‹ Poitrinaires et grandes amoureuses (volume 3)Chapitre 5 sur 6 · Jules Janin, Notice citée · texte numérisé non relu

Jules Janin, Notice citée

le « boute-en-train »

de toutes les parties :

en réalité, elle cherchait tous les moyens de tuer les heures qui la tuaient.

Mais la tuberculose poursuivait son oeuvre dévastatrice; à l’automne de 1847, la chute des feuilles laissait pressentir sa fin proche.

Le mal avait été, dès les symptômes initiaux, reconnu ; les maîtres de l’art, qui défilèrent à son chevet, ne pouvaient s’y méprendre; ils n’avaient pu, comme ceux de leurs confrères précédemment consultés, que constater leur impuissance.

Semblable à tous les phtisiques, Marie appelait la mort, sans croire que celle-ci l’entendait. Nul, dans son entourage, ne doutait du dénouement; seule, elle s’illusionnait sur la gravité de son état. Pas un blasphème, pas un reproche ne s’échappèrent de ses lèvres; elle supporta la souffrance avec une résignation de martyre.

Les médecins s’ingéniaient à la calmer par les médications habituelles, et ils n’y réussissaient pas toujours. On peut suivre les étapes de cette angoissante lutte du remède contre le mal, dans les ordonnances que nous avons eu

l’heureuse fortune d’avoir sous les yeux; il n’est documents plus impressionnants, ni plus véridiques.

Le 9 novembre 1846, on appelait deux princes de la science en consultation, et voici la médication assez anodine qu’ils prescrivirent, sans grande conviction, semble-t-il 1 :

« Les médecins, soussignés, sont d’avis que Madame Duplessis :

1° Fasse chaque soir dans le creux des aisselles une friction avec gros comme une aveline d’une pommade d’iodure de potassium au 1/10;

2° Elle continuera les mêmes boissons alternées avec une dissolution de fucus très pur;

3° Elle reviendra au lait d’ânesse, édulcoré avec le sirop de capillaire ;

4° Elle prendra le soir, pour aider au sommeil, un mélange à parties égales de lait d’amandes douces et d’amandes amères, de chaque 60 grammes. On ajoutera à ce lait d’amandes de 2 à 5 centigrammes d’extrait thébaïque, progressivement ;

5° Pour modérer les douleurs, on mettra, chaque jour, dans la première cuillerée de potage, 1 ou 2 grammes d’extrait mou de quinquina, enveloppé dans du pain à chanter;

6° Le régime se composera de potage ou bouillon de riz au maigre, œufs frais à la coque ou brouillés, de poissons légers, sur le gril ou au court-bouillon, de volaille, de quelques légumes légers au bouillon, de pain très levé et rassis et d’échaudés, de fruits en compotes, de confitures, de chocolat au lait pour le déjeuner;

Pour boisson au repas, de l’eau de Bussang, coupée avec 1/6 de vin;

1. Ce précieux document et celui qui le suit ont été communiqués par M. Ed. Pasteur.

On sortira toutes les fois que la douceur de la température le permettra, entre midi et trois heures ; on s’abstiendra de toute sortie du matin et du soir jusqu’à nouvel avis.

On couchera sur le crin de préférence à la laine. On parlera peu et jamais à voix très haute.

Davaine, Chomel.

9 novembre 1846. »

Une nouvelle consultation eut lieu quatre jours plus tard. Sans doute, des phénomènes d’entérite avaient-ils été constatés, pour nécessiter la prescription suivante :

« Les médecins, soussignés, sont d’avis que Madame D... prenne chaque jour, le matin, un quart de lavement préparé avec une solution d’amidon dans laquelle on fera dissoudre, au moyen d’un peu de vinaigre, 30 centigrammes de sulfate de quinine et qu’on gardera le plus longtemps possible.

Remplacer la décoction de fucus crispus par celle de tussilage, édulcorée avec du sirop de guimauve.

Prendre le soir, pour modérer la toux, 10 grammes de sirop de karabé, qu’on répétera au besoin.

Employer aussi, dans les moments où la toux est plus fréquente, des fumigations d’infusion de fleurs de coquelicot.

