‹ Poitrinaires et grandes amoureuses (volume 3)Chapitre 4 sur 6 · Cf. l’Amaleur d’autographes, novembre · texte numérisé non relu

Cf. l’Amaleur d’autographes, novembre

réaliser plusieurs, en faisant commerce de charmes dont, à prix d’or, on se disputait la faveur.

Marie Duplessis était alors, au dire de quelqu’un qui put la voir de près, une fort jolie fille, mince, pâle, avec de magnifiques cheveux qui tombaient jusqu’à terre. Sa beauté délicate, sa peau fine, sillonnée de petites veines bleues, indiquaient qu’elle était phtisique et devait mourir jeune.

Elle en avait le pressentiment; aussi cette gaîté nerveuse était-elle toujours apaisée par des tristesses soudaines. Elle était fantasque, capricieuse et folle, adorant aujourd’hui ce qu’elle avait détesté la veille et vice versa\

Son beau visage était animé par un regard d’une tendresse infinie, mais la tête s’inclinait légèrement, comme sous l’influence d’une mélancolie naturelle; seul, peut-être, un portrait fait d’après un simple croquis, par un peintre 2 qui avait surpris son modèle au lit, rend l’expression habituelle d’une physionomie trahissant «une gaieté plus triste que le chagrin 3 ».

Pouvait-elle être heureuse, cette fille de joie, que Michelet eût appelée fille de tristesse, vocable dont il désignait ses pareilles? En réalité, tout l’importunait, elle s’ennuyait en tous lieux. Fleurs ou compliments, hommages ou présents, tout ce qui ne lui venait pas de « l’ami » lui indifférait.

Que n’inventa-t-on pas pour la conquérir! Le 1 er janvier 1845, elle reçut une boîte, sans signes extérieurs, qu’elle s’empressa d’ouvrir : elle contenait douze oranges, dont chacune était enveloppée dans un billet de mille francs.

La même année, certain général, en souvenir de l’accueil qu’il en avait reçu, lui faisait don d’un éventail,

enfermé dans un écrin tapissé de billets bleus. Moins banale, à coup sûr, si elle n’est apocryphe, l’aventure du vieux duc, venant lui rendre une visite journalière, et la comblant de cadeaux ruineux, « parce qu’elle ressemblait d’une façon étrange à une fille qu’il avait perdue 1 ».

Elle s’imposait par sa grâce, par son esprit autant que par une tenue qui la faisait admettre dans un monde où n’ont pas généralement accès les filles de son espèce. Elle y était accueillie, sinon avec déférence, du moins avec sympathie. Une vieille dame anglaise avait voulu la sauver, quand il en était temps encore, du gouffre de fange où elle glissait; elle refusa, ne pouvant, disait-elle, « revenir au devoir, ni rentrer à l’honneur ». Elle ne procédait que par caprices ou toquades, sacrifiant à ses nerfs, plus encore qu’à son cœur.

Lorsqu’elle se sentit gravement atteinte, elle ne sut qu’imaginer pour se distraire, pour échapper à son ombre. Où qu’elle se trouvât, elle n’était jamais seule; partout, elle retrouvait le compagnon assidu des âmes malades, des cœurs blessés, des esprits à bout de tout : l’ennui, « cet immense Méphistophélès des Marguerites errantes, des Clarisses perdues, de toutes les divinités filles du hasard, qui s’en vont dans la vie, à l’abandon. Elle s’ennuyait, cette pécheresse, entourée des adorations et des hommages de la jeunesse, et cet ennui même doit lui servir de pardon et d’excuse, puisqu’il a été le châtiment de ses prospérités passagères. L’ennui a été le grand mal de sa vie 2 ».

Est-il existence plus monotone que celle de ces malheureuses? Marie Duplessis avait une vie réglée comme une

1. D’après l’auteur de la Vie d’une grande comédienne, parue en feuilletons dans le Journal (juillet 1910), le héros de l’aventure serait le baron de Stackelberg, appartenant à une « vieille famille polonaise, très riche ».

2. Préface de J. Janin à une édition de luxe de la Dame aux Camélias. Paris, Quantin.

Ei

horloge : levée à onze heures ou midi; vingt minutes de piano après le déjeuner, ou une demi-heure de lecture; ensuite, elle s’habillait, faisait atteler pour se rendre au Bois. Une promenade à pied dans l’une des grandes allées, puis elle rentrait pour recevoir quelques visites. Après le dîner, la soirée au théâtre ou ailleurs; avant de rentrer, l’obligatoire souper. Mais nous voici dans l’alcôve; tirons les rideaux...

