d’affronter la traversée et pourtant j’ai été assez malade quelques jours après votre départ : ce point dans le côté cauche (sic) de la poitrine pour lequel on m’a appliqué trois vésicatoires volants et qui avait lâché prise au bout de douze heures est revenu, de nouveau on m’a remis deux vésicatoires sinapisé puis on m’a fait deux frictions à l’huile de crotonne le point a disparu encore, enfin je m’en croyais quitte lorsqu’hier au soir, après avoir toussé plus que de coutume ce sacré point s’est encore fait sentir, j’ai passé une assez mauvaise nuit, car c’est alors que je respire et que je tousse que je souffre de ce point. J’attends le médecin, ma lettre n’ayant besoin d’être mise à la poste que ce soir je pourrai te dire ce que pense définitivement le docteur de ce point capricieux qui m’irrite bien plus que ma toux opiniâtre.

« Mon appétit est toujours très convenable, toutes mes petites fonctions se font sainement et régulièrement ainsi que les renouvellements de chaque mois. J’ai toujours un peu vers les huit neuf heures du soir de la transpiration à la tête aux mains et les pieds facilement froid ça ne me fait pas mal mais cela m’abat. Il me prend des rages de partir ah si je ne craignais pas tant le froid en mer je vous aurais suivi de près.

« Le médecin sort d’ici, il m’assure que ce n’est rien peutêtre un rhumatisme. Il continue de me dire que la mère (sic) ne peut que me faire du bien, peut-être ne resterai-je pas quatre mois à la Havane... »

Rachel était indécise sur la détermination à prendre.

Prolongerait-elle son séjour sous un climat qui lui était propice? Rentrerait-elle en France, où l’attendaient tant d’affections? Elle finit par se résigner au retour, non sans de mélancoliques appréhensions.

« Mon corps et mon esprit sont tombés à rien, avouet-elle à un de ses confidents, je ramène toute ma pauvre armée en déroute sur les bords de la Seine et moi peut-être, comme un autre Napoléon, j’irai aux Invalides demander une pierre pour reposer ma tête... Mais non, je trouverai encore mes deux anges gardiens, mes jeunes fils, j’entends qu’ils m’appellent. Aussi c’est trop de temps passé hors de leurs baisers, de leurs caresses, de leurs chers petits bras et Dieu, qui protège les anges, me force à rentrer chez moi. Je ne regrette pas l’argent perdu; je ne regrette pas la fatigue. J’ai porté mon nom aussi loin que j’ai pu et je rapporte mon cœur à ceux qui l’aiment 1 ».

Dès son arrivée, elle s’installait dans son ermitage deMeulan, son « petit recoin personnel à elle », et n’aspirait qu’au repos. Mais la « bougeotte » ne tarda pas à la reprendre. Elle n attendit pas la fin de l’été pour entreprendre ce grand voyage en Orient que, depuis si longtemps, elle méditait et qui devait, dans son esprit, achever son rétablissement.

Les médecins qui l’ont examinée, à Marseille et à Nice, ont été pour une fois d’accord sur la terre des Pharaons, où elle retrouvera la santé; elle n’a pas le droit de se dérober à leurs instances. Elle y cède avec d’autant plus d’empressement qu’elle veut vivre, qu’elle a encore de l’amour, de la gloire en perspective, qu’elle est trop jeune pour mourir.

Au Caire, elle a trouvé un logis disposé à souhait. Proche de la maison est une étable, qui loge une ânesse fournissant

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