Soutenir les forces par des aliments doux et substantiels.

Continuer le lait d’ânesse à la même dose, édulcoré avec le sirop de tolu.

Continuer à faire usage d’eau de Bussang.

Davaine, Chomel.

13 novembre 1846. »

A ces pièces si précieuses 1 , dont un amateur fastueux et

1. D’autant plus précieuses aujourd’hui, que leur possesseur a récemment perdu les originaux, dans une circonstance assez singulière, qu’a rapportée M. Jules Claretie, dans une de ses chroniques du journal Le Temps : « Il (M. Édouard Pasteur) possédait un véritable

éclairé donna naguère communication à l’historiographe de Marie Duplessis, nous pouvons joindre quelques pièces nouvelles, pour la plupart inédites 1 , et dont l’intérêt n’a nul besoin d’être souligné, car elles sont, par elles-mêmes, suffisamment éloquentes.

Reproduisons, tout d’abord, une ordonnance revêtue des signatures avec lesquelles nos lecteurs sont déjà familiarisés; elle est datée du 19 novembre 1846 et faisait partie de la collection Pasteur.

« Les médecins soussignés conseillent les moyens suivants :

Faire usage comme tisane de vulnéraire suisse, continuer les lavements de quinine et le sirop de karabé.

Faire usage de gelée de lichen d’Islande.

Continuer le même régime et les mêmes précautions hygiéniques.

Davaine, Chomel.

19 novembre 1846, »

En dépit de toutes ces médications, pas le moindre changement ne se produisait dans la situation de l’infortunée, qui rapidement s’acheminait vers la tombe.

joyau bibliographique, une étude sur la Dame aux Camélias, reliée magnifiquement avec, sur le plat, une miniature de Marie Duplessis, délicieuse avec ses longues anglaises brunes encadrant un fin et doux visage et, dans le volume, des autographes de la Dame, comme on dit au théâtre, des lettres d’Alexandre Dumas fils, des ordonnances du médecin qui soignait la pauvre fille poitrinaire, reliés à côté des billets amoureux de la courtisane. De cet exemplaire, infiniment précieux, M. Pasteur était si fier qu’il ne s’en séparait guère, qu’il le portait comme un bréviaire et le montrait à tout le monde. Les amateurs ont de ces coquetteries ; et voilà que, l’autre jour, M. Pasteur va se promener au Palais-Royal. Il faisait beau. Un moment, le collectionneur s’assied sur un banc du jardin. Il pose à son côté le beau et cher volume. Quand il se lève (il n’avait pas fait cinquante pas loin du banc), il s’aperçoit que le livre est oublié, mais c’est là-bas. Il revient en hâte sur ses pas. Il court. Il regarde. Le volume unique n’est plus sur le banc. Il y a un ignorant ou un amateur qui a emporté le portrait exquis de la Dame aux Camélias et les lettres d’amour et les ordonnances des médecins à la mourante! Où retrouver ce trésor d’art et de curiosité?... «Qu’en est-il advenu depuis ?

1. Les notes d’honoraires des docteurs Chomel et Davaine et la facture du pharmacien Caventou ont été mises fort gracieusement à notre disposition par M. Noël Charavay.

La thérapeutique avait donné sa mesure, l’empirisme allait rentrer en scène. Puisque tout espoir était perdu, pourquoi ne recourrait-on pas... à la somnambule?

Vers les derniers jours de la Dame aux Camélias, relate Jules Bois, en proie à une inexorable inquiétude, M. de P... se décidait à porter chez Alexis, le célèbre somnambule d’alors, le gilet de flanelle qu’on venait de retirer de la

mourante. Alexis répondit : « Retournez vite auprès d’elle, car elle n’a que quelques heures à vivre ». Le lendemain, Marie Duplessis avait cessé de souffrir.

Dans le pèlerinage qu’accomplissent chaque année dans leurs nécropoles, Parisiens et Parisiennes, ces dernières surtout, ne négligent pas de visiter une tombe, sobre d’ornements, et dont sobre aussi est l’épitaphe :

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