On dit qu’elle n’avait reçu ni éducation ni instruction ; qu’elle s’était formée, ou déformée, en lisant de mauvais livres. Nous l’avons marqué plus haut, Manon Lescaut était un de ses livres de chevet : on trouva chez elle, après sa mort, un exemplaire du roman, avec des notes et des observations écrites de sa main sur les marges du volume.

fS'/s etc—

Signature autographe de Marie Duples

Mais sa bibliothèque, en bois sculpté, contenait d’autres ouvrages, indiquant, sinon du goût, du moins une bonne direction, un conseiller avisé. Elle avait fait acheter, « chez M. Galliot, libraire, rue de l’Arcade, 4 », la Marianne, de Marivaux, en trois volumes in-8, qu’elle avait payés 12 francs; un Rabelais, en trois volumes in-8, reliés, cotés 24 francs. Paul et Virginie voisinait avec les poésies de Musset et du pleurnichard Millevoye. La facture d’un libraire de la rue Caumartin nous révèle que, le même jour, « Madame du Plessy » a fait l’acquisition de ces trois volumes, à 3 fr. 50 l’un.

Les avait-elle achetés parce qu’ils parlaient d’amour, celle qui, jusqu’à son dernier souffle, fut en quête de l’amour vrai?

Peut-être! En tout cas, ses lectures étaient variées, si nous en jugeons par l’assemblage composite que nous dévoile son inventaire après décès; tout un lot mêlé, 212 volumes in-8 ou in-12, où nous relevons, entre autres auteurs : Rabelais, La Fontaine, Victor Hugo, Lamartine, Dumas, E. Sue; La Nouvelle Héloïse et Faublas; les Aventures de Don Quichotte et les Contes des Mille et une Nuits; un recueil littéraire, le Magasin théâtral, emprunté sans doute à quelque cabinet de lecture; la Biographie universelle, de Feller, et autres livres non moins graves, tels YHistoire de France, de Burette, Y Histoire d’Angleterre, Walter Scott et M. Thiers; enfin, n’ayons garde d’oublier, autant pour être complet que pour en souligner la présence insolite dans cet asile profane, la sainte Bible \

Autre sujet d’étonnement : le livre de prières de la Dame aux Camélias fut acheté, à sa vente posthume, par l’auteur des Mystères de Paris; c’est à Dickens, qui se trouvait alors à Paris, que nous devons ce curieux détail. Sortant de l’endroit où on venait de disperser au feu des enchères les meubles et les bijoux de Marie Duplessis, l’écrivain anglais notait : « J’étais à cette vente; à voir l’admiration et la tristesse générales, on eût pu croire qu’il s’agissait d’un héros ou d’une Jeanne d’Arc; mais l’enthousiasme n’a plus connu de bornes, lorsque Eugène Sue a acheté le livre de prières de cette femme ».

Cette mysticité, alliée à la sensualité, nous l’avons maintes fois rencontrée, et, si souvent l’une supplée l’autre, elles se trouvent aussi parfois associées.

Marie Duplessis, quand elle ne communiait pas à la Madeleine, sa paroisse, priait dans son boudoir, et quand elle

1. Cette liste d’ouvrages a été rigoureusement établie par nous, d’après un document inédit, dont nous devons la communication à l’obligeance toujours empressée de M. Noël Charavay.

Notes d’honoraires, pour soins donnés à la Dame aux Camélias.

était abîmée dans son extase, nul ne se fût hasardé à la railler, ou à interrompre sa conversation avec Dieu.

« Par une froide et pluvieuse journée », un de ses compatriotes, qui l’avait connue enfant, se présentait chez elle. La bonne lui fit un signe, dès le seuil, qui signifiait : pas de bruit! Et il aperçut la courtisane, «agenouillée sur son prie- Dieu 1 , tenant à la main son livre d’heures et priant ». Au bout de dix minutes, elle le rejoignait et venait s’asseoir auprès de son visiteur. «Vous n’avez pas voulu interrompre ma prière, lui dit-elle; je vous en remercie. Lorsque je prie, j’éprouve un réel soulagement 2 . »

Déjà très malade, elle n’avait plus recours qu’en le médecin suprême, Celui seul dont elle attendait le salut.

Un moment, on lui avait conseillé les eaux et, sur les conseils de la Faculté., elle s’était rendue à Spa. A Spa, elle avait été accueillie avec un empressement assez rare, dans ce village un peu effarouché 3 . Ce fut un étonnement général lorsqu’on apprit que la jeune femme était sérieusement malade, alors qu’on la voyait participer à tous les plaisirs delà station. Les docteurs, consultés, conseillèrent le calme, la modération, le sommeil, le repos. A ces conseils, elle se prit à sourire, hochant la tête d’un petit air d’incrédulité. Elle promit cependant d’obéir, pendant quelques jours, et de s’astreindre à ce dur régime. Bientôt elle violait la prescription et se rejetait à corps perdu dans le tourbillon et l’ivresse d’une existence débridée. Elle donnait le mouvement au bal, elle présidait à toutes les fêtes, elle était

1. Une facture du 10 décembre (1845 ou 46), à Girardon, tapissier, boulevard de la Madeleine, au nom de Marie Duplessis, porte : un prie-Dieu, couvert en moquette, avec clous dorés ; prix convenu : 40 francs.

2. La vérité sur la Dame aux Camélias, par Romain Vienne. Paris, 1888.

Page 1